Refoulement et régression


J.A.Miller aborde p.22 du « Symptôme-charlatan » la question du refoulement et de la régression, pour déployer les deux axes de l’œuvre de Freud – découverte de l’inconscient et découverte de la sexualité – et pour situer la manière dont Freud tente de les articuler. Ceci à partir de ses Conférences d’Introduction à la psychanalyse et plus particulièrement des Conférences 17 et 23 qui datent de 1917.
J.A.Miller souligne combien la distinction entre refoulement et régression est importante pour saisir effectivement ce « trou qui subsiste dans les efforts de Freud pour relier les deux versants ».
En fait J.A.Miller se réfère essentiellement à la Conférence 22 qui s’intitule « Points de vue du développement et de la régression ».
Si nous reprenons la démarche de J.A.Miller dans son Séminaire et que nous refassions chronologiquement le trajet de la conférence 17 à la conférence 23, nous avons ce développement :
Conf. 17 – Sens des symptômes.
Conf. 19 – Résistance et refoulement.
Conf. 20 et 21 – Vie sexuelle et libido.
Conf. 22 – Régression.
Conf. 23 – Formation des symptômes.
Ceci permet d’avoir déjà une orientation par rapport à ce que propose J.A.Miller dans ce Séminaire: le refoulement se situant à la suite du sens des symptômes est dans l’ordre du sémantique, alors que la régression qui apparaît à la suite du développement sur la sexualité est un concept qui tend vers ce qu’il appelle la jouissance.

Voici comment Freud définit dans sa Conférence 22 le refoulement et la régression :
« Le refoulement est le processus grâce auquel un acte susceptible de devenir conscient, c’est à dire faisant partie de la préconscience, devient inconscient. [..] Il n’existe aucun rapport entre la notion de refoulement et celle de sexualité. J’attire tout particulièrement votre attention sur ce fait. Le refoulement est un processus purement psychologique que nous caractériserons encore mieux en le qualifiant de topique ».(p.322).
Le refoulement est ainsi qualifié par Freud de dynamique (c’est un processus) et de topique au sens où il se situe dans un espace, celui des « compartiments psychiques » : Inconscient-Préconscient-Conscient. Il donne cette image d’une anti-chambre et d’un salon avec celle d’un gardien qui veille entre les deux : « Lorsque après avoir pénétré jusqu’au seuil, les tendances psychiques sont renvoyées par le gardien, c’est qu’elles sont incapables de devenir conscientes : nous disons alors qu’elles sont refoulées ». (p.276).
Le refoulement est donc ainsi et seulement défini comme un mouvement vers ce qui doit rester caché au sein de l’appareil psychique et qui se résume par le fait que ça ne peut pas se dire. C’est ce qui me semble expliquer le fait qu’il n’y ait pas de rapport avec la sexualité.
« Par la régression nous entendons uniquement le retour de la libido à des phases antérieures de son développement, c’est à dire quelque chose qui diffère totalement du refoulement et en est totalement indépendant. Nous ne pouvons même pas affirmer que la régression de la libido soit un processus purement psychologique et nous ne saurions lui assigner une localisation dans l’appareil psychique. Bien qu’elle exerce sur la vie psychique une influence très profonde, il n’en reste pas moins vrai que c’est le facteur organique qui domine chez elle ». (p.322).
Ainsi du côté du refoulement il y a le psychologique avec les lois de l’appareil psychique que sont la condensation et le déplacement, et du côté de la régression, la libido et le facteur organique.
On ne peut donc pas mieux saisir la différence dont J.A.Miller se demande pourtant si c’est sa lecture qui force les choses.

C’est pourtant cette lecture que l’on va retrouver dans la distinction que fait Freud entre névrose hystérique et névrose obsessionnelle. C’est ce que relève encore J.A.Miller à la p.23 du « Symptôme-charlatan » :
« Dans l’hystérie il y a régression, mais régression aux objets libidinaux primaires – nous pensons à la libido attachée au père, etc..[..] mais il n’y a rien de semblable à ce qui se manifeste dans la névrose obsessionnelle, c’est à dire une régression à une étape antérieure de l’organisation sexuelle, la fixation à une jouissance antérieure, par exemple et particulièrement au stade sadique-anal. Dans le mécanisme de l’hystérie, c’est le refoulement et non la régression qui joue le rôle principal. Cela suppose de distinguer deux types de régression : la régression aux objets primaires et la régression à des étapes antérieures du développement.[..] L’avantage de la névrose obsessionnelle, c’est qu’elle comporte à la fois régression et refoulement, en sorte qu’il s’agit d’une névrose plus riche et plus complexe que l’hystérie ».
C’est ce passage là qui m’a posé question et qui m’a incité à déplier le propos.
Il y a donc deux formes de régression. L’une se retrouve plus particulièrement dans l’hystérie et l’autre dans la névrose obsessionnelle. Et pourtant dans l’hystérie c’est le refoulement qui prime.
Pour éclaircir ce point il faut se référer à la Conférence 23 de Freud dans laquelle il parle essentiellement de la forme de régression qu’on rencontre dans l’hystérie.
Voilà comment j’articulerai les choses à partir de cette lecture :
La libido dont nous savons que c’est elle qui rentre en jeu dans la régression, a un seul objectif : celui de chercher la voie de la satisfaction. Si cette voie là rencontre un obstacle, la libido est obligée de chercher de nouveaux modes de satisfaction. Elle va alors emprunter la voie de la régression pour chercher sa satisfaction dans une organisation déjà dépassée ou dans un objet antérieurement abandonné. On se rend compte ici de la plasticité de la libido. Freud parle même de « viscosité ».
Lorsque le moi qui a le contrôle de la conscience, n’accepte pas ces régressions, on se trouve en présence d’un conflit.
La libido se trouve alors – si l’on peut dire – « refoulée » dans l’inconscient et doit se soumettre alors « aux processus qui s’accomplissent dans ce système à savoir la condensation et le déplacement. Nous nous trouvons ici en présence de la même situation que celle qui caractérise les rêves »(p.338). La libido doit donc « choisir un mode d’expression qui puisse devenir aussi celui du moi. Ainsi naît le symptôme qui est un produit considérablement déformé de la satisfaction inconsciente d’un désir libidineux. Il devient un produit équivoque, habilement choisi et possédant deux significations diamétralement opposées ».(p.339).
Le symptôme trouve ici sa définition dans le fait qu’il est le résultat d’un compromis à la suite « d’un conflit qui s’élève quant à l’obligation de satisfaction de la libido ».(p.337).
Le symptôme est alors le résultat d’un compromis entre deux voies : celle du refoulement pur et simple et celle de la régression.
Ainsi ce que nous apprenons dans cette Conférence 23, c’est que cette régression (aux objets libidinaux primaires qu’il précise être de nature incestueuse) est récupérée par le système Inconscient-Préconscient-Conscient, c’est à dire par un système qui a des lois liées au sémantique, au sens (condensation, déplacement, métaphore, métonymie). C’est certainement ce qui permet de comprendre que pour Freud les symptômes hystériques sont plus perméables à l’interprétation que les symptômes obsessionnels.

En effet pour ceux-ci les choses sont un peu plus compliquées parce que la régression se fait jusqu’à des stades antérieurs à l’organisation sexuelle. Nous pouvons en déduire que tout ici n’est pas entièrement pris dans le circuit sémantique. Nous pouvons y retrouver la caractéristique de la régression définie plus haut, à savoir l’importance du facteur organique qui ne peut être localisé dans le psychique.
A ce point là s’éclaire aussi une phrase qui m’avait paru sur le moment tout à fait énigmatique, que l’on trouve dans la Conférence 23, p.338 : « La voie de la régression se sépare nettement de celle de la névrose ». Nous en trouvons le développement dans la Conférence 22, p.324 : « La régression de la libido, lorsqu’elle n’est pas accompagnée de refoulement, aboutirait à une perversion, mais ne donnerait jamais une névrose. Vous voyez ainsi que le refoulement est le processus le plus propre à la névrose, celui qui la caractérise le mieux ».
Nous avons ainsi la preuve que le refoulement obéit aux lois du sémantique. La névrose obsessionnelle est une névrose parce qu’elle est ‘mâtinée’ de refoulement. Dans la perversion il n’y plus rien de ce type. Le fantasme que Freud abordera dans la suite de cette Conférence n’entre pas en jeu dans la perversion. Le fantasme dont Freud dira qu’il est un anneau intermédiaire entre la libido et la formation des symptômes et que J.A.Miller qualifie de « voile face au réel ».

En situant la libido du côté de la perversion nous voyons comment Freud est aux prises avec les deux axes de sa découverte, inconscient et sexualité. Il n’y a que dans le conflit que peut se résoudre une partie de la question. Mais il y a toujours un reste, la part d’organique qui ne peut, du fait de son éloignement, rejoindre le système psychique. C’est cette impasse qui va amener Freud à la seconde topique, ça-moi-surmoi, dans laquelle il peut alors intégrer toute la libido.

Pour en revenir au symptôme, thème qui m’intéresse ici, nous pouvons conclure de cette lecture éclairée par J.A.Miller, qu’il se situe pour Freud en 1917, à l’intersection du refoulement et de la régression. Freud le dit bien : « Les symptômes (nous ne parlons ici naturellement que de symptômes psychiques) sont l’effet d’un conflit [..].les deux forces qui s’étaient séparées se réunissent de nouveau dans le symptôme, se réconcilient pour ainsi dire à la faveur d’un compromis qui n’est autre que la formation de symptômes. C’est ce qui explique la capacité de résistance du symptôme ».(p.337).
Le symptôme, tout psychique qu’il est, garde la trace de ce compromis entre refoulement et régression, entre sens et jouissance pour reprendre les termes de J.A.Miller, parce qu’il se distingue du rêve, autre formation de compromis, en ce qu’il entraîne la modification du corps, même minime :
« Par une condensation poussée à l’extrême degré, la satisfaction peut-être enfermée en une seule sensation ou innervation, et par un déplacement extrême elle peut être limitée à un seul petit détail de tout le complexe libidineux. Rien d’étonnant si nous éprouvons une certaine difficulté à reconnaître dans le symptôme la satisfaction libidineuse soupçonnée et toujours confirmée »(p .345).


Miller(J.A.), « Le Séminaire de Barcelone sur Die Wege der Symptombildung », Le symptôme-charlatan, Paris, Editions du Seuil, 1998.

Freud (S.), Conférences 17, 22 et 23, Introduction à la psychanalyse, traduit de l’allemand par S.Jankélévitch, Petite bibliothèque Payot / 16, Paris, 1961.
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