Module 3: Jung et le petit provincial- F. DENAN


Je suis conseillère d’orientation psychologue. Dans ce cadre, je reçois au CIO (Centre d’Information et d’Orientation), le plus souvent pour un entretien unique, des sujets qui sous ce signifiant « orientation » mobilisent bien d’autres enjeux qu’une banale recherche d’adresse ou de formation.
De la section clinique à
C’est le cas de M.O, 43 ans. Il a un poste de cadre haut placé dans la fonction publique. Dans sa famille, ils sont tous militaires : son père, son frère, un beau-frère, un oncle. Lui n’a pas pu. Il a fait du droit « qui ne lui sert à rien » avant de passer ce concours de la fonction publique. Mais il craint de « ne pas pouvoir tenir jusqu’à la retraite » et cherche à se reconvertir. Une entrée en matière somme toute banale.

1. Le délire

Il enchaîne alors, sans aucune transition :
- « En 1983, je préparais le concours de l’école de la magistrature. Parallèlement, je militais au parti socialiste. J’ai eu l’occasion de travailler dans ce cadre avec la petite-nièce de Mitterrand, avec qui j’ai sympathisé. Mais j’avais la désagréable impression de n’être pour elle que « le petit provincial » qu’on utilise à des fins politiques. Je lui ai d’abord téléphoné: il devait y avoir des interférences avec une radio parce que j’ai entendu un éclat de rire malsain. Je lui ai alors écrit une lettre. Je lui expliquais que l’amour était la cinquième dimension. Or, à cette époque, vous pourrez en retrouver la trace dans la presse, il y a eu une série de menaces d’attentats contre Mitterrand. Et les endroits visés pouvaient se déduire de ma lettre. Ils ont arrêté l’auteur de ces attentats qui se réclamait d’un groupe terroriste appelé M5 (comme aime, cinquième dimension) et ils l’ont arrêté à Dijon. Or dans la lettre je disais « la moutarde me monte au nez ». Moutarde comme Amora. Amora comme amour. Et l’auteur des attentats s’appelait Maestra, qui a la même étymologie que Mitterrand. Je suis allé expliquer tout cela à la police : ils m’ont remercié.
C’est ce que je trouve intéressant, dans Jung, cette idée d’inconscient collectif. Que je puisse influencer l’histoire simplement en étant ce que je suis. Par le jeu des ondes longues qui pénètrent la matière plus profondément que les ondes courtes.
D’ailleurs, j’ai poussé mes chaînes symboliques assez loin. Après, je suis allé au Maroc où le futur Président Mohamed VI (M6) s’apprêtait à prendre le pouvoir, simplement pour balader mes ondes et impulser un programme de lutte contre le sida. Mais ça n’a pas marché ».
A la suite de cet épisode délirant, M. O abandonne son projet de passer le concours d’entrée à l’école de la magistrature et, « sur un coup de tête », il « monte à Paris en stop » où il a plusieurs jobs avant de se marier, d’avoir 4 filles et de passer un concours dans la fonction publique. Il investit son travail et en particulier le syndicat où il acquiert des responsabilités nationales.

2. La fonction du délire

Sur le déclenchement, j’ai peu d’éléments : il s’agit sans doute de la classique rencontre de ce sujet alors jeune adulte avec une figure du père, le Président Mitterrand, via sa nièce, qui l’envoie dans la « cinquième dimension »…
Dans le délire, se repère ce qui a fait son caractère de « tentative de guérison, une reconstruction ». Il permet en effet :
- d’attribuer à l’Autre l’absence de signification puisque par nature le terroriste ne peut utiliser que des messages cryptés. Du coup, lui-même est celui qui interprète les calembours et étymologies de la lettre, ce qui produit un nouveau rapport au signifiant pour ce sujet, et « échafaude, par l’opération de l’interprétation, une signification nouvelle qui lui restitue un ordre» . Ainsi, «le paranoïaque reconstruit son monde, non pas à la vérité plus splendide, mais du moins tel qu’il puisse de nouveau y vivre » . Le terroriste permet ainsi d’éviter l’hallucination verbale, en tant que dans l’hallucination, « le dit est entendu comme venant de l’Autre, quand le sujet refuse de soutenir le dire » .
- de localiser dans la figure du terroriste une jouissance qui, par le truchement des ondes, avait tendance à tout envahir. M. O n’est plus de la sorte objet passivé de la jouissance débridée de l’Autre. C’est lui tout au contraire qui peut désormais « influencer l’histoire simplement en étant ce (qu’il) est ».
- de fabriquer du lien social. M. O a trouvé dans ce qu’il appelle « l’inconscient junguien » une forme socialement acceptable de son délire : il suit avec intérêt des sessions de formation continue dans ce sens.
- d’asseoir une identification qui lui permette de fonctionner. Selon le schéma de Grasser , M. O serait passé d’une identification « Militant » à celle de « Petit provincial » et la construction délirante aboutirait à une troisième identification de « Délateur du terroriste », puis, grâce à sa volonté chrétienne de faire le bien, à une 4e : celle de « Syndicaliste ».

3. Quelques éléments de suppléance

A la suite de ce délire très circonscrit , s’ensuit une période stabilité de 20 ans étayée selon moi pour partie sur une configuration conjugale particulière :
- Sa femme, dit-il, « lisait les Béatitudes » tous les matins, et pendant les rapports sexuels, « se retenait de jouir ». Cette vision très catholique de la sexualité permet de faire de l’enfant le produit du rapport sexuel en lieu et place de la jouissance : d’où cette série métonymique d’enfants qui sans doute évite que ne ressurgisse l’Autre qui jouit de lui.
- Les quatre filles ont toutes un prénom qui commence par la même lettre que celui de son épouse : est-ce là une façon d’éluder la question de la paternité en annulant de la sorte la différence de génération?
- Enfin, M. O mentionne une prise de poids de 30 kg : cela lui « donne une assise », cela « permet d’arrondir les angles », au pied de la lettre, et de dominer les femmes pendant les rapports sexuels. (On voit bien l’importance subjective de ce surpoids et les dangers qu’il y aurait à aller dans le sens des injonctions sociales de minceur.)

Mais aujourd’hui, une nouvelle période de sa vie commence. Sa femme a demandé le divorce et il vit seul depuis 2 mois quand je le reçois : sa vie est comme suspendue dans l’attente de ce divorce. Cependant, M.O. n’en est guère affecté puisque, face au « débranchement conjugal », il s’est lancé toute affaire cessante dans la recherche d’une nouvelle partenaire sur internet avec qui « se tenir par la main et avoir d’autres enfants ».

4. Alors, quid du conseil en orientation ?

Mon souci a été de bousculer le moins possible l’équilibre précaire de M. O. : s’il n’est que très peu affecté par la perte de sa compagne de 20 ans, on peut tout de même redouter que la rencontre sexuelle avec une nouvelle partenaire produise quelque secousse.
Rien pour l’instant ne justifie qu’il ne change de métier : il ne fait pas état d’incidents qui pourrait apparaître comme avant-coureurs d’un « débranchement professionnel ». J’ai donc, en le questionnant longuement sur ses tâches et responsabilités exactes, plutôt souligné ses compétences en management et ses prises de position syndicales en tant qu’elles lui assurent subjectivement une emprise sur ses collègues.

5. La discussion

Après tout exposé dans ce module d’élaboration des pratiques, le positionnement clinique de l’impétrant est questionné, afin qu’il puisse soutenir –ou corriger !- son orientation clinique. Ce jour-là, la discussion avait abordé deux questions essentiellement :
1. La théorie junguienne nourrit-elle ou borne-t-elle le délire ? Voici quelle serait ma réponse aujourd’hui : Ce délire, on l’a vu, plus de 20 ans passés n’ont pas réussi à l’entamer. Il n’a donc pas été alimenté et même, le caractère laconique du récit des vingt ans qui ont suivi me laisse à penser que le déchaînement signifiant s’est tari… Je soutiendrais donc aujourd’hui que la théorie junguienne constitue bien pour M. O un délire en prêt-à-porter.
2. Quid du risque d’un passage à l’acte terroriste pour autant qu’une mauvaise rencontre vienne à le déclencher ? M.O ne s’identifie pas au terroriste, mais au délateur de terroriste, ce qui me semble exclure ce risque.
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