Module 3: Un cas de psychose infantile- F. BIASOTTO


Pour tenir dans le lien social Guillaume tente de se normaliser en collant à la demande de l’Autre et en s’identifiant sur un mode imaginaire aux petits autres. Mais cette position qu’il a prise ne lui permet pas de traiter ce qui l’envahit. Je lui ai proposé un lieu où il a pu déposer et mettre au travail ses questions, « ses obsessions », ses bizarreries que l’Autre lui demande de réprimer.

Guillaume a toujours été suivi par l’inter secteur de pédopsychiatrie, depuis l’âge de 3 ans. En effet, dés son entrée en école maternelle, il a été repéré pour ses difficultés au niveau psychomoteur, il posait sans arrêt des questions et restait en retrait dans la classe. Je l’ai suivi de l’âge de 9 ans à 15 ans, puis il a demandé à suspendre le travail. C’est un cas de psychose non déclenchée. La jouissance chez ce sujet n’est pas localisée mais flottante. Il a suivi un parcours scolaire un peu atypique mais il a pu rester scolarisé, dans le système de l’Education Nationale. A 15 ans il était en S.E.G P.A dans un collège, car ses parents se sont toujours battus pour qu’il ne soit pas inscrit dans une institution spécialisée.

Dans son anamnèse, on ne repère pas de déclenchement de la psychose. Il a présenté un retard de développement qui n’a pas inquiété les parents.

Quand je le rencontre la première fois, il a 9 ans. Une certaine étrangeté se dégage de lui. Sa voix est éraillée et son regard insistant. Il a une façon particulière d’habiter son corps, il n’est pas campé sur ses pieds, on dirait qu’il flotte un peu. Il monte et descend les escaliers de façon mal assurée comme s’il avait peur de tomber.

Dans la relation, il est assez familier. Il questionne tous azimuts, il me pose très vite des questions sur Marseille. Son discours est constamment métonymique. Le défaut de métaphore paternelle se repère dans la structure même de son langage, il n’utilise pas de métaphore. Il reprend des expressions toutes faites déjà entendues, prélevées dans la langue du rap en précisant que ce sont des mots de son âge. Il parle donc comme ceux de son âge. Cette langue l’intéresse pour sa sonorité, son rythme et non pas pour son sens. Les sons ont une certaine matérialité. Il prend un certain plaisir à répéter une phrase que je viens de prononcer avec les mêmes intonations puis il se met à rire et dit : « tu me fais rigoler ! » Mon accent le fait rire. On peut repérer là un phénomène d’écholalie. Son rapport au langage renvoie au concept de lalangue développé par Lacan dans les années 70 : « Lalangue sert à tout autre chose qu’à communiquer » . La lalangue est la première langue de l’enfant avant qu’il ait l’usage du signifiant où il n’est pas dans le vouloir dire ni dans le sens mais dans le vouloir jouir des sons, dans le non sens.

Dans un premier temps du travail, dans ses jeux il fabriquait des « fausses bombes » qui allaient exploser, il se regardait beaucoup dans le miroir, en disant que ce n’était pas lui mais le fantôme. Il changeait de voix. On sentait une certaine agitation chez lui. Dans des moments plus calmes, il fabriquait une potion magique, avec de l’eau, de la craie, de la peinture, cela devenait de façon métonymique de « la pâte à dentaire, de la pâte à dentiste, de la pâte à empreinte, de la pâte à fantôme ». Il avait fait une mauvaise rencontre avec le réel en la personne d’un dentiste qui lui avait fait mal et il tentait peut-être de symboliser quelque chose de cette expérience traumatisante. Puis il est passé aux expériences chimiques et a décidé qu’il deviendrait chimiste.

Suite à une rupture dans le lien social avec un petit camarade, il s’est retrouvé au bord d’un déclenchement, car il était privé de l’appui de l’image de l’autre et ne pouvait plus se régler sur elle. En effet, son moi est structuré sur un mode imaginaire et est donc très peu assuré. Son travail autour des expériences s’est interrompu et il passait ses séances à se regarder dans le miroir, en grimaçant, en sautillant par moments, avec des rires incohérents accompagnés de sifflements ou d’onomatopées disant qu’il était celui qui l’avait rejeté : « c’est moi, c’est Jean-Marie, je ressemble à Guillaume, c’est je ressemble à moi, je suis un gorille ». L’autre c’était lui, il était dans une relation transitiviste, dans un moment de dépersonnalisation. Je suis intervenue en essayant de le recentrer sur ses expériences, je n’ai pas fait d’interprétation de son agitation mais je lui ai dis qu’il allait peut-être mal et que c’est pour ça qu’il était agité. Par ailleurs, il m’est arrivé d’écourter les séances pour introduire une coupure dans cet envahissement de jouissance.

Dans un second temps, Guillaume s’est mis à chercher dans l’annuaire : il me disait : « je cherche à peintre, à échafaudage, à collège, à confiserie ». Cela lui prend souvent beaucoup de temps, mais il finit en général par trouver. Puis il demande à téléphoner à ces entreprises pour leur poser des questions. On peut se demander qu’est – ce –qu’il met au travail quand il opère ainsi ? J’en suis arrivée à la conclusion qu’il cherche à vérifier que ce qui l’intéresse existe bien. Il faut que ce soit écrit. Il se raccroche à l’Autre du langage et cherche sa place dans l’Autre quand il demande à une des entreprises contactées s’ils prennent des stagiaires. Ses centres d’intérêt sont assez labiles mais toujours en lien avec ses questions sur son avenir scolaire ou professionnel et sur son être, sur son identité.

Sa question principale semble tourner autour de son existence et de l’existence des choses. Qu’est – ce – que je suis ? Qu’est-ce que je vais devenir ? Il me dit que quand il sera adolescent, il aura une moto, il sortira avec des filles. Il cherche à se faire une image la plus précise possible du métier qu’il a choisi : peintre en bâtiments. Il s’interroge sur sa différence. Comme il est confronté à un trou dans le symbolique, il s’assure par ce travail inlassable que les objets tiennent du coté imaginaire.

Au cours du travail, Guillaume s’est construit quelques persécuteurs discrets : ceux de sa classe qui l’ont traité de mongolien en 6ème, il a d’ailleurs pensé à quitter ce collège pour ne plus être embêté par eux, mais il a trouvé sa place en faisant rire les autres, les voyous en général qui rackettent, son frère qui sait tout sur lui et qui entend tout ce que nous disons pendant la séance a-t-il dit une fois et qui l’énerve car il est méchant avec lui.

Avec l’entrée dans l’adolescence, il s’est intéressé à l’Autre sexe. Dans les séances, il n’était plus question que des filles. Mais il ne les embrassait jamais car il était "trop jeune" disait-il et ses parents n’étaient pas d’accord pour qu’il sorte avec une fille. Il restait dans un amour platonique. Il devait savoir quelque part au fond de lui que la rencontre avec le sexuel pourrait être particulièrement déstabilisant pour lui qui n’a pas le recours à la médiation phallique pour se débrouiller dans une telle relation.

Dans le transfert, le savoir n'est pas de son côté, ni du mien, mais du coté de ses parents et de son frère. Il me demande de lui procurer des annuaires. Je le laisse dérouler ses questions qui reviennent sans cesse, je m’intéresse de prés à ses recherches, à l’occasion je l’aide, j’accuse réception de son travail. Ce travail de dépôt et de recherche produit un effet pacifiant, en effet, son maître me dira que désormais en classe, il fait moins de grimaces et qu’il a moins d’obsessions et ainsi il peut se consacrer plus au travail scolaire. Il a beaucoup de mal à apprendre mais il est volontaire et il progresse. Il a toujours la crainte de se faire gronder par ses parents s’ils apprennent qu’il téléphone pendant les séances. Je suis celle qui accueille, qui fait une place à ce que le discours éducatif rejette. Il me trouve gentille car je le laisse téléphoner aux entreprises et il me demande si ses parents vont lui laisser faire le métier qu’il a choisi.
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