J-L MORIZOT: Les psychoses délirantes aigües


Je m’aperçois, en écrivant cette introduction, que j’avais omis, dans le titre, de signaler que nous traiterions de notre sujet en psychanalystes, en psychanalystes d’orientation lacanienne. Nous n’allons parler ni de médicaments ni de probabilités statistiques issues de la casuistique de cohortes de malades, mais de cas particuliers. Pour montrer, chaque fois, quelle est la séméiologie des analystes - sur quoi ils se repèrent -, comment ils répondent au patient et quels sont leurs buts quand ils reçoivent des sujets psychotiques. En effet, depuis Freud, un travail considérable a été fait, en suivant ses indications, dans le champ qu’il a ouvert. Initialement, pour Freud, la cure classique, celle inaugurée avec les belles hystériques viennoises, était contre indiquée chez les sujets psychotiques. Actuellement des psychanalystes reçoivent ces sujets psychotiques et font avec eux un travail qui n’est assurément pas le même qu’avec un sujet névrosé. Mon titre doit être précisé : « Les psychoses délirantes aiguës : déclenchement et devenir depuis Freud et avec J.Lacan » Il faut d'ailleurs préciser, maintenant, depuis Freud et Lacan relus par J.A. Miller.


"Psychose délirante aiguë"….La conjonction de ces trois termes stigmatise tout le poids de la maladie et de la folie, de la grande folie : acuité, délire et psychose.
Aiguë, pour un déclenchement brutal, marquant l’événement signifiant d’un début de quelque chose de nouveau, pour une acuité de la mise en place d’une construction délirante, pour l’intensité douloureusement vécue du bouleversement de la réalité du patient, comportant ses risques propres de passages à l’acte, fussent-ils des actes immotivés.

Psychose, dans son acception phénoménale ou plus structurale, il s'agit, certes, c'est connu, d'un ensemble de troubles témoignant fondamentalement d'une altération du rapport à la réalité d'un patient….

Délire…..le terme est souvent pris pour synonyme de psychose et c’est une erreur, - il n’y a pas que les psychotiques qui délirent -, même si délirer est pathognomonique de psychose. La psychiatrie descriptive étudie les délires selon thèmes, mécanismes et réactivité du sujet à ses propres énoncés.



Ce faisant, elle manque une définition opératoire du terme que seule l’étymologie nous permet de mieux approcher : delirare, sortir du sillon, c’est la perte, pour un énoncé, de son rapport à ce qui est à sa source, à son origine, une perception sensible, un événement de corps, une perception signifiante. Autrement dit et c’est ce qui permet de faire un diagnostic de délire devant des propos logiques, plausibles et compréhensibles dans la langue, c’est un énoncé faux au niveau d’un compte rendu du sujet à lui même d’un certain événement. Un énoncé faux dans la langue courante, un énoncé où est perdu le rapport du texte à ce qu’il pourrait ou devrait désigner, mais un énoncé qui obéit à une autre finalité, un énoncé qui parle une Autre langue ! une langue Autre que celle que parlent les Psy, une langue unique et propre au patient, sans valeur d’adresse propositionnelle, sans interlocuteur.…Celle, langue première, langue fondamentale, que Lacan a appelé la Lalangue, une Lalangue, maternelle bien sûr.

Freud avec son étude sur le président Schreber, publiée en 1911
dans l'ouvrage intitulé "Les cinq psychanalyses", puis dans son article de 1924 sur « La perte de la réalité dans la névrose et dans la psychose » a promu une théorie tout à fait littéraire, c’est à dire linguistique sans en dire le nom - c’était à l’heure où Ferdinand de Saussure prononçait ses cours à Genève - une théorie tout à fait linguistique de la construction du délire à partir des modifications syntaxiques apportées par le patient psychotique au syntagme « je l’aime », syntagme qui nomme le transfert de Daniel Paul Schreber sur le Dr Flechsig, soit l’effet produit par Flechsig sur Schreber. Contredire le verbe aimer, je ne l’aime pas, je le hais, fait la forme du délire dit « de persécution », contredire le complément d’objet du verbe, c’est la forme du « délire érotomaniaque », je ne l’aime pas lui, c’est elle que j’aime, transformé en « elle m’aime », enfin quand la contradiction porte sur le sujet qui aime, ce n’est pas moi qui aime, c’est elle qui aime, on a la forme du délire dit « de jalousie ».
Lacan a promu, depuis son séminaire sur "les psychoses", en 1955-
56, puis son article, daté de janvier 1958, publié dans les "Ecrits", "Question préliminaire à tout traitement possible de la psychose" une théorie de la psychose en référence à la fonction de la parole dans le champ du langage.

Quelle réponse Lacan apporte-t-il à sa question préliminaire ?
C'est celle que l'on trouve dans son enseignement et qu'il n'a cessé de rappeler, cette constatation tellement évidente et avec laquelle nous sommes si familiers qu'on l'oublie, à savoir que les humains parlent ! A quoi sert de parler questionne -t-il ? Pas à communiquer, puisqu'il s'agit d'abord, pour un sujet, de se rendre compte de ses expériences vitales, de construire un sujet, de construire sa réalité, la réalité dite psychique, laquelle n'est donc pas une donnée immédiate de la perception.

La psychose apparaît donc comme une forme clinique de
l'existence, une modalité particulière d'insertion d'un sujet dans la condition humaine, comportant cette particularité d'être forclos à la dimension phallique de l'existence et de la nomination. La langue n'a pas chez un psychotique cette fonction symbolisante des données de l'expérience qui en assure la maîtrise chez un sujet non psychotique. La fonction phallique de la nomination, c’est ce pouvoir qu’ont certains sujets – pas tous ! – de se servir de la langue pour appeler, désigner d’un chiffre, d’une lettre, d’un symbole, un manque, ce qui n'est pas là et le rendre présent quant même. Un symbole c'est ce qui, par convention, pour ceux qui l’admettent, a puissance d'évocation et rend présent ce qui est absent, transforme une absence en une présence, rend présent un manque. La fonction phallique de la nomination, c’est le point où un sujet prend la parole dans la langue commune pour s’y représenter, pour y introduire l'espace public de son intimité, de sa vie pulsionnelle. Lacan a aussi parlé de la "métaphore paternelle" pour pointer cette opération par laquelle une mère introduit dans la langue son enfant à son propre manque en le nommant, en substituant le nom de ce qu'est pour elle « un père », à sa limite, à son incomplétude de femme. Il a appelé cela aussi "point de capiton", soit ce qui fait tenir ensemble plusieurs registres hétérogènes par un point de nouage. La langue est insuffisante à dire le tout, est bâtie par ceux qui ne sont pas psychotiques pour dire des choses qui affectent les sujets parlants et qui ne sont pas dans la langue !

Le sujet psychotique, pour des raisons qui tiennent à ce que Lacan appelle, non sans panache, « cet obscur choix de l’être », c’est le sujet qui récuse ce code commun de la langue et de la nomination.
Il dénonce, le psychotique, avec cette ironie destructrice de ceux qui ont la vérité dans leur poche, cette imposture de la langue commune, cette insuffisance des mots à s’égaler aux choses ! Ils en veulent plus ! Autant le sujet névrosé, produit des symptômes où son corps est pris dans la langue, symptômes qui sont des êtres de vérité et de sens, autant le sujet psychotique produit des symptômes qui sont plus des êtres de jouissance, au sens où la jouissance est ce qui conjoindrait l’éprouvé corporel et les mots qui le disent de s’y équivaloir ! A ce qui fait symptôme, chez un sujet psychotique, Lacan a proposé le nom de sinthome, nom qu’il a emprunté à Rabelais. Les constructions des édifices du délire sont aussi, cette tentative d'écriture d’un tout qui viendrait circonscrire ce qui affecte le sujet, cette jouissance, source de son angoisse, de son malaise et de sa souffrance.

Lacan recommandait aux psychanalystes de ne pas reculer devant la psychose, de ne pas reculer à penser l’étrangeté, l’altérité du fou.

S’adressant à Sainte Anne, en 1967, à des jeunes psychiatres, il en appelait aux « psychiatres concernés », à ceux, - pas tous sans doute ! - qui ne reculeraient pas, chacun pour soi, au un par un, devant ce qui se donne à eux, à ceux qui ne se dérobent pas au devoir de bien dire cela. Devoir de bien dire l’effet produit par la rencontre du fou, de la folie, de ce qu’il en est de cette rencontre de l’étranger, de l’intime et familier, de l’extime au cœur de la vie.
Courage des hommes ou des femmes de cœur, de ceux que l’amour de la chose soutient encore là et portent au delà de la simple constatation descriptive, à qui nous devons déjà la formidable clinique classique. Il y va de rien de moins que d'un enjeu, l'enjeu que la psychanalyse réapprenne aux psychiatres à parler avec les fous, pour tirer ceux-ci hors de la ségrégation où le délire les conduit. Que ce soit dans les moments de stabilisation délirante, comme dans les moments aigus, moments féconds dit-on, de déclenchement délirant ou avec ces sujets qui justifient l'appellation de ces « psychoses ordinaires », ceux que la psychiatrie appelle les « personnalités psychotiques », avant tout déclenchement.
Lacan en appelait les psychiatres concernés à parler aux fous, à les faire exister, en leur donnant une place dans leur discours à eux, les psy. Si les fous, eux, s’avèrent impuissants à se représenter dans un délire, il en appelait, devant la forclusion de la fonction phallique chez les fous, à l’existence de cette même fonction chez les psy concernés !

A nos oratrices de dire cela.

Deux mots sur le médicament . Le temps n'est plus où l'antagonisme prescrire ou parler procédait de deux termes, de deux actes qui s'excluaient idéologiquement ! La clinique n'est pas sans éthique.
Les psychanalystes ne prescrivent pas ; ce sont les psychiatres qui, à l’occasion, prescrivent. Les psychanalystes peuvent orienter un patient psychotique vers un psychiatre pour une prescription, voire une hospitalisation si nécessaire, non obstant leur propre travail avec ce patient. S'il y a des prescriptions de médicaments qui font taire les sujets, il y a des prescriptions qui permettent aux patients de parler. C'est là ce qui peut être le but d'une psychiatrie que la psychanalyse éclaire, pour que la psychanalyse renoue avec une pratique psychiatrique bien orientée.


A Toulon et à Lyon,
en novembre 2001,

J. L. Morizot
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