Module 3: « Je suis un baron thrascher »- F. HACCOUN


Par la construction de ce cas clinique, je vais tenter de mettre en évidence la modalité par laquelle ce sujet de structure psychotique trouve un bricolage singulier pour parer à la forclusion paternelle. Je démontrerai les effets de stabilisation produits chez lui par les deux axes de la nomination et de l’invention.

Je rencontre M.C, 33 ans, depuis maintenant plus de 2 ans dans la structure où j’exerce la fonction de psychologue clinicienne, structure accueillant les travailleurs handicapés « souffrant de troubles psychiques » dans leur rapport à leur insertion professionnelle. La désignation de troubles psychiques se réfère plus à la nosographie du signe plutôt qu’à celle du symptôme.

Un cas à part
M. C. énonce sa position d’exclusion par rapport à l’Autre, se désignant d'emblée comme un cas à part. Dès son entrée dans la salle d'attente, il semble plutôt s'adresser à la cantonade, parle fort, sans retenue, livrant des considérations personnelles à quiconque de façon indifférenciée. Il me dit avoir toujours « rêvé de supplanter les psychologues et les psychiatres » sur un ton enjoué mais avec le cynisme et l’ironie qui caractérise sa structure. Dès nos premières rencontres, M.C énonce le chaos dans sa vie, son cerveau est un labyrinthe. Il est dans une situation sociale de réelle exclusion, "rmiste" depuis 5 ans, il erre entre bière, canabis et jeux vidéo. Il vit seul de façon précaire, soutenu financièrement par ses parents dont il est le fils unique. Son père est un ex-militaire envers qui M. C a une réelle admiration et dont il se sent compris « il a toujours voulu le meilleur pour moi ». En effet, son père l’accompagne de près, effectue ses démarches concrètes pour lui, l’aide financièrement. M.C ne sait ce qu’il deviendra si son père, législateur voulant le « bien » pour son fils, venait à mourir.
Nous pourrions situer le déclenchement de sa psychose à ces deux événements : A 15 ans, alors qu’il était scout, il s’est battu avec son chef et « a failli l’étrangler ». A 18 ans, il a eu « un accès de folie » et a voulu « tuer » sa mère. Celle-ci a le don de « l’énerver ». Un jour, il lui a couru derrière clamant « je vais te cramer, salope ». Entre elle et lui, c’est comme « l’anode et la cathode ». Sa mère est, selon lui, responsable, de ses « troubles psychiques ».
M. C. n’a jamais connu d'hospitalisation. Sur le plan affectif et sexuel, il n'a eu que des relations sexuelles avec des prostituées et quelques expériences homosexuelles fortuites et contre son gré. Mais, il soutient fermement qu’il aime les femmes et qu’il n’est pas homosexuel. Il se dit pourtant « enchaîné dans son corps » car dépendant de besoins physiques. Une mauvaise rencontre avec une fille à 15 ans a rendu sa vie avec les femmes « compliquée ». Du reste, l’idée même de pouvoir avoir un enfant dans ce monde inhumain l’empêcherait radicalement de fonder un foyer. Il n’est pas prêt à faire les concessions de la vie à deux. « J’ai tellement besoin d’une femme que je n’en ai pas besoin »
La production signifiante comme tentative de localiser sa jouissance
Pour M.C, le mot est la chose. Les mots ne connaissent pas d'équivoque. Ils « veulent dire ce qu'ils veulent dire, il n'y a rien à comprendre ». M.C cherche à résoudre l’énigme de son être par des séries de noms qui se succèdent métonymiquement et qui tentent de lui procurer une armature symbolique. Une véritable ébullition verbale de suite de signifiants épinglant son être toujours en position d’exception, est la tentative pour M. C de localiser sa jouissance : Extraterrestre, baron thrascher (thrasch = se battre jusqu’au bout = puriste), anarchiste, fainéant et intelligent, aristocrate cinglé, Il n’a pas à chercher sa vérité car il l’a à l’intérieur. M. C se fait son propre créateur sans référence à l’Autre. Il exprime de même le signifiant ayant valeur de S1 qui le nomme et le fige dans une position imaginaire : « je suis un aristocrate rebelle…sans être rebelle ». C’est ainsi qu’il annule son dit en énonçant une chose et son contraire. Il ne peut s’adapter à ce zoo humain. Il énonce ses vérités avec une certitude radicale « L’humanité n’a pas de sens », « on est juste posé sur une plaque terrestre », « on vit sur une biscotte, une illusion ». Les fous, ce sont les autres. Lui est libre par son esprit rebelle et déchaîné et ne peut accepter d’être prisonnier de ce monde. Non-dupe du signifiant, il ne connaît pas les semblants qui fondent le lien social.
La musique pour faire tenir le lien social
M. C aime écrire des vers de rap. Il se dit sur le fil du rasoir et affirme que ce qui le fait tenir c’est la musique et l’écriture. Je soutiendrais ainsi ce projet cautionnant des activités du type atelier d’écriture ou de mixage de musique rap. Il me parle beaucoup de ses goûts musicaux, ceci lui apporte une reconnaissance dans un savoir que l’Autre n’a pas. Il passe beaucoup de son temps à collectionner les disques platine les plus rares, à se procurer du matériel technique ici et là, il est au « travail ». Pièce après pièce, Mr C. se constitue son propre matériel. Cet assemblage est toujours en cours et il vient m’en rendre compte régulièrement. Ne tente-t-il pas, en rassemblant de la sorte les pièces pour constituer une table de mixage, une réunification de son propre corps?
Il veut être DJ, c’est sa vocation. S’il ne pouvait le faire que seul en dehors de tout groupe au risque de s’emporter avec quiconque lui ferait une réflexion, récemment il a effectué un voyage à l’étranger pour y rencontrer des gens de ce milieu. Ce projet lui est vital, seule chose sur laquelle il peut s’accrocher. « Les DJ sont des artistes… amochés d’accord…j’ai l’âme d’un artiste…la musique est ma manière à moi de m’exprimer ». La musique est pour lui une suppléance au rapport sexuel qu’il n’y a pas. Il l’exprime ainsi : « Les platines, c ‘est comme ma femme…j’y tiens… »
Suite à un accident cardio-vasculaire, il a été hospitalisé aux soins intensifs. Au delà de son hérédité pour ces affections, il m’avoue qu’il se laissait un peu trop aller ces derniers temps entre joints et bière. Maintenant, il a décidé de veiller à sa santé. Cet infarctus l’a rappelé à l’ordre, lui a remis les pieds sur terre. Aux séances suivantes, M. C introduit des nuances dans son discours produisant chez lui un apaisement notable et plus de tolérance vis-à-vis du monde : « j’en ai marre, je veux la destruction de l’humanité…mais…il y a des choses bien »

Nomination
Baron thrascher, signifiant composé qui va bien avec sa personnalité, nom qu’il se donne régulièrement et que je prélèverai dans la série des noms donnés, sera son nom d’artiste. Ce nom condense de façon singulière son lien héréditaire et thrascher, désignant son côté puriste. Il affirme par là son savoir-faire : « c’est ma marque… si je sortais un livre, il s’appellera C. ou le baron thrascher. Il tient à ce titre de baron transmis de génération en génération. Mais lui, il fait exception à la série, il est baron rmiste. Cet exemple clinique ne noue-t-il pas l’identification au S1 de la nomination à sa lettre de jouissance, en lui procurant une certaine stabilisation? En effet, ce nom d’artiste va passer à l’écriture sous une forme réelle : il va se faire imprimer des cartes de visite à ce nom. Lors de la dernière séance, M.C me livre sa règle de vie, sa création : « Je veux faire de la musique en espérant en faire toujours…c’est la musique ou la violence… la musique est mon échappatoire ». Cette trouvaille lui permet de pallier au défaut de la fonction symbolique. A partir de cet effort de création par la nomination Baron thrascher, M.C. va pouvoir en jouer avec sa propre composition musicale et tisser une personnalité d’artiste en lien avec sa généalogie nobiliaire. Mais, même si la construction de M.C dans son rapport au lien social reste encore précaire, cette solution sur mesure pacifie cependant son monde, en tous cas pour l’instant.
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