L’homme de cuir


Je vous convie aujourd’hui à travailler à partir du cas de Hans Eppendorfer, mieux connu sous le nom de l’homme de cuir, à partir de l’article de Maleval « Meurtre immotivé et fonction du passage à l’acte pour le sujet psychotique » (in Quarto n°71) et d’extraits du journal de Hans Eppendorfer lui-même : ce journal nous permettra d’entendre la parole du sujet, même s’il n’est pas adressé.

La thèse de Maleval est que le meurtre immotivé, pour être immotivé, n’est pas sans cause.

Il trouve sa cause dans la présence de l’objet réel, mais comme l’objet qui surgit dans le réel rompt la chaîne signifiante, cette cause est impossible à dire pour le patient psychotique.

Il revient alors au psychanalyste d’en construire les coordonnées pour d’une part mettre en évidence la logique structurelle du passage à l’acte à partir des éléments cliniques et d’autre part pour en vérifier la fonction, c’est-à-dire la tentative de guérison qui en découle. Le matériel clinique dont nous disposons en ce qui concerne Eppendorfer permet particulièrement bien de repérer, de manière très fine, les éléments annonciateurs du passage à l’acte meurtrier, et d’en mesurer les bénéfices pour le sujet.

Je commencerai par vous donner un récit quasi journalistique des faits. Puis je vous soumettrai des extraits du journal de Hans Eppendorfer qui permettent, bien qu’écrits après coup, d’en aborder le déterminisme subjectif et d’en éclairer les particularités.
Quelques éléments sur le crime lui-même

Voici les faits eux-mêmes :
1. Hans Eppendorfer est un enfant naturel, non désiré : sa mère a tenté en vain de se faire avorter. Elle ne s’est jamais mariée Il a d’abord été élevé par sa grand- mère, puis, après la mort de cette dernière, par sa mère.

2. A seize ans, ce jeune allemand fréquente la communauté mormone. Il y rencontre une femme « relativement âgée », c’est-à-dire de la génération de sa mère, avec qui s’établissent des liens d’amitié. Le matin du meurtre, il se sent étrange (j’y reviendrai). Sans raison précise, il va rendre visite à son amie mormone et la tue (je reviendrai également sur les facteurs de déclenchements et les modalités du meurtre).

3. La Cour ne suit pas l’avis des médecins experts le considérant comme irresponsable au moment du meurtre, de sorte qu’il est condamné à dix ans de réclusion. Après avoir effectué sa peine, il est aujourd’hui devenu le rédacteur en chef d’une revue allemande destinée aux homosexuels.

La logique du passage à l’acte :
La mauvaise rencontre

Voici ce que dit Eppendorfer du déclenchement de son propre passage à l’acte: « Elle [la victime] est venue vers moi et m’a caressé, et tout à coup quelque chose a explosé en moi… Je n’ai pas de souvenir de ce qui s’est passé […] Elle a certainement dû se faire tendre, me prendre dans ses bras, et alors ça a éclaté. Peut-être que je l’ai repoussée, et tout d’un coup je me suis retrouvé avec un marteau dans la main, et je lui ai tapé dessus. »

On voit bien la mauvaise rencontre avec l’Autre jouisseur incarné par cette femme qui lui fait des avances. On entend bien dans les paroles du sujet qu’il n’existe pas de médiation à la jouissance de l’Autre, pas de médiation entre le geste sexuel de la mormone et ses conséquences catastrophiques. (« Elle m’a pris dans ses bras, ça a éclaté ») . Quand il n’y a pas d’habillage du désir de l’Autre soit par le fantasme, soit par l’amour-même, « le sujet n’est pas en mesure de faire du plaisir avec l’objet de la pulsion »(Maleval p43). La mauvaise rencontre, c’est la rencontre avec le réel.

Et comme si cette rencontre avec le désir brut de l’Autre n’était pas assez difficile, survient une hallucination : « Ce visage était brusquement devenu celui de ma mère, alors je frappais ce visage, je lacérais ce visage », ce qui teinte la jouissance de l’horreur de l’inceste.

Cette confrontation à la jouissance de l’Autre fait béance dans la chaîne signifiante . On voit bien dans ce récit le trou dans la chaîne signifiante (« quelque chose a explosé », « ça a éclaté », pas de souvenir) que la rencontre avec cet Autre jouisseur occasionne.

La logique du passage à l’acte :
La question du double spéculaire

Cependant, si ici, la victime était une proche de son meurtrier, si le désir de celle-ci produit un effet de réel, il y a des cas de meurtres immotivés où meurtrier et victime ne se connaissent pas. C’est pourquoi il semble intéressant à la fois d’un point de vue diagnostic et pronostic de repérer d’autres éléments annonciateurs que Maleval appelle « tendance à la déconnexion » et que j’ai attrapés quant à moi du côté de la question du miroir.

Quels sont les éléments cliniques ici?
1. Peu avant les faits, il a marché dans la ville. Je cite Hans Eppendorfer : « Les gens qui me reconnaissaient m’ont dit bonjour, et moi je ne les reconnaissais pas, je ne leur répondis pas (…) Je ne les percevais pas. J’ai rencontré ma mère dans la ville, je suis passé devant elle, je n’étais pas là »

On voit bien dans cet extrait :
- d’une part comment la capacité de parler dépend de la reconnaissance des gens. Autrement dit, comment le stade dit du miroir est un préalable à l’accès à la symbolisation. Je cite Lacan : « L’assomption jubilatoire de son image spéculaire par (…) le petit d’homme à ce stade infans nous paraîtra manifester en une situation exemplaire la matrice symbolique » » (Lacan « Le stade du miroir » in les Ecrits p94).
Peut-être l’hallucination du visage de sa mère qui se superpose à celui de la victime peut-elle être appréhendée sous l’angle d’un brouillage du miroir.
Dans le même ordre d’idée, l’endormissement après le meurtre est peut-être identification spéculaire à la victime.
Enfin, Hans Eppendorfer pendant son crime détache la langue de sa victime. Ceci met en évidence le transitivisme des schizophrènes puisque Hans Eppendorfer reste mutique pendant plusieurs mois après son crime.

- d’autre part comment le moi du sujet s’effondre (« je ne les percevais pas », « je n’étais pas là ») faute de cette prothèse spéculaire. Je cite à nouveau Lacan : « la matrice symbolique où le je se précipite en une forme primordiale, avant qu’il ne s’objective dans la dialectique de l’identification à l’autre et que le langage ne lui restitue dans l’universel sa fonction de sujet » (Lacan « Le stade du miroir » in les Ecrits p94).
C’est cet effondrement du moi qui rend l’acte étranger au moi du sujet, ce que nous retrouvons dans la formule très distanciée : « Je me suis trouvé avec le marteau dans la main, et je lui ai tapé dessus ».
Cela peut rendre compte également du fait que le sujet s’endort aussitôt après son acte : littéralement il disparaît à lui-même.

Ce même élément clinique d’une défaillance du double spéculaire peut se repérer également dans le cas des sœurs Papin dont Lacan nous dit que « Le mal d’être deux ne les délivre qu’à peine du mal de Narcisse ». Chacune servait sans doute de ce que j’ai appelé une prothèse spéculaire à l’autre, si bien que sitôt séparées en prison, l’une d’entre elles décompense.


La tentative de guérison :
La question de l’objet

D’un point de vue théorique, cet « en deçà du miroir » est le lieu où « nous pouvons situer ces trois nominations successives du réel que constituent le kakon de Guiraud, le ça freudien et l’objet a lacanien » (Maleval p40).

Ceci pour nous introduire à mon dernier chapitre concernant la question de l’objet dans le passage à l’acte, toujours à partir du matériel clinique dont nous disposons.

1. Hans Eppendorfer s’acharne à coups de marteau sur le visage de sa victime qu’il hallucine, je vous l’ai dit, comme étant celui de sa mère. Littéralement, il le réduit en bouillie. Voici ce qu’il dit de cet acharnement : « Ce meurtre, a été un grand soulagement… A ce moment-là, quelque chose a explosé (…) je me suis à cet instant définitivement séparé de ma mère (…) tous ces sentiments bafoués d’un enfant envers sa mère (…) je les ai enfoncés dans ce visage en martelant, déchirant, lacérant, poignardant. Je me sentais libéré, vraiment libéré »
Tout se passe comme si la destruction réelle de « l’objet d’une morbide jouissance incestueuse » (l’expression est de Maleval) permettait la séparation d’avec sa mère. Aussi bien à l’audience, il la vouvoie, ce qui signe la mise à distance subjective.

2. Hans Eppendorfer pendant son crime détache la langue de sa victime. On peut inférer à partir de là que l’objet a serait la voix. Maleval parle d’une « tentative pour faire advenir la castration symbolique dans le réel » ou encore d’un « essai de soustraction de l’objet (a)… par arrachement de l’objet de la pulsion sur le corps de la victime » qui serait l’équivalent de l’énucléation pour les sœurs Papin.
Ici aussi se repère le soulagement puisque désormais il peut écrire de sa mère : « Elle n’avait rien à me dire » ce qui permet de se poser la question de l’existence de « voix »…

3. Il s’endort immédiatement après le crime : C’est l’écrasement du sujet sur l’objet a. il y a soustraction du sujet lui-même.



La conception de Lacan qui ne situe plus la psychose dans un processus déficitaire conduit à considérer les produits de la psychose comme des tentatives de guérison :
- Le journal de Hans Eppendorfer vient certainement faire suture de la béance de l’Autre,
- le passage à l’acte, en empruntant en court-circuit le truchement de l’objet réel, doit être considéré comme une tentative de faire advenir la castration symbolique dans le réel. Il s’agit littéralement de se débarrasser de ses objets envahissants.

Françoise Denan
Mai 2004

 
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