H. CASTANET: Modalités du transfert


Les articles de Freud sur le transfert sont à plusieurs reprises commentés par Lacan. Par exemple, le Séminaire VIII en 1960-1961, y est intégralement consacré. Le transfert y retrouve sa position pivot dans la cure, alors que les post-freudiens préféraient gloser sur les manifestations du contre-transfert. Erreur nous dit Lacan : il n’y a pas de communication d’inconscient à inconscient ; l’inconscient est toujours celui de l’Autre. Le transfert n’est pas symétrie, mais disparité entre l’analysant et l’analyste. Le Séminaire XI, en 1964, en constitue un autre exemple au commentaire assuré. Le transfert y est défini comme l’un des quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (avec l’inconscient, la pulsion et la répétition) inséparable de la nouvelle définition qu’il produit de l’inconscient comme discontinuité. Le transfert s’intègre à cette pulsation temporelle où l’inconscient lacanien – et plus freudien – trouve sa structure. L’inconscient est désontologisé, se manifeste, en tant que phénomène, comme « vacillation ». C’est « le un de la fente, du trait, de la rupture ». L’inconscient est l’« évasif ».
« La discontinuité, telle est donc la forme essentielle où nous apparaît d’abord l’inconscient comme phénomène – la discontinuité, dans laquelle quelque chose se manifeste comme une vacillation. Or, si cette discontinuité a ce caractère absolu, inaugural, dans le chemin de la découverte de Freud, devons-nous la placer – comme ce fut ensuite la tendance des analystes – sur le fond d’une totalité ? » Sa réponse est négative.
Une balise, tirée du Séminaire XI, servira d’orientation : ce nouveau concept d’inconscient permet de relire rétrospectivement les articles freudiens touchant au transfert et de saisir ce que Lacan nomme le « paradoxe du transfert ». Les divers articles, rassemblés en français sous le titre La Technique psychanalytique, et qui s’étendent de 1904 à 1918, ne parviennent pas à donner une définition stricte du transfert – une définition du type : le concept de transfert est X. Freud se plaint de cette difficulté. Il ne s’y résout pas. Il y a, en revanche, une série de définitions où Freud, pour répondre aux impasses rencontrées dans les cures, avant la refondation issue de la seconde topique, produit des réponses du type : le transfert est X et Y ; le transfert est X et son contraire non X, etc. Cette difficulté à produire le concept de transfert tient à sa définition de l’inconscient, imagé comme sac, réduit au refoulé entièrement remémorable grâce justement au transfert. Le concept de Ça ouvrira d’autres perspectives. Deux binômes opèrent dans ces textes de 1904 à 1918. Premier binôme : fermeture de l’inconscient et action de l’analyste. Second binôme : le refoulé remémoré et le reste non remémorable. À faire jouer ces deux binômes, dans une structure à quatre termes, se dégage une problématique du transfert qui n’est paradoxale que rapportée aux phénomènes transférentiels. C’est-à-dire que le transfert n’est paradoxal que du point de vue de son épreuve empirique. Du point de vue du concept, soit de la structure, il est isomorphe à la pulsation de l’inconscient à laquelle il s’intègre.

Dans son article de 1915, « Observations sur l’amour de transfert », à deux occasions, Freud utilise la métaphore du feu associée au transfert.
Dans un cas, c’est pour démontrer en quoi et comment l’amour pris dans le transfert – précisément l’amour d’une patiente pour son médecin – est une manifestation de la résistance.
L’analyste « ne doit jamais perdre de vue que tout ce qui entrave la continuation du traitement peut être une manifestation de la résistance. À n’en pas douter, celle-ci joue un rôle important dans l’apparition de cet amour tumultueux ».
En effet, par cet amour – en son nom –, la patiente
« cesse de témoigner le moindre intérêt, la moindre compréhension à son traitement. Elle ne veut entendre parler ni parler d’elle-même que de son amour [...] elle renonce à ses symptômes ou les néglige et se déclare guérie ».
La métaphore du feu surgit à ce point : cet amour est comme un incendie qui se déclarerait lors de la représentation d’une pièce théâtrale. À cause de lui, la scène est interrompue, le rideau tiré. La référence au feu, comme interruption, arrêt, blocage, etc., est rapportée à l’analysante.
« La scène a entièrement changé, tout se passe comme si quelque comédie eût été soudainement interrompue par un événement réel, par exemple comme lorsque le feu éclate pendant une représentation théâtrale. Le médecin qui assiste, pour la première fois, à ce phénomène a beaucoup de mal à maintenir la situation analytique et à résister à la tentation de croire que le traitement est vraiment achevé. »
Le terme allemand utilisé est celui d’abgelöst – quelque chose a été interrompu, mais aussi mis à la place. Le mouvement est double : vidage des lieux, puis nouvel occupant. La résistance, imagée par le feu dans la comparaison, est venue à la place de la comédie du récit, de la docilité, de l’acceptation des règles établies par l’analyste et auxquelles la patiente se soumettait. Le transfert, comme résistance, fait immixtion dans la cure. La résistance opère comme un « agent provocateur ». Elle rend
« plus intense l’amour de la patiente, en exagérant son consentement au don sexuel, et tout cela dans le but de justifier [...] l’action du refoulement en faisant ressortir tous les dangers d’un semblable dérèglement ».
Le transfert, dans cet article, est explicitement présenté comme un obstacle à la cure, comme une fermeture de l’inconscient. La patiente ne veut plus rien savoir.
Dans l’autre cas, Freud réemploie la métaphore du feu pour situer l’intervention de l’analyste. Ce dernier est celui qui porte le feu pour réveiller, pour combattre, pour vaincre. Il insiste sur son action dans la conduite de la cure. Le feu est une métaphore du désir de l’analyste. L’analyste opère par sa présence :
« Le psychanalyste sait bien qu’il manipule les matières les plus explosives et qu’il doit opérer avec les mêmes précautions et la même conscience que le chimiste. [...] Je ne prétends pas qu’il faille abandonner les méthodes de traitement inoffensives. [...] Mais c’est grandement sous-estimer et l’origine et l’importance pratique des psychonévroses que de penser que ces affections peuvent être vaincues par des opérations pratiquées à l’aide de remèdes inoffensifs [...] il y aura toujours place à la fois pour le ferrum et l’ignis à côté de la medicina [...] »
Ces formulations recoupent ce que Freud disait à la fin de son article de 1912 « La dynamique du transfert » : « nul ne peut être tué in absentia ou in effigie ». L’analyste a à payer de sa personne :
« Et pourtant il est interdit à l’analyste de céder. Quel que soit le prix qu’il attache à l’amour, il doit tenir davantage encore à utiliser l’occasion qui s’offre à lui d’aider sa patiente à traverser une des phases les plus décisives de sa vie. »
Cette métaphore du feu indique les deux pôles sous lesquels est pensé le transfert. Le moteur inaugural de la psychanalyse, le transfert, se démontre être dans la cure en devenir son obstacle le plus rude. Le transfert est résistance. Mais ce même transfert à être manié – la présence de l’analyste est déterminante ; une présence qui manie, tel le chimiste ou le guerrier, le ferrum et l’ignis – permet une avancée de la cure voire la terminaison du traitement. Le transfert est à la fois fermeture et ce par quoi l’analyste trouve une possibilité d’intervention :
« [...] on ne pourra ainsi se passer d’une psychanalyse non modifiée, méthodique, qui ne craint pas de manipuler les émois psychiques les plus dangereux, afin de les maîtriser, dans l’intérêt même du patient. »
Ces deux pôles, via la métaphore du feu, déploient une dynamique psychique qui est une topologie. Cette topologie est également à deux termes. La fin de l’article « Remémoration, répétition, perlaboration » en 1914 est des plus utiles pour penser ces deux termes.
Le premier. Freud insiste sur une transformation : le maniement du transfert est « le principal moyen d’enrayer la compulsion de répétition et de la transformer en une raison de se souvenir ». Là où le patient ne sait pas, réduit à une marionnette où se répète ce qu’il ignore et l’agit, le transfert offre « l’arène » où la répétition silencieuse va pouvoir s’offrir à la raison signifiante. C’est la dimension symbolique du transfert – celle que reprendra Lacan, au début de son enseignement, en insistant sur la dialectique du transfert comme parole adressée à l’Autre (du symbolique). Pour Freud, il y a transformation des « symptômes morbides » en une « signification de transfert ». La « névrose ordinaire » étant remplacée par la « névrose de transfert ». Le silence du symptôme reproduit dans la répétition est converti dans les signifiants de la raison qui se souvient.
Quel est le second terme ? Freud constate l’échec de cette transformation. Bien souvent, cette conversion effectuée,
« l’ensemble de la situation était devenu plus obscur encore et la résistance s’était accrue. Le traitement semblait piétiner sur place ».
La conversion-transformation était-elle erronée ? Non. L’analyste n’a oublié que ce point crucial : il y faut le temps de la perlaboration.
Là n’est pas encore le point déterminant. La perlaboration étant une modalité temporelle propre au sujet – son temps pour comprendre afin de produire son moment de conclure – pour traiter symboliquement (= la raison qui se souvient) ce qui lui est interprété par l’analyste. Le point crucial est ailleurs : tout ne vire pas à la comptabilité signifiante, c’est-à-dire que tout ne peut pas être remémoré. Il y a des restes.
« [...] l’ensemble des fantasmes, des idées connexes et des émois, doit être considéré à part dans son rapport à l’oubli et la remémoration. Il arrive très souvent ici que l’on se souvienne d’une chose qui n’avait pu tomber dans l’oubli parce que l’on ne l’avait jamais remarquée et qu’elle n’avait pas été consciente. »
L’inconscient ne se convertit pas totalement en conscient. À la fin de l’article, Freud revient sur cette place du non transformable en remémoration à propos de ce qui alimente la résistance – les « motions pulsionnelles ». Grâce au transfert, les motions pulsionnelles (sexuelles par définition) trouvent leur lieu.
« Le transfert crée de la sorte un domaine intermédiaire entre la maladie et la vie réelle, domaine à travers lequel s’effectue le passage de l’une à l’autre. »

Ce second terme que met en action le transfert est ce que Lacan nommera, en 1964, la réalité sexuelle de l’inconscient qui laisse des restes non transformables par la remémoration.
Il y a donc une double valence dans le transfert. Sa face symbolique prise dans la dialectique intersubjective et sa face sexuelle (restes des motions pulsionnelles) qui, à se manifester, objecte à l’intersubjectivité. Ainsi peuvent se comprendre ces deux formules de Lacan : le transfert comme intersubjectivité (1951) et le transfert comme obstacle à l’intersubjectivité (1967).
On trouve ces deux faces explicitement articulées tout au long de l’enseignement de Lacan. Par exemple, dans la différence qu’il établit entre le sujet supposé savoir qui s’ordonne selon une logique signifiante et l’objet (a) qui, lui, n’a de consistance que logique – cet objet qui est le reste non signifiant de l’élaboration signifiante. Cette différence nomme une logique qui est celle de la production du concept de transfert : le sujet supposé savoir a son référent, l’objet (a). Sans l’objet, le sujet supposé savoir peut effectivement enclencher le transfert et produire des effets – y compris d’apaisement et de guérison –, mais le transfert mis en action n’est pas analytique pour autant. L’efficacité symbolique, suivant le mot de Cl. Lévi-Strauss, à propos du chaman, a son ressort dans le sujet supposé savoir, mais la non-référence à l’objet (a) fait toute la distinction entre la psychanalyse et la magie. Du reste Lacan qualifiera le (a) d’« objet paradoxal ». L’objet (a) est inséparable de cette nouvelle définition du concept d’inconscient. Au schéma freudien de la « besace », Lacan oppose celui de la « nasse » où l’objet joue le rôle d’obturateur fonctionnant comme bouchon et comme ouverture. En ce point, le transfert trouvera ses bases de définition.
« L’objet (a) est cet objet, dans l’expérience même, dans la marche et le procès soutenu par le transfert, qui se signale à nous par un statut spécial. On a sans cesse à la bouche, sans savoir ce que l’on veut dire, le terme de ce qu’on appelle liquidation du transfert. Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? À quelle comptabilité le mot liquidation se réfère-t-il ? Ou s’agit-il de je ne sais quelle opération dans un alambic ? S’agit-il – il faut que ça coule, et que ça se vide quelque part ? Si le transfert est la mise en action de l’inconscient, est-ce qu’on veut dire que le transfert pourrait être de liquider l’inconscient ? Est-ce que nous n’avons plus d’inconscient après une analyse ? Ou est-ce que c’est le sujet supposé savoir, pour prendre une référence, qui devrait être liquidé comme tel ? »
La réponse est négative.
« Il ne peut s’agir alors, si le terme de liquidation a un sens, que de la liquidation permanente de cette tromperie par où le transfert tend à s’exercer dans le sens de la fermeture de l’inconscient. »
C’est la dimension narcissique qui est à liquider, là où l’amour recouvre l’ouverture, comme Freud l’a magistralement perçu, de l’inconscient, nullement tout le transfert. Le transfert ne se liquide pas plus que le langage lui-même auquel il est isomorphe. Bref, le petit (a) ni ne disparaît ni ne se supprime – au contraire, il s’épure, se met aux commandes de l’acte. Franchir le plan des identifications narcissiques (moi idéal, amour) amène à la fonction de l’objet séparateur :
« Pour vous donner des formules-repères, je dirai – si le transfert est ce qui, de la pulsion, écarte la demande, le désir de l’analyste est ce qui l’y ramène. Et par cette voie, il isole le (a), il le met à plus grande distance possible du I (Idéal du moi) que lui, l’analyste, est appelé par le sujet à incarner. ».
Le désir de l’analyste est un concept nouveau introduit par Lacan. Il n’est pas le désir privé du sujet qui exerce la psychanalyse. C’est le désir lié à la fonction analyste inséparable du petit (a). La fonction désir de l’analyste est condition de la possibilité d’une analyse. Elle troue l’imaginaire et dévoile l’illusion de l’Idéal.
Ce point est déterminant. Les binômes trouvés chez Freud :
1. le feu qui interrompt l’association libre – le feu du désir de l’analyste
2. la remémoration – les restes non mémorables
3. la raison signifiante – les motions pulsionnelles
4. l’amour – l’émoi sexuel
comme les binômes chez Lacan :
1. le signifiant – la réalité sexuelle
2. l’intersubjectivité – l’objection à l’intersubjectivité
3. le sujet supposé savoir – l’objet (a)
4. le sujet – l’être,
etc.,
relèvent de la structure du transfert, lui donnent sa spécificité de concept et les formes cliniques paradoxales sous lesquelles il se présente.
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