LES TROIS PERES ou la fonction paternelle


Dés le début de son enseignement, Lacan articule aux trois mythes freudiens que sont l’Œdipe, Moïse et le père de la horde primitive dans Totem et Tabou, trois concepts du père : père symbolique, père réel et père imaginaire.
« Même en effet représentée par une seule personne, la fonction paternelle concentre en elle des relations imaginaires et réelles, toujours plus ou moins inadéquates à la relation symbolique qui la constitue essentiellement » dit-il déjà dans ses Ecrits 1.
Ces notions vont toutefois évoluer sans être pour autant abandonnées tout au long de l’enseignement de Lacan. Nous essaierons de les décliner en commençant par le père symbolique puis le père réel et le père imaginaire et nous les illustrerons (suivant en cela Pierre Bruno dans une conférence faite en Avignon en 1992) par les personnages de la trilogie de Claudel L’otage, Le pain dur et Le père humilié.

LE PERE SYMBOLIQUE ou NOM-DU-PERE:

C’est le père de la métaphore paternelle, où il vient à la place du désir de la mère; ceci permet d’emblée de distinguer le Nom-du-père qui est un signifiant, et la métaphore paternelle, formule de la substitution entre deux signifiants telle qu’elle est énoncée dans les Ecrits 2.

S . $’  S . (1)
$’ x (s)

Partant de la formule de la métaphore où « les grands S sont des signifiants, x la signification inconnue et s le signifié induit par la métaphore, laquelle consiste dans la substitution dans la chaîne signifiante de S à S'. L'élision de S', ici représentée par sa rature, est la condition de la réussite de la métaphore. »
Ceci s'applique à la métaphore du Nom-du-Père, « qui substitue ce Nom à la place premièrement symbolisée par l'opération de l'absence de la mère. »

Nom-du-Père . Désir de la Mère  Nom du Père ( A )
Désir de la Mère Signifié au sujet ( Phallus)

La métaphore paternelle est donc une substitution, substitution au signifiant de la mère du signifiant du père. Quand la substitution s’effectue entre deux signifiants, elle a un effet de signification, le phallus, qui a là une double valeur, imaginaire et signifiante; en tant que signifiant, c’est . L’apparition de A tient au fait que ce signifiant élidé (désir de la mère) se retrouve dans l’Autre, mais pour le névrosé, il n’est pas abordable comme tel, il est refoulé.
La métaphore paternelle transforme la mère en femme, une qui manque et dont le manque est phallique. Lacan fait du Nom-du-père un « opérateur de métaphorisation » dit Jacques-Alain Miller qui peut très bien opérer en l'absence du père; même plus, il fait absent le père qui n'est plus qu'un signifiant. C’est donc un père devenu signifiant. D’où l’équivalence que l’on fait entre Nom-du-père et père mort.
Son efficacité même en l’absence du père puisqu’il est parlé par la mère met à mal toutes les théories psychologisantes sur l’importance du « père absent ». Le père symbolique, c’est le père qui signifie la Loi, qui a la garde de la jouissance, c’est le Bon Dieu, Dieu le père. Ce père a un pouvoir séparateur, ne serait-ce qu’entre la mère et l’enfant.
Lacan dans le Séminaire XVII va reprendre les mythes freudiens : d’Œdipe, il souligne qu’il était « inconscient », jouant sur l’équivoque du terme, il tue le père et jouit de la mère faisant du meurtre du père la condition de la jouissance : le père est mort, tout est permis.
Il poursuit en précisant que l’« histoire à dormir debout » du père de la horde arrive à un résultat contraire : d’avoir tué le père, ils se découvrent frères et décident « d’un seul cœur qu’on ne touchera pas aux petites mamans » alors qu’ils ne sont frères que par le père et qu’ils pourraient bien échanger! Le père mort est alors l’équivalent de la jouissance : si le père est mort, plus rien n’est permis.
Le concept de Nom-du-père chez Lacan réunit l'Œdipe et Totem et Tabou pour y faire apparaître la jouissance, qui paraîtrait pouvoir être réduite à zéro par la métaphore paternelle. Si ce père a la garde de la jouissance, on peut penser qu’on pourrait l’obtenir de lui, voire lui en vouloir de ne pas la donner.

Ce que la cure va permettre d’articuler et qui est tout aussi bien le cheminement de Freud avec Moïse et le Monothéisme et de Lacan avec le séminaire Les Noms-du-père, c’est que ce Nom-du-père est un semblant qui va être réduit au rang d’un des Noms-du-père.
Freud ne se résout à publier son Moïse qu’après de multiples atermoiements et à l’extrême fin de sa vie. Lui qui se trouvait « un peu trop père pour être un bon analyste », dans ce texte, qui est l’aboutissement de toute son œuvre sur le père, remet en cause tout ce qu’il a écrit à ce propos que ce soit le père séducteur du trauma, le père mort de l’Œdipe, le père jouisseur de Totem et Tabou, il ne reste plus qu’une tombe vide. La prégnance du père était d’ailleurs déjà remise en cause dans ses écrits des années précédentes notamment Un trouble de mémoire sur l’Acropole (1936), trouble de mémoire qu’il lie à ses résistances à « dépasser le père ».
Lacan, lui, voulait faire en 1963 un séminaire sur les Noms-du-père dont il n’a prononcé qu’une seule leçon, celle du 20 novembre. Il souligne à de nombreuses reprises l’importance qu’aurait eu ce séminaire et qu’il ne le fera plus jamais. « Excommunié » comme pour avoir touché à ce thème par la Société Française de Psychanalyse poussée par l’Association Internationale de Psychanalyse, il quitte Sainte-Anne, l’hôpital psychiatrique parisien où il tenait jusque là son séminaire.
Jacques-Alain Miller dans son cours inédit du 27 novembre 1991 fait un commentaire de ce séminaire de Lacan qui n'a pas eu lieu sur le modèle du chaudron freudien : « On peut s'imaginer que si on avait demandé à Lacan pourquoi, ce secret, il ne l'avait pas dit, il aurait répondu : premièrement parce que ce secret, on ne peut pas le dire, deuxièmement parce qu'on m'a empêché de le dire, et troisièmement parce que je n'ai pas voulu le dire. » Il souligne que c'est bien le désir de Lacan qui passe là, allant contre le père et en même temps au nom du père, au nom de Freud, et que l'absence de ce séminaire répète la barre portée sur le nom de Lacan par ses collègues pour avoir touché à Freud comme père de la psychanalyse.
Lacan emploie d'ailleurs à ce propos le terme religieux d’excommunication dans le premier chapitre du Livre XI qu'il produit à la place de ce séminaire non fait. En effet, resté silencieux jusqu’en janvier 1964, il répond à l’invitation de Louis Althusser et reprend la parole à l’École Normale Supérieure sur… les fondements de la psychanalyse.
Jacques-Alain Miller signale le fait qu’il voulait adjoindre cette leçon unique au Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse et que Lacan, après avoir accepté, s’est ravisé. Dix ans après, donc, le Livre XI ayant été édité en 73, il n’avait pas changé d’avis.
Mais pourquoi avoir repris sur « les fondements de la psychanalyse »? Et surtout, pourquoi avec ces quatre concepts-là : inconscient, répétition, transfert et pulsion ?
Lacan y répond partiellement dans le Compte rendu fait en 65 de ce séminaire 3 « Notre exposé de cette année choisissait les quatre concepts qui jouent dans cette subversion une fonction originante: l'inconscient, la répétition, le transfert, la pulsion — pour les redéfinir chacun et les montrer noués par la topologie qui les soutient en une fonction commune. » Il choisit donc ces quatre concepts, pour leur « fonction originante » et les dit noués topologiquement : c’est qu’ils font partie des Noms-du-père de la psychanalyse. Lacan passe du Nom-du-père aux Noms-du-père, ceux de la psychanalyse, et à ce qui joue le rôle du Nom-du-père.
Ce séminaire non fait occupe donc aussi une place très particulière dans l’enseignement de Lacan qui n’est pas sans évoquer sa phrase : « Le Nom-du-Père, on peut aussi bien s’en passer, à condition de s’en servir ».4
C’est ce qui va le conduire à définir ce qui va être la fonction de ce Nom-du-père, à savoir le signifiant-maître, S1, qu’il introduit en 70 avec l’écriture des quatre discours.
Mais à partir du séminaire RSI (1975), on assiste à un dédoublement de cette fonction du Nom-du-père : Lacan conserve le signifiant du Nom-du-père mais y ajoute une autre fonction, celle de la nomination, qui le fait intervenir au niveau du Réel. Il fait du père un symptôme liant R, S, et I. La fonction paternelle semble alors faire (contrairement à la métaphore) d’une femme une mère.
Parallèlement il montrera l’année suivante dans son séminaire sur Joyce qu’un symptôme peut avoir une fonction de Nom-du-père; de par la suppléance qu’elle permet, l’écriture, chez Joyce, fait fonction de Nom-du-père.

PERE REEL ET PERE IMAGINAIRE:

C’est en 57 que Lacan positionne, dans le séminaire La relation d’objet , les deux autres pères dans un tableau où l’on peut noter que le père symbolique n’apparaît pas 5:

AGENT MANQUE OBJET
Père réel Castration symbolique Phallus imaginaire
Mère symbolique Frustration imaginaire Sein réel
Père imaginaire Privation réelle Phallus symbolique

Dans la suite de son enseignement, particulièrement dans le Séminaire XVII, L’envers de la psychanalyse, il va préciser l’articulation entre père imaginaire et père réel.
Le père réel, c’est celui du mythe de Totem et Tabou : un père violent, jaloux, qui garde pour lui toutes les femmes et chasse ses fils à mesure qu’ils grandissent. Mais ce père, note Freud (qui l’appelle d’ailleurs père réel à la fin du chapitre 5), n’a jamais existé, c’est un mythe. Lacan dira : « C’est un effet de langage ». Le père réel est exclu du symbolique et le fonde, car pour fonder quelque chose, il faut être à l’extérieur. C’est « l’agent de la castration 6. Ceci ne veut pas dire que c’est le castrateur, mais « on le paye pour ça », on « l’honore » car « il fait le travail de l’agence-maître » 6.
On ne le retrouvera que sous la forme du père imaginaire, sa dépendance structurale, car le père réel lui, nous échappe. Articulé par Freud comme un impossible, il va en dépendre le père imaginaire, car « il n’y a qu’un seul père réel, c’est le spermatozoïde » 6. Et le réel de la procréation échappe à la symbolisation. Ce qui peut se dire « Il n’y a pas de rapport sexuel », pas de signifiant qui rende compte de ce qu’il en est du sexuel.
Les interdits proférés par le père de la réalité ne sont que des “inter-dits”, en deux mots; ce ne sont pas les non énoncés qui peuvent entraîner le processus de castration; tout au plus, sont-ils responsables de privations par le biais du père imaginaire.
Ce père réel est donc un opérateur structural, le sujet non soumis à la fonction phallique, l’exception à l’universalité de la castration, le père de la horde. Lacan va écrire ce concept dans le séminaire Encore : x. x.
Le père réel, bien qu’il soit un effet de langage, est ce qui ne se transmet pas par le nom, le reste impossible à symboliser du père, cela tient à sa position extérieure au symbolique et qui le fonde et Lacan peut ainsi dire 7 qu’il « tient pour exclu qu’on analyse le Père réel ».

Il poursuit : « et pour meilleur le manteau de Noé quand le Père est imaginaire ».
Noé est le patriarche héros de la première Alliance de Dieu avec les hommes; sur les ordres de ce dernier qui lui fait confiance pour fonder une nouvelle génération, il construit une Arche dans laquelle il place les membres de sa famille et des couples de chaque espèce animale. Ce sont les seuls survivants du Déluge qui engloutit le monde corrompu et les ancêtres d’une nouvelle humanité.
L’épisode du “manteau” est un peu moins connu et plus piquant : Noé ayant inventé la vinification, s’enivre et s’endort nu. Son fils Cham le surprenant ainsi, appelle alors ses frères qui, par respect filial, le recouvrent d’un manteau et détournent la tête. Une fois réveillé, Noé, furieux, maudit Cham et bénit ses deux autres fils, ceux qui l’avaient recouvert.
Ce que souligne Lacan par cette évocation est - me semble-t-il - que ce père imaginaire, agent de la privation, origine du Surmoi, c’est le père tout-puissant, méchant, et qu’à ne pas voiler ce qu’il en est de sa jouissance, on est en bute à un père réel inanalysable.
Dans la cure est remise en cause l’obéissance au surmoi paternel « obscène et féroce » qui conduit au « toujours plus » de la jouissance, à ce père comme fonction surmoïque proférant l’impératif « Jouis! »; alors que dans la religion, surtout dans les religions monothéistes, c’est l’obéissance à cette figure qui est demandée.

LES TROIS PERES CHEZ CLAUDEL.

Une illustration peut être faite de ces concepts par l’étude de la trilogie de Claudel que Lacan commente dans son séminaire sur le Transfert dans des chapitres sous-titrés l’Œdipe aujourd’hui. Cela fait partie, après Hamlet et le Banquet de Platon, des commentaires littéraires de Lacan.
On peut y repérer un père imaginaire dans toute sa cruauté : Turelure, fils de la servante de Sygne de Coûfontaine et d’un sorcier. Personnage peu recommandable qui a fait mourir les parents de Sygne, il fait un chantage à la mort du pape pour qu’elle trahisse son serment d’amour à son cousin Georges. Ayant réussi grâce à ces manœuvres à épouser Sygne, il mourra toutefois de peur, dans le Pain dur, alors même que son fils tente en vain de le tuer.
Le père symbolique (néantisé par le symbolique) c’est Orso. Il accepte d’épouser une femme qui ne l’aime pas, d’élever l’enfant d’un autre, fût-ce son frère, sans jamais avoir de relations sexuelles avec sa femme. C’est un homme sûr mais un mari postiche.
Le vrai père “humilié” (de humus : décomposition organique) c’est Orian. Il est à la fois le géniteur et le père réel dont le cœur en décomposition donne vie à son enfant.

CONCLUSION :

Il importe de préciser que les trois pères ici décrits ne se rencontrent pas comme tels dans la clinique. Et Lacan distingue 8:
Dans le cas normal : la « réalisation symbolique du père par la voie du conflit imaginaire » (père S par I); c’est l’Œdipe, l’avènement d’un père symbolique par le biais de l’agressivité.
Dans la névrose : la « réalisation imaginaire du père par la voie d’un exercice symbolique de la conduite » (père I par S); l’exemple en est la grossesse hystérique.
Dans le délire : la « fonction réelle de la génération qui surgit sous une forme imaginaire » (père R par I). Ce sont les « petits hommes bâclés à la six-quatre-deux » de Schréber.

BIBLIOGRAPHIE

1. Ecrits : p. 278 Fonction et champ de la parole et du langage.
2. Ecrits p. 557 D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose .
3. Compte rendu fait en 65 du séminaire XI Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse paru dans Ornicar? 29 p. 8.
4. Séminaire XXIII Le sinthome séance du 13 avril 76 Ornicar? 10 p. 10.
5. Séminaire IV La relation d’objet : p. 269 3 avril 57.
6. Séminaire XVII L’envers de la psychanalyse chapitre VIII.
7. Télévision p. 35.
8. Sém III Les psychoses p. 240/241.

 
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