S. PERAZZI: Des hystériques à la page


La question hystérique par excellence est celle de la féminité, en cela elle n’a pas changé depuis sa description par les psychiatres des siècles passés.
On ne peut pas dissocier la découverte freudienne des hystériques; elles ont enseigné à Freud la psychanalyse dit-il, ils les a d’abord regardées chez Charcot, puis, et c’est là tout son apport, écoutées. Pourtant, il considérait la sexualité féminine comme un « continent noir »
Ce terme de « continent noir » , très souvent employé, c’est en passant par nos collègues de l’AMP sur Internet que la référence a pu en être retrouvée : il s’agit d’un texte de 1926 que Freud a écrit pour défendre Reik et qui a pour titre La question de l’analyse profane.
La phrase exacte concernant la sexualité féminine est : « La vie sexuelle de la femme adulte est bien encore pour la psychologie un dark continent. »
En note il est rajouté qu’il s’agit d’une référence au titre « fameux » (sans doute à l’époque !) de l’explorateur Stanley Through the dark continent.



Je partirais pour illustrer mon propos d’une vignette clinique : il s’agit d’une jeune femme d’une trentaine d’années, en analyse depuis plusieurs années, chez qui un événement malheureux de sa vie, une perte réelle, a eu, entre autres, pour effet de lui faire exprimer clairement ce qu’il en était de son choix d’objet.
Ce choix a pu être défini avec précision, il est stable, elle ne s’en plaint pas, au contraire, et vit avec le même homme depuis des années, en voici la formule :

« Un homme plutôt féminin à qui il manque quelque chose que je pourrais lui donner. »

Il s’agit d’une formule car elle obéit à une certaine logique et c’est ce que je vais essayer de dégager pour vous :


d’abord un homme, elle désigne là clairement un individu déterminé anatomiquement de sexe masculin, porteur de l’organe, ce choix d’objet tient compte de la différence des sexes, l’autre masculin, le sexe opposé comme on dit, est choisi.
Les choses se compliquent tout de suite lorsqu’elle ajoute « plutôt féminin »; c’est le premier paradoxe : on peut donc être un homme anatomiquement et être qualifié par quelqu’un qui vous connaît pourtant très bien de « plutôt féminin », si un homme peut être féminin, c’est bien qu’il s’agit de deux registres différents.
On peut remarquer qu’elle n’a pas dit efféminé, ce que d’ailleurs du fait de sa structure et de son histoire, elle ne supporterait pas. Il n’y a donc pas d’ambiguïté ni dans le réel, il est bien porteur de pénis, ni dans l’image, dans son apparence.

Comment qualifier alors ce « féminin » ?
Elle le fait dans la suite de la phrase en mettant en apposition « à qui il manque quelque chose ».
Ce manque authentifié chez son partenaire, ce sont ses traits « plutôt féminins », féminin est donc relié à un manque;
Jusque là, il n’y a pas d’originalité, et on pourrait lui objecter qu’elle est là dans une logique très machiste, ce que sans aucun doute elle ne nierait pas.

Mais si un homme peut en être porteur, c’est qu’il ne s’agit pas d’un manque réel, il a le pénis mais il lui manque quelque chose, manque imaginaire ou manque symbolique ?

Et ce qui lui manque, et c’est là le deuxième élément paradoxal, quoique associé au féminin, ce serait elle, pourtant un individu déterminé anatomiquement de sexe féminin, qui pourrait le lui donner.
Manque n’est donc plus lié au sexe féminin de la même manière.


Si l’on essaye de ce repérer dans ce fragment d’analyse à la lumière freudienne, on doit se référer à l’un des trois articles princeps de Freud concernant la sexualité féminine, soit :

1931 « Sur la sexualité féminine » (in La Vie Sexuelle),
1932 « La féminité », (Nouvelles Conférences d’Introduction à la Psychanalyse)
et le premier dans le temps, l’article de 1925 paru dans La Vie sexuelle p 123 à 132 et intitulé « Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes. »

Freud y décrit l’envie du pénis dans des termes qui ne prêtent pas à confusion, où la petite fille comparant « le grand pénis bien visible de son frère ou d’un camarade de jeu, le reconnaît comme la réplique supérieure de son propre petit organe caché », le clitoris. C’est ainsi que s’origine l’envie du pénis : « Elle a vu cela, sait qu'elle ne l'a pas et veut l'avoir » .
Freud en tire plusieurs conséquences qu’il regroupe dans le « complexe de masculinité » de la femme avec deux conséquences principales :
1) un retrait de son amour pour la mère qu’elle rend responsable du manque de pénis
2) un sentiment d’infériorité couplé au mépris pour la femme une fois qu’elle a reconnu que cette différence était généralisable à toutes.

Ce sont deux traits que l’on retrouve assez fréquemment, les patientes avouant, parfois avec quelques difficultés mais quand même, qu’elles n’apprécient pas particulièrement les femmes (les autres bien sûr!)

A la fin de son article, Freud se sent obligé de tempérer ces observations par trop manichéennes et, il faut bien le dire, particulièrement sexistes qui ont dû faire sursauter les féministes de son temps, par une référence à la bisexualité : « Nous ne nous laisserons pas détourner de telles conclusions par les arguments des féministes qui veulent nous imposer une parfaite égalité de position et d'appréciation des deux sexes; mais nous accorderons volontiers que la plupart des hommes demeurent bien en deçà de l'idéal masculin et que tous les individus humains, par suite de leur constitution bisexuelle et de leur hérédité croisée, possèdent à la fois des traits masculins et des traits féminins, si bien que le contenu des constructions théoriques de la masculinité pure et de la féminité pure reste incertain. »

En 1932, dans les « Nouvelles conferences d’introduction à la psychanalyse » dans l’article sur La féminité il développera à nouveau les mêmes thèmes :
L’envie du pénis est corrélée à la mère qui ne sera rejetée que dans l’après-coup du complexe de castration, quand la petite fille l’en aura rendue responsable. L’amour s’adressait à la mère phallique, la petite fille prend sa castration comme un « malheur individuel » dit Freud, ce n’est qu’à elle que ça arrive, et ce n’est que dans un deuxième temps qu’elle la généralisera
aux autres femmes, ce qui les dévalorisent tellement chez les femmes, notamment les hystériques comme notre patiente,
puis à la mère (on ne considère pas si facilement la mère comme une femme !)

Freud précise, toujours dans le même texte, que les conditions du choix d’objet chez la femme sont soit le petit garçon qu’elle aurait voulu être, soit sur le modèle paternel.

Mais à nouveau il modère ses dires : évoquant « L’énigme de la féminité »
et précisant que « ce qui fait la masculinité ou la féminité est un caractère inconnu, que l'anatomie ne peut saisir ».

On sent bien là à la fois le sens clinique prodigieux, la prescience et la finesse de Freud et pourquoi il est tellement embarrassé, revenant à chaque fois sur des énoncés qu’il sent bien lui-même être trop manichéens.

C’est que, pour Freud, le point d’arrivée d’une analyse est la découverte du manque et que cet arrêt sur la castration est un point de butée dans la cure des hystériques, que c’est là une impasse.


Freud s’en est arrêté avec Analyse finie et infinie, au roc de la castration, et c’est un des rares sujets sur lequel Lacan est très critique envers Freud et ce, dès 1960.
La fin d’analyse par la découverte du manque, que ce soit côté homme par la castration, côté femme par le penisneid, est qualifié par Lacan de « décevant » .
Celui qui aime (erastès) se caractérise par un manque; cela est de départ; notre patiente pose un manque chez elle puisqu’elle aime mais aussi chez l’objet aimé.
Sa croyance est que ce qui manque à l’objet aimé n’est pas ce qui lui manque à elle, puisqu’elle s’imagine pouvoir le combler et c’est là qu’est le point essentiel.

Or ce que Lacan souligne, c’est que ce qui lui manque à lui n’est pas ce qu’elle a de caché en elle.
Car il y a deux manques qui se recouvrent : le manque réel qui tient à la sexualité, à la reproduction par la voie sexuée qui fait que le vivant en se reproduisant par cette voie tombe sur la menace de sa propre mort et le manque symbolique dû au rapport à l’Autre du fait de sa dépendance au signifiant d’abord situé au champ de l’Autre .

La référence à la bisexualité que l’on trouve chez Freud sera remplacée chez Lacan par la référence au phallus, pourtant déjà désigné par Freud comme le seul organe dans l’inconscient. Il ne s’agit plus alors seulement d’une pure référence anatomique mais du rapport au phallus.

Si l’on reprend dès lors la phrase de la patiente, ce manque qu’elle décèle chez son compagnon, n’est pas le manque de pénis mais un manque phallique, et là pour le coup, les deux sexes peuvent être égaux devant lui; à tel point qu’elle peut même se croire porteuse de phallus voire même être le phallus et pouvoir complémenter son partenaire.
C’est en fait ce qui permet de résoudre les paradoxes, en décentrant la référence de l’organe.
La fonction phallique est ce rapport qu’elle a au manque, et là, il est particulièrement explicite dans sa condition d’amour : ce qu’elle vise chez l’Autre, c’est ce qui lui fait défaut,
et pour elle, la marque de sa jouissance c’est qu’elle pense pouvoir le combler.

A la p. 733 des Ecrits, Lacan développe que si la virilité a pour condition chez l’homme qu’il soit châtré, c’est ça que la femme adore en lui « un amant châtré ou un homme mort » dit-il, ce qu’il appelle plus loin « l’incube idéal » un incube étant ce démon mâle qui prenait un corps humain pour enlever les femmes ou les mener au sabbat, ou plus spécifiquement en abuser pendant leur sommeil; le passage de cet amant entouré de limbes, limité à une étreinte, au pénis, c’est à ça que fait obstacle l’identification de la femme au phallus, et ne lui permet pas de supporter d’être « objet proposé au désir »


L’écoute actuelle des hystériques permet donc de dire qu’en faisant mine de s’en arrêter à ce manque, en fait, elles visent l’Autre.

C’est ce qui éclaire la phrase de Lacan paraphrasée dans le titre :
« La psychanalyse aujourd’hui n’a de recours que l’hystérique pas à la page. Quand l’hystérique prouve que, la page tournée, elle continue d’écrire au verso et même sur la suivante, on ne comprend pas. C’est pourtant facile, elle est logicienne. »

Un recours est à la fois un refuge et une ressource et ces hystériques « pas à la page » avec l’équivoque que recèle ce terme, me semblent faire référence aux hystériques « freudiennes », à la fois qui datent un peu, un peu surannées, mais aussi qui ne sont pas au point au niveau de l’écriture.
Quelque chose s’écrit pour elles, mais s’écrit sans cesse.

C’est la logique des hystériques, une logique du « tout » : " x est Fx : aussi peut-on dire que l’hystérique « fait l’homme » ; elles ne se présentent pas devant le phallus par une contingence mais par une nécessité : ce qui ne cesse pas de s’écrire.

Cette logique a pour corollaire qu’il y aurait, non pas de l’impossible, mais du « pas possible ».
L’hystérie c’est le « tout mais pas ça », c’est une figure du pas-tout mais du pas-tout qui suppose une complétude, c’est du « non tout » si je puis dire, du « non tout » qui n’est pas exactement du « pas du tout ».
Peut-on alors avancer un peu plus pour introduire ce qu’il en serait de la sexualité féminine: une logique celle-là de la contingence, qui serait celle du « pas-tout », du « pas impossible », ce qui cesse de ne pas s’écrire ?

J. A. Miller lors de la Clôture des Journées de Malaga en février 93 a illustré ce « pas-tout » par un exemple particulièrement éclairant :

Il prend un sac de bonbons que grâce à l’aide de Cantor et pour les très gourmands, on peut imaginer infini : à chaque fois qu’on met la main dans le sac, on tirera un bonbon. On peut alors dire " x est Fx.
Mais si l’on change un peu la donne et que l’Autre a la possibilité à tout moment de substituer au bonbon un chocolat, (celui qui tire ne voit pas le paquet), même si on ne tire jamais un chocolat, on ne peut plus dire " x est Fx.

Il n’est pas impossible que l’on tombe sur des chocolats, c’est la contingence. C’est un « pas-tout » non pas de la complétude mais de suspens, de pas impossible, de l’indémontrable : on ne peut pas dire tout.

Et c’est ainsi qu’il propose d’illustrer la jouissance du « pas-tout », la jouissance à proprement parler féminine.


En conclusion

Le terme « d’hystériques à la page » qui pouvait paraître très obscur, tout aussi « dark » que le continent en question, semble pouvoir être éclairé par le déploiement de la vignette clinique choisie pour son caractère paradigmatique : c’est un type de choix amoureux féminin très fréquent qui dans cette cure a le mérite d’être exprimé de façon particulièrement limpide.

Ce développement a permis, je l’espère du moins, de démontrer que le travail analytique actuel avec les hystériques à la lumière de l’enseignement de Lacan, lecteur de Freud, s’il ne remet pas fondamentalement en question l’apport de ce dernier, peut nous aider à leur permettre d’aller un peu plus loin.
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