H. CASTANET: Les jouissances


Ce concept de jouissance qui ne se trouve pas tel quel chez Freud (qui parle de libido, de lust, etc.) est un apport propre de J. Lacan dans son retour à l’œuvre de l’inventeur de la psychanalyse. À partir des années 1960, ce concept prendra une importance clef jusqu’à devenir dans les années 1970 et suivantes une balise indispensable pour penser toute la clinique. Il n’y a pas une mais des jouissances.

1. La jouissance phallique

Pourquoi y a-t-il une incompatibilité radicale entre la jouissance et le corps ? La raison tient à la structure de l’Autre en tant que trésor des signifiants. Le signifiant d’un manque dans l’Autre, introduit par Lacan dès 1960, pose que tout ne peut pas se dire. Il y a de l’innommable, du hors langage. Autrement dit, dans l’Autre, un « trou » ne peut pas être nommé dans la chaîne signifiante. Parce qu’irréductible à tout forçage signifiant – malgré toutes ses tentatives, le signifiant échoue à le dire –, ce trou a valence de réel ; il est impossible à symboliser. L’objet (a) écrit ce manque réel dans l’Autre – il écrit la constance des pertes en jeu chaque fois que le sujet s’essaye à dire.
La question de la jouissance dite sexuelle se loge en ce point. Rien dans l’Autre symbolique, quant à la jouissance sexuelle, ne répond à ces deux signifiants sous lesquels se rangent les êtres parlants : homme et femme. Ils s’y rangent, parce que, par définition, le signifiant assigne une place déterminée. Rien ne répond dans l’Autre en matière de jouissance, sinon ce signifiant, « sans pair », qu’est le phallus – telle est la découverte de Freud que son article de 1923, « L’organisation génitale infantile », systématise :
« dans tout cela [les théories sexuelles infantiles], l’organe génital féminin semble n’être jamais découvert ».

Ce que Lacan reprend : « le sexe corporel de la femme ne dit rien à l’homme ». Ce sexe corporel de la femme – comme index d’une jouissance spécifique – ne peut être nommé dans l’inconscient. Dans le savoir inconscient, homme et femme n’ont pas de rapport deux à deux – ils ne font pas chaîne : la jouissance de lui ne rencontre pas la jouissance d’elle. Ils sont certes noués mais par ce tiers du signifiant phallique. À ce titre, la jouissance sexuelle relève d’une logique du Un (phallique) et n’unit pas l’homme à sa partenaire. Au contraire, le phallus fait objection au rapport entre eux. La jouissance sexuelle est phallique, c’est-à-dire dans la stricte dépendance de la logique du signifiant – c’est la jouissance du Un. Parce que phallique, cette jouissance ne se rapporte pas au corps de la femme en tant que tel – en tant qu’il aurait consistance sexuée réelle.
Elle « [...] est l’obstacle, par quoi l’homme n’arrive pas [...] à jouir du corps de la femme, précisément parce que ce dont il jouit, c’est de la jouissance de l’organe » – de l’organe porté à la puissance du signifiant, le phallus.
Le rapport sexuel – ce qui pourrait s’écrire x R y, homme (x) rapport (R) femme (y) – ne peut être réalisé.
« [...] ce qu’on appelle la jouissance sexuelle est marqué, dominé par l’impossibilité d’établir comme tel, nulle part dans l’énonçable, ce seul Un qui nous intéresse, l’Un de la relation rapport sexuel. »
Lacan insiste, dans la dernière partie de son enseignement et notamment avec le culmen du Séminaire Encore, sur l’impossibilité logique du rapport sexuel. Se placer sous le signifiant homme ou le signifiant femme a des effets. Dans le rapport sexuel, une dissymétrie s’instaure : la femme s’y positionne comme mère et non comme femme, l’homme s’y retrouve en position de castré en référence au phallus et non en tant qu’homme au sens strict. Cette jouissance ne peut être dite sexuelle qu’au titre d’un reste. Elle est ce qui reste du sexuel après que le sujet en est passé par l’Autre symbolique, là où la différence sexuelle, en matière de jouissance, fait défaut. Si, au sens strict, la jouissance sexuelle n’est pas puisqu’elle se dénude comme uniquement phallique, alors se saisit que pour un sujet, lorsqu’il y a inscription du Nom-du-Père, corps et jouissance s’appareillent précisément par le fil du signifiant du phallus sans faire rapport. C’est en cela que la fonction phallique « [...] supplée au rapport sexuel » impossible.
Le phallus est le signifiant qui nomme le « [...] point où le signifiant manque ». Il supplée « [...] au point où, dans l’Autre, disparaît la signifiance » sexuelle qui écrirait une différence de jouissance entre hommes et femmes. C’est dans son Séminaire Le Transfert, en 1961, que Lacan martèlera cette fonction du phallus comme signifiant. Rien dit-il, en suivant Freud, ne peut être saisi du complexe central de castration sans le rapporter au phallus et à la logique qu’il introduit : soit l’évanescence.
« [...] le centre du paradoxe du complexe de castration [...] c’est que le désir de l’Autre, en tant qu’il est abordé au niveau de la phase génitale, ne peut jamais être en fait accepté [...] dans ce que j’appellerai sa fuyance. »
Cette fuyance résulte de l’élision de l’organe, le pénis érigé, par l’introduction du phallus. Il devient « [...] signe de l’absence » :
« [...] si Phi, le phallus comme signifiant, a une place, c’est très précisément celle de suppléer au point où [...] l’Autre est constitué par ceci, qu’il y a quelque part un signifiant manquant. D’où la valeur privilégiée de ce signifiant, que l’on peut écrire sans doute, mais que l’on ne peut écrire qu’entre parenthèses [...] »
C’est le seul signifiant qui a cette fonction voire cette tâche. « C’est là, dit Lacan, que surgit le privilège de F entre tous les signifiants. » Le phallus est un symbole ; c’est même « le » symbole clef de l’économie psychique. Une conséquence s’en déduit cliniquement :
« [...] c’est pour cette raison que [le signifiant du phallus] [...] peut devenir identique au sujet lui-même, au point où nous pouvons l’écrire comme sujet barré. [...] Si nous admettons cette détermination, cette surdétermination [du sujet par le signifiant] [...], le sujet n’a dès lors plus d’autre efficace possible que du signifiant qui l’escamote. Et c’est pourquoi le sujet est inconscient. »
À ce titre le concept de phallus peut donner la raison de l’interdiction portée sur la jouissance dans la dialectique du désir :
« le phallus est le signifiant privilégié de cette marque où la part du logos se conjoint à l’avènement du désir [...] le sujet ne désigne son être qu’à barrer tout ce qui le signifie [...] ce qui est vivant de cet être dans l’urverdrängt trouve son signifiant à recevoir la marque de la Verdrängung du phallus (par quoi l’inconscient est langage) ».

Le phallus inscrit le « sacrifice » qu’implique, quant au sexe, la marque de cette interdiction posée sur la jouissance comme condition du désir. Il écrit cette place de la jouissance incompatible avec le signifiant. Ce sacrifice a nom castration. Le sujet manquera de cette détermination qui le spécifierait comme vivant puisque c’est plutôt au titre de mort que le signifiant le représente : le mot comme meurtre de la chose. Pour le sujet, son être de vivant se décline comme manque-à-être. La castration est cette perte d’être. L’être vivant sexué est pris dans une suite métonymique où manque toute garantie. Il n’y a pas d’Autre de l’Autre, pas de métalangage qui rendrait compte du premier sans perte. Le phallus devient, pour le sujet, le signifiant de son manque-à-être. Le phallus ne représente pas le sujet mais la jouissance en tant que hors système symbolique. Le sujet parlant est manque-à-jouir et le phallus désigne ce qui est forclos de cette jouissance sexuelle – ce qui est non symbolisable.

2. La jouissance de l’Autre et… l’Autre jouissance

La jouissance de l’Autre (du corps de l’Autre qui le symbolise comme l’appelle Lacan) résulterait de l’insatisfaction structurale liée à la jouissance de l’organe, fût-il élevé à la puissance du signifiant, le phallus. Cette jouissance serait produite comme son au-delà par la jouissance phallique. L’inter-dit de la jouissance serait évocation entre les dits d’une jouissance plus complète, plus corporelle, – ainsi ce « jouir de la vie » imaginarisé comme propriété du monde animal (hors langage justement). Cette jouissance n’est pas un phénomène, elle n’a aucune concrétude ; elle n’est pas saisissable ni repérable par le signifiant, sauf par défaut.
« Ce à quoi il faut se tenir, c’est que la jouissance [...] ne puisse être dite qu’entre les lignes pour quiconque est sujet de la Loi, puisque la Loi (portée par le signifiant) se fonde de cette interdiction même. La loi en effet commanderait-elle : Jouis !, que le sujet ne pourrait y répondre que par un : J’ouis, où la jouissance ne serait plus que sous-entendue. »
C’est en cela que la jouissance est une « instance négative » ne pouvant être abordée que par la voie de la logique, soit par un jeu d’écriture faite de petites lettres. La jouissance du sens (« jouis-sens ») vient à la place de la jouissance qui conviendrait au rapport sexuel, soit la jouissance de l’Autre si elle existait. L’Autre comme réel, le corps et l’être au-delà du signifiant, la jouissance non écornée par le phallus en tant qu’il ordonne la logique signifiante, ne sont qu’élucubrations subjectives. Pour l’être parlant, la jouissance ne peut lui être signifiée que phalliquement. Il n’existe pas d’autre signification que phallique. Cela ne veut pas dire que l’être parlant ne se trouve pas affronté à d’autres jouissances, mais, pour les signifier, les intégrer dans les jeux signifiants, il ne lui reste plus que la jouissance phallique. Appliquer le langage sur les jouissances produit immanquablement de la jouissance phallique.
La jouissance – comme le corps et comme l’Autre – ne se décline qu’au singulier :
« La jouissance donc, comment allons-nous exprimer ce qu’il ne faudrait pas à son propos, sinon par ceci – s’il y en avait une autre que la jouissance phallique, il ne faudrait pas que ce soit celle-là. [...] Qu’est-ce que ça désigne, celle-là ? Est-ce que ça désigne ce qui, dans la phrase, est l’autre, ou celle d’où nous sommes partis pour désigner cette autre comme autre ? Ce que je dis là se soutient au niveau de l’implication matérielle parce que la première partie désigne quelque chose de faux – s’il y en avait une autre, mais il n’y en a pas d’autre que la jouissance phallique. [...] Il est faux qu’il y en ait une autre, ce qui n’empêche pas la suite d’être vraie, à savoir qu’il ne faudrait pas que ce soit celle-là. » Lacan précise : « Il est faux qu’il y en ait une autre. Cela ne nous empêchera pas de jouer une fois de plus de l’équivoque, à partir de faux, et de dire qu’il ne faux-drait pas que ce soit celle-là. Supposez qu’il y en ait une autre – mais justement il n’y en a pas. Et, du même coup, c’est pas parce qu’il n’y en a pas, et que c’est de ça que dépend le il ne faudrait pas, que le couperet n’en tombe pas moins sur celle dont nous sommes partis. Il faut que celle-là soit, faute [...] faute de l’Autre, qui n’est pas. »
Poser que la jouissance est celle qu’il ne faudrait pas « […] est là le corrélat de ce qu’il n’y ait pas de rapport sexuel, et c’est le substantiel de la fonction phallique ».

Résumons : l’inconscient n’inscrit pas, en matière de jouissance, de différence entre homme et femme. C’est l’affirmation freudienne du phallicisme de l’inconscient : à ce titre, le rapport sexuel est impossible. Lacan en déduit que la jouissance ne convient pas au rapport sexuel. C’est pourquoi il n’y a qu’une jouissance qui inscrit cet impossible : la jouissance phallique. La jouissance de l’Autre, elle, ne peut que se supposer. C’est la jouissance supposée au père réel que Freud a imaginarisé sous les traits du père de la horde jouissant de toutes les femmes. Cette jouissance est mythique car l’Autre, comme complet, comme plein et consistant, n’existe pas. L’Autre, au contraire, est troué.

Qu’est-ce que l’Autre jouissance ? Il ne faut pas confondre la jouissance de l’Autre et cette Autre jouissance. La première serait la jouissance sexuelle du rapport sexuel, s’il était possible ; la seconde, elle, existe sur le mode de l’ex-sistence – elle siste mais on ne sait ni où ni comment. Entre l’Un et l’Autre il n’y a pas de continuité. C’est à ce point que Lacan introduit la jouissance féminine, soit l’Autre jouissance. Logiquement, cette Autre jouissance n’est pas une extension de la jouissance phallique ; elle est avec elle dans un rapport d’infinitude. Au regard de la fonction phallique, cette jouissance de l’Autre est de l’ordre de l’infini. Elle se promeut, dit Lacan, du paradoxe de Zénon.
« Achille et la tortue, tel est le schème du jouir d’un côté de l’être sexué. […] Achille, c’est bien clair, ne peut que dépasser la tortue, il ne peut pas la rejoindre. Il ne la rejoint que dans l’infinitude. »
Cette jouissance n’est pas complémentaire mais « supplémentaire » au signifiant du phallus ; elle a valeur d’excédent de jouissance. Elle est jouissance réelle, fondamentalement « opaque » et fait recel par définition.

Cette « jouissance […] radicalement Autre » est corrélée logiquement à la place que le signifiant femme assigne aux sujets qui s’y place dessous. Par là, du neuf pourrait sortir à propos de la sexualité féminine ; autre chose que des « conneries » (jouissance vaginale, spécificité du museau de l’utérus) pourrait être trouvé. Sous le signifiant femme, le sujet qui s’y réfère se dédouble : le sujet femme n’est pas-toute soumise au symbolique puisque cette jouissance Autre lui est corrélée, et d’autre part, elle a rapport, en tant que parlêtre, au signifiant phallique. La femme, comme sujet, n’étant pas-toute prise dans la fonction phallique se promeut de l’infinitude. Rapportée au dénombrable, elle ne peut faire ensemble fermé puisque l’universelle affirmative fait défaut. C’est pourquoi, pour Lacan, logiquement, ce « La » de « La Femme » ne peut se dire. L’ensemble qui subsumerait toutes les femmes ne peut être construit. Cette part Autre est Autre pour elle-même. C’est pour elle une énigme puisque comme sujet, pour cette jouissance Autre, à elle aussi, le mot manque. La Femme n’existe pas. Cette inexistence sera un des noms de l’Autre comme logiquement inconsistant. Elle écrit ce trou qui fait que l’Autre n’existe pas.
Mais n’y a-t-il pas des sujets qui disent éprouver cette jouissance Autre ?
« Il y a une jouissance à elle, à cette elle qui n’existe pas et ne signifie rien. Il y a une jouissance à elle dont peut-être elle-même ne sait rien, sinon qu’elle l’éprouve – ça, elle le sait. »
Par exemple, les mystiques sont là pour en porter le témoignage. Le plus souvent, ce n’est pas cette jouissance qu’ils éprouvent mais « […] l’idée qu’il doit y avoir une jouissance qui soit au-delà […] » des mots. Même l’éprouveraient-ils que le défaut de signifiant pour dire demeurerait. Comme mystiques, Lacan cite sainte Thérèse d’Avila mais aussi un homme : saint Jean de la Croix qui s’est mis du côté du pas-tout – hétérogénéité de l’anatomie et du signifiant.
Il y a donc la jouissance phallique – en voilà une ! – et la jouissance en plus – ce n’en est pas une autre ! : il n’y en a pas deux, mais dire une seule n’est pas vrai pour autant ! Le signifiant de l’Autre barré est une absence. Si l’Autre jouissance n’a pas de signifiant, alors le sujet en est absent. Il peut l’éprouver mais, aucun savoir. Cette Autre jouissance, hors langage, ne peut assurer un complément à la jouissance phallique. Cette Autre jouissance n’assure pas plus le rapport sexuel que la jouissance phallique. Telle est la modalité du ratage du rapport sexuel du côté femme de la sexuation. Le rapport sexuel, il n’y a pas – qu’il soit abordé du côté homme ou du côté femme.
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