Module 1: Une présentation au delà des évidences-S. PERAZZI


Je rapporterai les éléments d’une présentation effectuée dans le cadre de la Section clinique d’Aix-Marseille à l’hôpital Valvert, dans le service du Dr Arnaud-Castiglioni ; le patient avait été choisi par lui.
Le résumé de l’entretien qu’a eu Hervé Castanet avec ce patient nous amènera à construire le cas ; excluant la démence, première hypothèse évoquée du fait de l’age du patient et la paranoïa, nous opterons pour le déclenchement très tardif d’une psychose schizophrénique ; nous démontrerons alors à posteriori et en nous aidant du dernier enseignement de Lacan le pourquoi de cet effondrement.

Résumé de l’entretien :

Mr M. a 88 ans lorsque nous le rencontrons. C’est un homme de petite taille, encore très alerte, qui se dit « contrarié » car il ne peut plus « faire ses performances » ; lui qui a pratiqué le sport toute sa vie, depuis 2003 « a commencé à s’affaiblir » et se sent « très, très fatigué ».

Dès son arrivée dans la salle de la présentation il marmonne : « Ces lâches » !!! C’est une mafia qui l’a enfermé là pour gagner de l’argent, c’est la torture, il est au bagne… ce qui n’est pas sans résonner avec la localité où se situe l’hôpital de jour où il se trouvait depuis quelques mois avant son hospitalisation.

Il n’a aucun antécédent de séjour en milieu psychiatrique ; il était simplement en hôpital de jour depuis 4 ans car il se sentait « fatigué » ; en fait il y avait été amené par une tentative de suicide dont il ne reconnaîtra pas la véracité, pas plus dans cet entretien que dans ceux avec le personnel du service : « je plaisantais, argue-t-il, j’ai simplement dit à une femme que je voulais me pendre à son cou… »

Ancien maître d’hôtel, il est divorcé et père de deux filles, « ses deux sublimes amours » comme il les nomme, « on riait beaucoup, on ne savait pas lequel des trois était le plus farfelu ».

La raison qu’il invoque de son divorce survenu en 1976, est qu’il avait gagné 15 millions dans l’année et qu’il n’avait pas d’économie !!!! aucun élément supplémentaire ne viendra expliciter cet acte. La relation de cause à effet qu’il fait là est pour nous particulièrement obscure, élément que nous retrouverons à chaque fois qu’il évoque ses rapports à l’autre.

Il donne par ailleurs un éclairage très personnel des raisons de sa « fatigue », seul symptôme qu’il se reconnaisse : 2003 est l’année des quatre lunes marquée par de nombreuses catastrophes dans le monde entier, mars étant le mois des fous, jusqu’au 15 avril, c’est la queue de mars comme 2004 est la queue de 2003… Le docteur Narcisse lui a prêté un livre où tout était écrit. Là encore, c’est l’aspect décousu et irrationnel qui ressort.

De ses rapports avec les femmes, il a aussi une version particulière : outre l’étrange présentation qu’il fait de sa relation à ses filles et surtout des très énigmatiques causes de son divorce, il se présente sous un aspect légèrement libidineux, « pistachier » comme nous disons ici ; il évoque ses liens avec les femmes dans son club de sport sur le mode du don juanisme façon « toutes folles de moi » : on me disait : « M par ci, M. par là… » ; il montre à son interlocuteur en l’effleurant légèrement combien il est proche physiquement de toutes les femmes qu’il côtoie ; il relate aussi le véritable coup de foudre qu’il dit réciproque, par un regard instantané, avec une « jeunette » de 29 ans sa cadette. Il décrit leur rencontre comme une illumination, un émerveillement, une explosion qu’il ne pensait pas pouvoir vivre à son âge, mais qu’il explique car ils sont tous les deux « fragiles » et « sensibles à leur destin » !

Construction du cas : ni démence, ni paranoïa.

Dès l’abord de ce patient, deux pistes diagnostiques apparaissent : celle de la démence du fait de son grand âge et celle de la paranoïa sur son entame à propos des lâches.

Or, l’exploration neurologique a été faite sans résultat probant ; on ne décèle d’ailleurs durant tout l’entretien aucun signe de désorientation aussi bien temporelle que spatiale et le patient fait même la preuve de l’acuité de sa mémoire : il recherche quelques minutes un nom propre connu puis le retrouve non sans satisfaction.

Et si l’on évoque l’hypothèse d’une paranoïa, le raisonnement qui est construit ne l’est pas sur une affirmation que l’Autre est mauvais, mais à partir d’un « je ne sais pas ».
Cette certitude n’est que relative et il n’en obtient d’ailleurs pas la passivation que donne au paranoïaque sa soumission à la jouissance de l’Autre comme on le rencontre chez le Président Schreber, cas paradigmatique de Freud repris par Jacques Lacan qui obtient la stabilisation de son délire en se faisant la femme élue de Dieu lui-même.

Le non-savoir que Mr M. professe à l’inverse du paranoïaque, s’applique aussi à sa folie : il reproche aux médecins du service de ne pas s’occuper de lui, de le malmener et rapporte qu’un « responsable » lui a écrasé la main. En fait, le médecin-chef de service a refermé malencontreusement la porte de son bureau alors que le patient avait glissé sa main dans le chambranle. Il s’en plaint, mais malgré l’allusion, ne développe pas pour autant d’éléments persécutoires bien définis.

De même, il n’y a aucun délire construit à partir de ce qui semblait au début de l’entretien faire référence à un complot ; son discours sur la mafia n’a pas la clarté d’un axiome d’où se dégagerait la logique de sa souffrance mais il s’agit bien plutôt de la description panoramique des troubles décrite par la psychiatrie classique.

Lorsqu’il n’est pas répondu favorablement à sa demande de sortie du service, il se livre à une demande véhémente mais malheureuse qui n’a aucun accent revendiquant et quand il apostrophe la personne à laquelle il s’adresse et à qui il suppose le pouvoir de le faire rentrer chez lui, c’est par un : « dites-moi » voire même « sauvez-moi ! »

De fait, dans le discours de ce patient, c’est l’énigme qu’est pour lui le rapport à l’Autre qui prévaut « Que me veulent-ils ? » semble-t-il se demander ; d’où la quête de soutien de la part du praticien à qui il remet en partant un billet contenant ses desiderata : cesser au plus vite la fréquentation de ces gens qui vont le rendre fou !

L’hypothèse diagnostique qui s’impose alors est celle de la psychose « blanche » décrite par les psychiatres : schizophrénie avec de discrets éléments paranoïdes, mais qui n’a connu durant sa longue vie aucun moment ouvertement délirant qui aurait pu la faire suspecter auparavant.

Comment alors expliquer cette longue compensation ?


L’image de soi qui le faisait tenir.

Lacan a toujours évoqué l’importance de l’image du corps dans le miroir, particulièrement dans la schizophrénie.

En effet dans les années 50, la description de la psychose chez Lacan passait par celle de Schreber, psychose « lacanienne » où la forclusion du Nom-du-père faisait apparaître des troubles de l’énonciation, et un grand délire structuré.
Le sujet n’a affaire avec les signifiants qui l’ont déterminé que par l’intermédiaire de son image dans le miroir.
Ecrits p. 548 Schéma L

Le névrosé, lui, se construit à partir de cela et une des fonctions du père est assurée par le discours de la mère qui assure de son désir pour lui. Ceci fait apparaître chez le sujet une instance tierce entre sa mère et lui appelée Nom-du-père. La relation d’objet passe alors pour lui par la normalisation phallique
Ecrits p. 553 Schéma 


. Dans la psychose, le Nom-du-père est forclos, la signification phallique n’apparaît pas. La psychose est à cette époque que nous pouvons appeler du 1er Lacan, conçue comme un « raté » de la névrose.


Ecrits p. 571 Schéma 





Dans la deuxième partie de son enseignement, Lacan, au contraire, va partir de la psychose comme « normalité ». Cela reste à distinguer du « nous sommes tous psychotiques » des antipsychiatres des années 70 ! C’est ce que Jacques-Alain Miller appellera « La forclusion généralisée » soit que pour tous, névrosés ou pas, il faut un artifice pour faire tenir ensemble les trois catégories du Réel, du symbolique et de l’imaginaire ; simplement pour le névrosé, il a l’outil à portée de main, c’est le Nom-du-père qui lui est fourni avec son corollaire de signification phallique qui sert de médiateur dans tous ses rapports avec l’Autre et avec le sexuel en particulier.
Le psychotique, lui, moins dupe de la structure, plus sérieux dans sa logique, sait que le Nom-du-père n’est qu’un semblant et doit inventer ce qui nouera les trois ronds. C’est ce que Lacan va appeler d’un nom du vieux français le Sinthome, équivoquant avec un saint homme lorsqu’il prendra pour exemple de ce nouage réussi James Joyce.


Ce deuxième temps de l’enseignement de Jacques Lacan ouvre sur une appréhension de la psychose très différente notamment en ce qui concerne le rapport au corps et à l’image de soi.

Car, dans la psychose, si la libido désinvestit l’image des autres comme l’illustre l’image d’hommes bâclés à la six-quatre-deux qui peuplent l’imaginaire du Président Schreber, par contre, elle se concentre sur l’image de soi.

Le corps peut pour tout être parlant être considéré comme un système qui à partir de l’organisme vivant va pouvoir être parlé par l’individu en tant que corps symbolique ; c’est le langage qui à tout être vivant décerne un corps ;
En quelque sorte, il se machinise , ce qui est particulièrement mis en valeur chez le schizophrène qui peut parfaitement se brancher dans la réalité à une machine. (Cf Temple Grandin)

Pour en revenir à notre patient, le seul symptôme qu’il revendique est la fatigue ; que penser alors de ce qui fait sa « fatigue » ?

Toute sa vie, Mr M. s’est soutenu d’identifications conformistes , une personnalité « as if » telle que la décrit Hélène Deutsch où il faisait tout ce qu’il faut pour être ceci ou cela : maître d’hôtel parfait, il rapporte avec fierté comment Mr Peugeot, patron des automobiles du même nom, est revenu le saluer en s’excusant de ne pas lui avoir serré la main en partant.
Le temps de la retraite venu, il avait retrouvé un lien social dans un club sportif qui lui permettait, compte tenu de son age de véritables exploits de randonneur, et lui procurait l’attention admirative de la gent féminine qui l’entourait.
Pourtant, il y a quelques mois son image du corps s’est effondrée laissant la place à une jouissance « désarrimée »; depuis 4 ans, il a progressivement rétrogradé de place car il ne peut plus faire les mêmes performances qu’auparavant ; il « descend les échelons » comme il le dit, aussi bien dans le balisage des chemins de randonnées que dans la vie. Cela l’a conduit à une tentative de suicide qu’il dénie depuis mais dont son médecin nous a appris qu’elle était bien réelle : il a été sauvé par les pompiers alors qu’il s’apprêtait à enjamber la fenêtre de son domicile.
Ce corps physique, si important pour lui, le lâche. Or ce qui est son corps dans la réalité n’a jamais pu être pris dans le symbolique. On peut penser qu’il s’était construit, grâce au sport qu’il a pratiqué jusqu’à un âge très avancé, une sorte de prothèse phallique appliquée à ce corps, et qui a fait pour lui suppléance.
Mais c’est un phallus « en-corps », incarné mais non symbolisé, un - positivé auquel manque le 0 qui aurait marqué sa symbolisation première : bedeutung.
Il n’y a pas de phallus hors-corps comme dans la névrose avec possibilité de le faire jouer comme un semblant et de l’utiliser dans la dialectique entre les sexes. Aussi, lorsque son support corporel défaille du fait de la limitation réelle des capacités du patient, ce phallus non symbolisé ne peut plus faire son office orthopédique et le patient ne peut plus s’en soutenir, d’où son effondrement..

Si l’on reprend la question dans le langage des nœuds, on peut se demander ce qui lui permettait jusque là de faire tenir ensemble RSI ? Quel était son sinthome ? On peut supposer par exemple qu’il s’agit d’un « corps sportif » ce qui pour lui n’est pas du tout une image mais un point de Réel. Mais il nous manque des éléments de son histoire pour pouvoir nous repérer plus avant.

EN CONCLUSION :

Ce qui pouvait être imputé à la vieillesse voire à la démence vu le grand âge de ce patient demande à être relu à l’aune de la clinique psychanalytique comme une décompensation très tardive (mais il n’en est pas le seul exemple), d’une psychose schizophrénique de forme paranoïde toujours compensée jusque là.

C’est la perte de ce qui faisait son image sociale (la prestance du maître d’hôtel) qui a commencé à lézarder le bel édifice ; plus tard, le lâchage du corps propre, réellement limité dans ses performances physiques, l’a laissé sans recours devant l’énigme de son existence. C’est à cela qu’il a affaire à présent.
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