Sylvie GOUMET: Du concept de libido au concept de jouissance


Le concept de jouissance, introduit par Lacan, est un thème essentiel dans l’articulation théorique de la psychanalyse ; parce qu’il éclaire l’approche diagnostique et clinique, il a des incidences sur la conduite de la cure. Ce concept s’articule à celui de libido tout en s’en distinguant, en tant que ces deux approches répondent à la même question sur des versants différents mais non exclusifs : « La pulsion, c’est l’insistance du verbe à marquer la chair qu’il hante et habite en éternel étranger. […] les notions introduites par Lacan, signifiant et jouissance, permettent de repenser la connexion problématique entre le corps et le logos. ».
La jouissance envisagée sur le mode de la satisfaction –et en tant qu’elle se distingue du désir- inclut la libido et la pulsion de mort ; elle fait connexion entre ces deux concepts comme deux formes sous lesquelles circule la même énergie. Or la pulsion de mort se soustrait à tout déchiffrage de l’inconscient.
L’abord de ces notions suppose un retour aux textes freudiens qui posent une conception énergétique de la libido. Pour Lacan, la libido est une comptabilité signifiante qui met en forme la demande de l’Autre. Mais la libido ne se réduit pas au signifiant. Sa symbolisation produit un reste non signifiantisable, l’objet petit a.
Le concept de jouissance ouvre de nouvelles voies théoriques. Non seulement, le symbolique ne résorbe pas toute la jouissance mais la parole-même la génère. Il s’agit donc de logiciser la cure au-delà du langage, ce qui passe par une conception axiomatique de la jouissance. Les conséquences cliniques de ces avancées théoriques sont un enjeu majeur de la psychanalyse aujourd’hui.

La libido
L’exploration des prémisses de la théorie freudienne pose la libido en termes d’énergie.
La libido est une approche essentielle de l’élaboration théorique de la psychanalyse par Freud. Dès 1895 , contre une tradition philosophique judéo-chrétienne qui propose une dichotomie entre l’organique et le spirituel et relie la question du sexuel à celle du corps, Freud nomme la dimension sexuelle du psychisme, qui coexiste avec la dimension organique de la sexualité.
C’est l’une des lignes de force constante de son élaboration. S’il y a d’un côté une excitation sexuelle somatique, de l’autre se manifeste la libido psychique, le désir et le plaisir psychique. La pulsion sexuelle se manifeste donc dans la vie de l’âme et manifeste l’Eros : « La manifestation de l’Eros est nommée en psychanalyse libido » .
Freud en nomme le représentant psychique « libido du moi ». Il ne pose pas la libido comme une entité observable en elle-même : elle n’est accessible à l’étude analytique qu’au travers des observations cliniques de « l’investissement d’objets sexuels », c’est-à-dire lorsqu’elle est devenue libido d’objet.
Dès 1895 donc, Freud pose non seulement l’hypothèse princeps de la libido mais il évoque sa dimension organique en recourant aux pulsions dont le frayage inscrit dans le corps les traces d’une satisfaction.
De plus cette conception dynamique qui origine toutes les pulsions dans la libido, introduit l’opposition à ce qu’il désignera ultérieurement comme étant la pulsion de mort, mais qui est présente dès la première conceptualisation comme force d’inertie.
En outre la dynamique pulsionnelle permet de suivre le trajet organique et psychique des pulsions dans leur devenir. Il s’agit donc là d’un matériel théorique précieux pour l’observation clinique.
Nous trouvons au terme de l’élaboration de Freud, l’idée que la vie psychique est animée par deux pulsions contraires : Eros et Thanatos. Leurs rapports sont complexes ; une part de libido participe à toute manifestation pulsionnelle et une part de la pulsion de mort peut se placer au service de la libido. Les manifestations pulsionnelles témoignent donc de l’investissement libidinal mais la libido ne s’y réduit pas . Ce caractère insaisissable est une constante qui participe de l’élaboration du concept de jouissance.
La notion, qui évolue et s’éclaire sous des points de vue toujours revisités au fil de son œuvre, fonde la dynamique de l’économie psychique puisqu’il conçoit sous ce terme la manifestation du sexuel dans les pulsions.

Le terme de libido est emprunté par Freud au latin. La consultation du dictionnaire de Félix Gaffiot apporte un éclairage étymologique intéressant.
Tout d’abord le terme se traduit dans son premier sens par l’envie, le désir. Son sens second : « désir déréglé, fantaisie, caprice arbitraire », nous permet de repérer que le sens premier considère le désir en tant qu’il concerne le sujet seul tandis que le sens second inscrit la libido d’un sujet dans son rapport aux autres, le dialectise. Le troisième sens donné par Gaffiot emprunte la même voie : « désir amoureux, débauche, dérèglement », chacun de ces termes inscrit le terme dans une dialectique à l’autre, que ce soit au regard de l’amour ou d’une référence éthique à un regard autre.
Qu’en déduire ? L’emprunt de Freud se détermine d’un concept qui peut s’envisager en tant que désir d’un sujet et qui construit son rapport à l’autre. La notion-même de désir suppose un manque. Le désir effréné est une instance qui vise la satisfaction sans jamais être assouvi. Cette approche fait lien avec l’élaboration freudienne.
Par ailleurs le terme libido s’origine de la tournure impersonnelle « libet » : il plaît. Etymologiquement, la libido ne se réfère donc pas au champ de la raison. Là encore le concept freudien trouve articulation en ce que l’énergie libidinale s’origine du « ça », le « ça » étant un lieu étranger à la conscience, un lieu qui échappe à la ratio.
La libido est l’énergie en jeu dans les phénomènes psychiques. C’est l’apport original de Freud. Ce terme avait en effet été utilisé par Moriz Benedikt pour identifier l’énergie spécifique de l’instinct sexuel. Freud fait de l’utilisation de ce concept un renoncement au clivage instinct sexuel-corps/ amour-âme.
La libido, permet à Freud de faire lien entre la dimension organique, biologique et le versant psychologique : « représenter les processus psychiques comme des états quantitativement déterminés de particules matérielles distinguables. »
Le commentaire de Lacan en 1964, met l’accent sur le fait que la dimension sexuelle de la libido qu’occultera Jung, est essentielle à la lecture de Freud, l’hypothèse organiciste ne réduit pas cette énergie à une simple force physique : « Car ce que Freud entend présentifier dans la fonction de la libido n’est point un rapport archaïque, un mode d’accès primitif des pensées, un monde qui serait là comme l’ombre subsistante d’un monde ancien à travers le nôtre. La libido, c’est la présence, effective, comme telle, du désir. » L’éclairage de cette lecture est un repère qui permet non seulement de ne pas réduire la théorie des pulsions à sa dimension organique, car la pulsion est une convention dont les caractéristiques objectent à l’assimiler à une fonction biologique ; mais il s’agit également de ne pas confondre en les superposant les concepts de pulsion et de libido.
S’il est vrai en effet que les fondements freudiens s’intéressent plus particulièrement au concept de libido et appuient la pratique de la psychanalyse sur cette notion théorique, il n’en demeure pas moins que l’on trouve déjà des points d’appui inexploités que reprendra Lacan non seulement à des fins d’avancée théorique mais également à des fins cliniques.
Dans une perspective méthodologique donc, les élaborations théoriques ultérieures permettent de baliser les premières ébauches. Il convient donc, moins de présenter une chronologie exhaustive de l’évolution du concept de libido, que d’en repérer les constantes et les points sur lesquels s’imposent un retour, une relecture en exploitant notamment l’éclairage qu’en donne Lacan. En 1920, Freud publie Au-delà du principe de plaisir, qui passe à un nouveau dualisme pulsionnel opposant les pulsions de vie aux pulsions de mort, dualisme dont il maintiendra la pertinence jusqu’à la fin de son œuvre.

Concevoir la libido comme énergie psychique des pulsions sexuelles soulève la question du rapport entre le corps et le psychisme, elle donne lieu à des interprétations discutables, à des malentendus. La recherche neuro-anatomique contemporaine en est un exemple.
Un effet du malentendu dans l’écho contemporain des neuro-sciences .
Les recherches actuelles : Selon un article du Dr Elisabeth Galimard-Maisonneuve du 4 décembre 2002, "La poussée permanente pour s'exprimer" qui définit les pulsions sexuelles selon le concept psychanalytique de Freud n’est pas remise en question par l'approche neuro-anatomique de l'excitation sexuelle menée au 21ème siècle par S. Stoléru .
Ces découvertes très récentes posent l’hypothèse que les pulsions agiraient sous la forme des effets toniques positifs, permanents et spontanés, des régions cérébrales spécifiques de l'excitation sexuelle en "poussant" sur l'inhibition tonique permanente exercée par les lobes temporaux. Le discours médical s’articule avec non seulement le concept de pulsion défini comme une poussée mais également avec celui de refoulement dont Freud précise que, s’il est lié aux exigences du surmoi, il n’en est pas moins indépendant et relève de la force antagoniste à la pulsion : son « évolution est organiquement déterminée, héréditairement fixée et peut à l’occasion s’effectuer sans le moindre concours de l’éducation ». Cette digue contre le déferlement de la pulsion relève de la force d’inertie.
S. Stoléru a établi ce constat en évaluant la corrélation d'un état d'excitation sexuelle aux différentes régions cérébrales activées et détectées en TEP . « Les résultats ont montré que l'activation cérébrale temporale conditionne le développement de l'excitation sexuelle, en levant le tonus inhibiteur du comportement sexuel exercé en permanence par le cortex temporal. Ils ont permis de plus de décrire les correspondances cérébrales des quatre composantes, interdépendantes, qui déterminent selon les neurologues l'installation de l'état d'excitation sexuelle. »
Les neurologues s’accordent sur « les composantes » : cognitive, émotionnelle, motivationnelle et physiologique, qui dépendraient de l'activation, ou de la désactivation, de plusieurs régions cérébrales spécifiques et qui expliqueraient les variations qualitatives et quantitatives de l'excitation sexuelle.
Passons sur les développements qui sont faits des « corrélats cérébraux » des quatre composantes.
Il est intéressant de noter comment est repérée l’activité cérébrale d’inhibition, ou plutôt comment elle a pu être créée artificiellement par les conditions de l’expérience : « Les hommes de l'étude étant allongés sur le lit de la caméra TEP, ils savaient ne pas pouvoir mettre en acte leur désir sexuel, ce qui a impliqué une activité cérébrale d'inhibition. Cette aire pourrait être impliquée dans la sensation de tension sexuelle liée à un désir intense, limite, qui ne peut pas être exprimé. »
Ce présupposé ne tient pas compte des voies de satisfaction de la pulsion telles que Freud les explore et entre en contradiction avec les données subjectives pourtant repérées par l’expérimentateur à un autre niveau : « La signification sexuelle d’un stimuli visuel dépend par exemple de l’orientation sexuelle du sujet ».
L’expérience vise donc à localiser les zones cérébrales concernées par « l'état d'excitation sexuelle (érection, accélération des fréquences cardiaques et respiratoires…) » corrélativement à des stimuli visuels.
« L'auteur conclut que la mesure en TEP des activations cérébrales et la corrélation des résultats à des stimuli connus pourraient permettre la construction d'une méthodologie d'approche physio- et psychopathologique des troubles du désir. Elle aiderait l'adaptation des stratégies thérapeutiques. Ainsi, lors d'une étude réalisée chez des patients souffrant d'un désir sexuel hypoactif (classification du DSM IV), la comparaison avec les résultats du groupe témoin a montré une réduction d'activation des régions cérébrales corrélées positivement avec l'état d'excitation sexuelle et une forte activation de régions corrélées de manière négative à l'excitation sexuelle. »
La nature du malentendu : Ainsi, la tendance organiciste contemporaine est de vérifier dans le corps la corrélation entre l’organe et le fonctionnement psychique ou du moins le comportement émotionnel. Localiser la zone cérébrale d’où s’origine la pulsion sexuelle et la zone cérébrale d’où s’origine son inhibition incite la neuro-physiologie à envisager un traitement organique des troubles du désir. Les conclusions du professeur Stoléru ne font pas consister un corps du désir, elles font l’économie de l’objet et de l’investissement libidinal.
C’est oublier de surcroît cette dimension qu’amène Freud :
« Ce qui différencie les pulsions les unes des autres en les dotant de propriétés spécifiques est leur rapport à leurs sources somatiques et à leurs buts. » Quelles conséquences peut-on tirer de cette formulation ? D’abord, il convient de souligner ce que Freud ne dit pas : à savoir que les pulsions se distingueraient les unes des autres en fonction de leur source organique, ce qui serait compatible avec les avancées des neurosciences évoquées ci-dessus. C’est le rapport de la pulsion à sa source qui est posé et qui introduit la notion de pulsion partielle et de zone érogène.
Quant à la notion de but, elle ouvre sur les travaux ultérieurs qui conduisent l’auteur au dualisme des pulsions, à savoir l’opposition entre pulsions sexuelles qui manifestent la libido et se trouvent régies par le principe de plaisir, et pulsions d’auto-conservation ou pulsions du moi qui s’opposent aux premières et s’inscrivent dans le principe de réalité. Ce dualisme prend le relais de la tension dynamique entre l’accroissement de l’excitation et la force d’inertie qui structure la première forme théorique.
Freud résout cet antagonisme culturel en posant l’hypothèse de la pulsion. Le concept de pulsion fragmente, démultiplie l’unicité du concept de libido : les pulsions partielles sont plurielles quant à leurs sources, elles suivent des destins qui témoignent de leur autonomie et de leur aptitude à se combiner entre elles. Les observations cliniques de Freud concernant le petit Hans en donnent une illustration rigoureuse.
Le développement théorique du concept de libido prend appui sur la dualité des pulsions. Le destin des pulsions partielles se détermine au regard des voies qu’elles doivent se frayer pour obtenir satisfaction en dépit du principe de réalité qui y objecte. Or, pour rendre compte des modalités de satisfaction, cette dualité du principe de plaisir et du principe de réalité s’avère insuffisante en ce qu’elle ne tient pas compte de l’objet de satisfaction.
Cette voie conduit donc Freud à lui substituer une dualité fondée, non plus sur le mode d’investissement mais sur la visée de l’investissement libidinal, son but. Cette étape théorique le conduit à tirer des conséquences cliniques : ce qui est visé par la satisfaction, ce qui est investit par la libido, le moi ou l’objet, fait signe de la structure du sujet. La dualité pulsion du moi-pulsion d’objet pose la dimension déterminante de l’autre comme objet de substitution à la perte originelle, autre éclairage de la castration qui induit une ultime configuration théorique de la libido.


Pour que le concept de jouissance puisse être élaboré, il fallait que se formalise ce qui de la libido échappe au signifiant.
En introduisant la pulsion de mort, Freud ouvre à un nouvel appareil conceptuel. La dualité pulsion de vie-pulsion de mort sur laquelle s’édifie ce dernier remaniement constitue un point d’articulation théorique de la libido à la jouissance.
L’opposition se fonde de l’un et du multiple selon le principe d’Empédocle. La pulsion de mort « non érotisée » vise le retour à un état antérieur, anorganique, contraire au principe de vie et pourtant une partie de cette pulsion peut se mettre au service de la pulsion sexuelle. Ce « pousse-à-la-mort » dont témoignent tant la clinique que l’histoire sociale pose de nouvelles difficultés conceptuelles. La pulsion de vie est, quant à elle au service du multiple, elle pousse à la rencontre et à la procréation. Pour élucider le passage du narcissisme à l’investissement d’objet, Freud choisit le recours au mythe d’Aristophane. La notion de perte se trouve dès lors imaginarisée sur un mode autre que le complexe d’Œdipe.

Pulsion de vie-pulsion de mort
Dès 1914, il en avait posé les prémisses de la dualité pulsion de vie-pulsion de mort : « …il est le porteur mortel d’une substance –peut-être- immortelle »
Ce qu'il entend par pulsion de vie est mis en évidence par l'opposition à la pulsion de mort car elle se déduit d’un mouvement inverse. En effet, la pulsion de vie est l'établissement et le maintien de formes organisées et différenciées, « constance » et même « augmentation des différences de niveau énergétique » entre l'organisme et le milieu. La pulsion de mort, au contraire, vise au retour à un état antérieur, ne comptant pour ainsi dire plus de différences de niveau énergétique.
Dans ce cadre, si les pulsions de vie s'opposent aux pulsions de mort c’est que les premières tendent à constituer des unités toujours plus grandes et à les maintenir, tandis que les autres au contraire visent à la réduction totale des tensions, à savoir ramener l'être humain à un état anorganique.
Les pulsions de vie, désignées aussi par le terme Éros, comprennent non seulement les pulsions sexuelles, mais aussi les pulsions d'autoconservation ; quant aux pulsions de mort, elles sont d'abord tournées vers l'intérieur et tendent à l'autodestruction; elles peuvent également être dirigées vers l'extérieur et se manifester alors sous forme d'agression et de destruction.

Déplier les modalités psychiques de la dualité pulsion de vie-pulsion de mort conduit Lacan à résoudre les questions en termes de signifiant.
La première ébauche du concept de jouissance se conçoit dans la ligne freudienne. Elle permet de concevoir l’inconscient structuré comme un langage et la cure vise à signifiantiser la jouissance imaginaire.
Das Ding signe, à l’opposé, une radicale rupture du signifiant et de la jouissance, du Symbolique et du Réel. Du côté de Freud, la Chose permet la conjonction théorique entre la pulsion de mort et la figure de l’autre, conjonction mythique qui ne saurait s’illustrer que de la psychose. Das Ding, c’est la jouissance impossible qui se dissimule sous couvert du souverain Bien ; l’approche kantienne notamment dérobe l’objet de jouissance qui anime la quête morale. L’objet de jouissance n’est pas la Chose, il est l’objet de substitution qui tente de combler la place vide, le lieu de la Chose, le lieu de l’Autre.
Le mythe de la lamelle nous introduit à concevoir comment l’organe de la libido permet de concevoir la jouissance comme un pli, un creux qui accueille l’objet a. Cette forme de jouissance ordinaire que Jacques-Alain Miller désigne par « la menue monnaie de la Chose ».
La jouissance interdite qui s’inscrit dans le cadre de l’Œdipe repose sur la mortification que le signifiant inflige à une part de jouissance ; l’interdit phallique ouvre à un autorisé, un inter-dit qui s’éclaire de la reprise du mythe de Totem et tabou.
Enfin, le dernier temps de l’enseignement de Lacan pose le non-rapport sexuel et décline les figures de la jouissance Une et de l’Autre jouissance. Bien qu’il y ait une radicale disjonction entre la jouissance et le signifiant, le Symbolique se conjugue au Réel.

L’élaboration conceptuelle a des incidences sur la clinique : concevoir l’inconscient comme lieu de vérité ou de savoir modifie non pas la conduite de la cure mais la formalisation qui s’en opère et le terme qui s’en profile.
La cure de l’homme aux rats se conceptualise autour des effets de l’interprétation comme coupure, point de capiton qui élucide un type de rapport à l’autre. Lacan met en évidence le fait que la fiction de l’homme aux rats s’articule avec l’analyse du cas et des symptômes par Freud.
La théorie lacanienne offre des voies diagnostiques qui logicisent le rapport au signifiant et oriente la pratique clinique : des sujets peuvent décrire leur symptôme dans les mêmes termes, mais témoigner de modalités de jouissance radicalement différentes. Par ailleurs, un travail peut être conduit à partir d’un dire qui pour sembler désaffecté n’en est pas moins soumis à une logique phallique.


Les incidences sur la conception de la cure
Cette conception est à l’aulne d’un inconscient structuré comme un langage autour d’une réalité prédiscursive. Lacan a dégagé du mythe d’Œdipe, représentation imaginarisée, sa fonction symbolique en substituant à la menace imaginaire de la castration, celle réelle du manque symbolique, du défaut initial qui marque l’être de langage. La cure analytique vise donc l’assomption de cette vérité imaginarisée par la menace de castration et qui se joue autour du décryptage de la chaîne signifiante primordiale.

L’interprétation est articulée à la fonction du signifiant, elle saisit le lien de subordination du sujet au signifiant . Elle est donc articulée au signifiant : il s’agit d’introduire dans le matériel signifiant apporté au temps de la cure quelque chose qui soudain rende la traduction possible, connecte le présent du symptôme à la situation inaugurale qui s’y répète.

Sur quoi s’appuie l’interprétation selon Lacan dans le temps de son premier enseignement ? ni sur l’inconscient, ni sur l’intuition de l’analyste. Elle s’oriente du rapport à l’Autre, de la fonction qui lui est attribuée, qui s’articule à la structure du sujet et détermine une modalité d’entrée dans la parole. En conséquence, l’interprétation ne porte pas sur le sens comme on aurait pu le déduire de la place essentielle accordée au signifiant ; elle porte sur la modalité d’accroche de ce sens au signifiant, à l’Autre.

Dans la logique de cette disjonction entre le sujet et le signifiant, la cure analytique vise à faire passer dans le champ symbolique, tout l’imaginaire : la libido est décryptable certes mais il demeure une part obscure, une part de disjonction irréductible.
Pour en rendre compte, Lacan en vient à remanier le concept de libido en distinguant ses manifestations (les investissements libidinaux) et l’organe libidinal.
Ce faisant, il situe l’interstice dans lequel pourra ensuite venir se loger le concept de jouissance, soit la part de libido irréductible au signifiant, la part de Réel.
Le principe de plaisir même figure au rang des défenses naturelles contre cet accès : le désir qui figure entre les signifiants est un leurre qui vise à échapper aux excès de la jouissance.
Lacan conceptualise la relation du signifiant au hors-symbolisé par le biais de la jouissance comme objet.

L’inconscient se constitue dès lors autour de deux perpectives : une face incarnée par le surmoi et qui s’origine de das Ding, pente à la jouissance : « Rien ne force personne à jouir, sauf le surmoi » que Jacques-Alain Miller éclaire de la sorte : « Sur la face surmoi l’inconscient est désigné en tant que des formules inscrites et programmant le sujet. »
L’autre perspective sur l’inconscient, c’est le supposé-savoir, la part qui met en place l’usage du symptôme et vise la répétition « de l’évitement d’un noyau de réel » non assimilable, « dont le modèle est le trauma .

L’éthique de la psychanalyse s’oriente de cette question « Dois-je aller vers mon devoir de vérité en tant qu’il préserve la place authentique de ma jouissance, même si elle reste vide ? Ou dois-je me résigner à ce mensonge, qui, en me faisant substituer à toute force le bien au principe de ma jouissance, me commande de souffler alternativement le chaud et le froid ? –soit que je recule à trahir mon prochain pour épargner mon semblable, soit que je m’abrite derrière mon semblable pour renoncer à ma propre jouissance. »

L’éthique de la psychanalyse interroge donc le sens de l’action, « le rapport de l’action au désir qui l’habite », elle éclaire l’échec fondamental de l’action à rejoindre le désir et déplie la dimension tragi-comique de l’expérience humaine. Das Ding qui incarne la dimension tragique de la jouissance mortifère trouve son pendant dans le dérisoire, la futilité du jeu avec la lettre.
Cette jouissance autre se déduit logiquement et rétroactivement de la jouissance phallique. Si cette jouissance autre n’existe pas cela induit que la vérité de la castration n’est qu’un semblant mis en place par la voie de la tradition pour suppléer au non-rapport.
Ce ravalement de la Vérité fonde la psychanalyse sur le savoir logique et non plus sur la parole car il est impossible de dire la Vérité toute. L’inconscient est un savoir qui s’écrit et le propre du savoir est de ne pas se référer à la totalité. Le discours de l’analyste touche donc au réel par sa logique, non par la castration ni la vérité universelle , il vise à formaliser le dire –l’énonciation- et non le dit –l’énoncé.

En effet, ce qui ressort de cette approche, c’est que φ n’est jamais énonçable en tant que tel : le signifiant ne signifie rien, il ne prend sa valeur que de la jonction S1-S2. Il reprend cette figure de l’universel qui permet le comptage sans être compté (tel le père de la horde qui échappe à la castration).
« […] au regard du Réel, c’est d’autre chose que de sens qu’il s’agit dans la jouissance. Le signifiant est dépourvu de sens -c’est ce qui reste. Et tout ce qui reste vient à se proposer comme intervenant dans la jouissance
Le signifiant est donc réduit au support phonique du sens. « La parole est susceptible de se déposer sous forme d’écriture et d’être recomposée à partir de cette trace…il y a écriture, mais dénouée de la voix et de la parole porteuse de sens. »
Dans l’opération analytique, « Bien entendu, il faut y mettre du sens en calibrant l’opération à sa place, en se rendant compte de ce que cela a d’exorbitant d’y mettre du sens. Et en effet, quand on y met du sens, on se décale d’un certain registre, on change de dit-mansion , c’est-à-dire que déjà on introduit un autre lieu du dit ». Jacques-Alain Miller met donc l’accent sur la valeur topologique de l’exercice de la psychanalyse dans le dernier enseignement de Lacan.

Peut-on admettre que l’acte analytique met en œuvre une dynamique qui dé-localise le sujet en sorte que sa parole revienne sur ses propres traces ? La reprise qu’opère Lacan de l’approche freudienne éclaire théoriquement la clinique. Freud s’appuyait sur ses observations cliniques pour construire des hypothèses théoriques qui permettent d’en rendre compte. La relecture de la clinique freudienne par Lacan logicise l’acte analytique.

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