A propos du livre « Les Demeurées »


Jeanne Benameur compte parmi nos invités de marque lors de la journée du Cien à la rencontre PIPOL des 14 et 15 juin prochains. Il est urgent de la lire !
Son roman Les Demeurées peut être élevé à la dignité d’un témoignage clinique tant il est bouleversant de vérité. Nous dirons peu du style car nous ne sommes pas qualifiés pour le faire ; J. Benameur nous offre une langue d’une pureté cristalline, des phrases courtes, acérées, qui vont une à une, mais dans une savante chorégraphie, vers l’essentiel. Incontestablement l’écriture ici nous initie, ou mieux réveille en nous, le « cristal de la langue ».
Dans Les Demeurées la poésie est donc mise au service de la clinique dans son sens le plus noble car « une séance d’analyse est toujours un effort de poésie, une plage de poésie que le sujet ménage dans l’existence (…) . Comment la langue, ce qui nous relie à l’Autre, porte-t-elle à la fois les ferments du pire –le parasite langagier relevé par Lacan- et du meilleur. Du pire, par la voie de la pétrification, Luce est un exemple, elle qui « qui se tient à la place exacte du mot lancé tout à l’heure dans l’air : abrutie. » Le mot peut se faire intrusif et, dès lors, mettre à mal le sujet, le ravaler mais peut aussi lui redonner une vie subjective en révélant les ressources infinies du symbolique (ce qui « tombe bien ensemble »). « Les mots vivent tout seuls (…) c’est tout un monde qui respire sans apparaître ». J. Benameur nous parle admirablement de la demeure même du sujet dont toute « la réalité est soutenue, tracée, tramée, par une tresse de signifiants » .

Les Demeurées sont deux : la mère, dite « La Varienne », et Luce, son enfant, une fillette sans âge. Les demeurées vivent ensemble, façon quasi-indifférenciée, un peu à l’écart du monde dans une vie besogneuse, silencieuse. La demeure maternelle est pour Luce, dans ces premières années, le seul et unique univers. Pas d’homme à la maison, ni mari, ni père, ni rien pour le représenter « une maison de rien ». Le seul dehors qui fait Autre est supporté par « Madame », chez qui La Varienne fait de menus travaux. Elle en rapporte, non sans méfiance, des objets-rebuts dont on ne veut plus et qui fascinent Luce : la fillette « touche les couleurs et les paroles claires qui ont gainé l’objet sur la table de fête » .
Dans ce microcosme à deux, le savoir de l’Autre viendra faire effraction, sous les espèces de « l’école obligatoire ». La demeure alors se fissure. L’insupportable de la séparation nous est dépeint avec des accents terribles, dont reconnaîtront la justesse ceux qui ont travaillé auprès d’enfants psychotiques, de leurs familles et de leurs partenaires. Après « avoir suivi sa petite de loin, comme le font les chiens dont on ne veut pas », La Varienne, ce jour-là (rentrée scolaire) a erré. L’étrangeté avait masqué son chemin » . Ce jour-là la mère est « demeurée (...) devant la grille close de l’école ». Rien pour inscrire la perte : « Il y a dans le monde des amours qui ne reflètent rien, des amours opaques. Jamais l’abandon ne trouverait de mots pour guider le cœur » .
Au-delà de la pauvreté matérielle, c’est bien du dénuement symbolique et de ses effets mortifères dont nous parle J. Benameur. Le poids des choses, leur épaisseur abrutissante, n’en est que plus ravageant. Les Demeurées nous parle de sujets laissés en plan, sans repères, en face de l’Autre « absolu, pré-historique et que nul ne peut égaler » (S. Freud).
Le premier choc avec l’Autre, la société scolaire, ses rythmes, ses demandes et ses contraintes est inassimilable. « Luce n’est reliée à personne : ni à ses condisciples, ni à Mademoiselle Solange, l’institutrice. Elle a passé alliance avec les murs dont elle connaît le fendillement... ». La mère, de son coté est confrontée aussi à l’insupportable car « Il arrive ce qu’elle ne connaît pas : l’absence ».
Luce n’est pas sans nous évoquer le « cas » Ernesto dont parle M. Duras dans La pluie d’été : comme lui, Luce ne résiste pas à la rencontre avec le savoir de l’Autre et refusera obstinément de rentrer dans les rangs. « Je ne veux pas aller à l’école car on m’apprend des choses que je ne sais pas » , disait Ernesto.
Tournons nous du coté de Mlle Solange. L’impossible d’apprendre de Luce la confronte elle, à l’impuissance. Elle trouvera refuge dans la maladie. Nous pouvons entendre sa dépression comme un effet de la chute d’un idéal avec lequel elle s’écroule. Elle qui tout misé sur la Connaissance et la Transmission, tout ce qui a orienté sa vie, rencontre en Luce son impasse. Elle ne s’en remettra pas. Ce point de butée pour elle, insurmontable, nous montre la nécessité profonde d’un consentement à apprendre chez l’élève, consentement qui tient intrinsèquement à sa position subjective.
Mlle Solange nous enseigne aussi les limites de la volonté de maîtrise, pour la transmission. Le forçage qu’elle produit chez Luce en lui imposant l’écriture de son nom se solde par la fuite définitive de l’enfant qui a rencontré là un point d’innommable ; ce qui doit demeurer secret, silencieux, intouché. « Le nom qui suit Luce est de trop ; elle ne l’écrira pas ». Mlle Solange entrevoit dans la fugue de Luce la conséquence de son acte et en conçoit une culpabilité écrasante, qu’elle payera de sa vie. « Quelque chose qu’elle a traqué chez une petite fille, qui l’a envahie ».
C’est de « Madame », soit un Autre qui a barre sur la mère –ce qui n’est pas pour nous étonner- que viendront, et les matériaux et la voie par laquelle Luce va élaborer sa solution au sans-nom. On voit la fillette se saisir de la broderie –apportée à demeure- pour border la béance ouverte par le défaut du Nom-du-Père. Sous ses petites mains, en arabesques décidées, des dessins, puis des lettres vont s’animer et se tisser. Mais il s’agit là de bien plus que de l’introduction à un abécédaire, c’est la fonction même de la lettre qui est convoquée et que réinvente l’enfant pour raviner sa place dans le monde humain, notre demeure à tous (Cf. Heidegger : Le langage est « la maison de l’être »). Ce travail trouve du même coup son adresse à l’Autre, Mlle Solange qui a introduit par ses mots une petite cellule palpitante de symbolique.
La dent de lait que serrait l’enfant au fond de sa poche –petite réserve de libido non cessible- peut se muer en un « petit mouchoir de batiste brodé à son nom », (soit le nom de Mlle Solange) qu’elle offre à celle dont le désir a fait point d’insertion dans l’Autre.
Parmi les harmoniques du signifiant « demeurées », (les deux meurent) l’auteur fait bien entendre la léthargie, sinon la mort du sujet désarrimé. Mais encore la fixité, l’inertie de la libido restée à demeure, privée du signifiant phallique qui pourrait l’animer et la faire rebondir au gré de la métaphore.
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