Le Malentendu de l’enfant, Ph. LACADEE


Dans ce volumineux ouvrage - de doctrine et de clinique - de plus de 400 pages, l’auteur a ressemblé ses principaux articles, interventions et conférences élaborés depuis une quinzaine d’années. Le sous-titre précise les enjeux : des enseignements psychanalytiques de la clinique avec les enfants. Philippe Lacadée insiste sur un point : ce livre est un livre collectif. Non point parce qu’il aurait plusieurs auteurs, mais parce qu’il s’inscrit dans un travail d’Ecole – ici l’Ecole de la Cause freudienne – et un champ – le Champ freudien. Cet ouvrage n’aurait pas été possible sans l’enseignement de J. Lacan et sans le cours de Jacques-Alain Miller. C’est donc le livre d’un, mais pas sans autres, d’un travailleur décidé qui dit sa dette aux lieux où sa pensée et sa pratique se sont explicitement forgées.
Le « malentendu » qui sert de titre est à entendre doublement :
- Le sujet enfant est mal… entendu – par ses parents, sa famille, son milieu scolaire, la cité où il vit, etc. Le psychanalyste aura pour tâche que sa parole puisse advenir. Grâce au travail analytique, de sujet mal entendu, l’enfant se découvre enfin entendu – bien… entendu. Des séries de fragments cliniques déplient, au cas par cas, les conditions de cette émergence d’une parole dont l’effet est la construction d’un sujet nouveau.
- Le concept d’enfant est malentendu. Il y a une évidence empirique : l’enfant comme enfant de telle mère d’abord, de tel père ensuite, s’impose comme donnée irréductible. Les tableaux de la Renaissance – sous les pinceaux des plus grands où s’est formé le goût de l’Europe – l’imposent en figurant inlassablement l’enfant-Jésus à la vierge. Ce couple, séparé-uni indissolublement par le sein qui nourrit, crève les yeux comme allant de soi, comme unité visible où les mots se figent en une image mutique. Introduire l’enfant dans le discours analytique (nombre des textes de l’auteur proviennent de journées du Cereda) implique de produit le concept d’enfant et donc d’en finir avec une certaine imagerie où toute psychologie (du développement et autres) se fourvoie. Le concept d’enfant doit être traité à l’aune du savoir tiré de la psychanalyse. Ici nulle évidence pour orienter le psychanalyste.

Nous isolerons une des balises qui structure les cas présentés et ordonne la série des chapitres. Dans son Séminaire XX Encore, Lacan repense les liens de causalité entre le signifiant et la jouissance en distinguant la « cause finale » de la « cause matérielle ». L’auteur ne cite pas cette duplicité de la cause, mais son ouvrage l’actualise dans ses constructions de cas. « … le signifiant c’est ce qui fait halte à la jouissance … » écrit Lacan. La formule est connue. Le Séminaire III Les psychoses, par exemple, a pu déplier en quoi et comment la construction, faite de chaînes signifiantes ordonnées, de son délire par Schreber a eu des effets d’apaisement sur les envahissements de jouissance qui torturent son corps (ce que le président nomme les miracles provoqués par son Dieu). Que le signifiant fasse halte à la jouissance et produise des effets de sujet est un b-a-ba de la clinique qui a toujours sa pertinence et son efficience de guérison. Mais est-ce tout ? La clinique se limiterait-elle à cette causalité ? Nullement. Lacan, dans le même paragraphe, pose que « le signifiant, c’est la cause de la jouissance. Sans le signifiant, comment même aborder cette partie du corps ? Comment, sans le signifiant, centrer ce quelque chose qui, de la jouissance, est la cause matérielle ? Si flou, si confus que ce soit, c’est une partie qui, du corps, est signifiée dans cet apport ». Cette nouvelle cause, dite matérielle, ne réduit pas la clinique à une pure opération signifiante. La « cause matérielle » écrit une logique du pas-tout signifiant où le signifiant a des effets de réel qui, en touchant des bouts de corps, ont valeur de jouissance silencieuse. Oublier cette cause matérielle réduirait la clinique psychanalytique à une nouvelle psychologie limitée aux miracles signifiants des effets de parole – soit à une clinique idéaliste . Les cas présentés par Ph. Lacadée peuvent être lus à l’aune de ce nouveau binôme. Ainsi, parmi tant d’autre, Alexis , 28 mois. Pour lui, le don de parole porte à conséquence et l’usage de sa parole bute sur la béance du malentendu de l’Autre . Lors d’une séance, l’analyste introduit un vide – un livre (d’ethnopsychiatrie !) précédemment repéré par l’enfant n’est plus à sa place. A partir de ce vide, devenu manque (référence à la logique symbolique), « Alexis m’adressait une demande ». Est-ce tout ? Justement non. Après la cause finale, la cause matérielle. L’auteur écrit « la demande d’Alexis ne pouvait surgir chez lui qu’en tant qu’elle s’oppose à son partenaire symptôme comme moyen de jouissance ». Autrement dit, le signifiant ne fait pas seulement bornage à la jouissance autorisant l’émergence d’une demande, il est aussi ce qui produit un moyen de jouissance où se chiffre le symptôme de cet enfant.
C’est précisément à cette clinique que le livre de l’ami Philippe nous conduit non point pour dissiper le malentendu, mais pour lui donner son vrai statut logique : « le malentendu de structure ».


Hervé Castanet

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