LE “MAL ACCOUPLE AU CORPS”


Le destin d’une parole forclose sera toujours celui de son retour dans le réel —voici le corollaire qu’on peut extraire de l’hypothèse lacanienne sur la forclusion dans la psychose. Mais ce destin d’une parole forclose peut rester suspendu aux conjonctures d’un déchaînement qui reste à l’attente de la rencontre du sujet avec un réel quelconque. La question devient plus épineuse quand on ne peut pas arriver à repérer le moment de ce déchaînement. C’est souvent le cas de la schizophrénie, dont la particularité reste dans certains cas difficile à repérer par rapport à la paranoïa. L’indication de Lacan selon laquelle dans la schizophrénie “tout le symbolique est réel” nous éclaire ici la remarque freudienne sur le langage schizophrénique comme un “langage d’organes” où le corps devient le support matériel où la parole sera traitée comme une chose.
De la perspective du clinicien, cette opération peut se produire dans le silence le plus absolu, avec une difficulté à repérer de façon précise un moment de déchaînement, un moment fécond, quand il y a absence de production délirante. Mais on devrait repérer au moins le moment d’irruption d’un réel dans le corps du sujet, un réel qui reste invariablement lié au manque d’un symbole qui lui donnerait sa place pour le sujet.
Comment se produit cette irruption qui a une fonction déchaînante ? Et où se soutenait le sujet avant ce moment ? Quelles sont les conséquences de son repérage quant au dispositif analytique et au maniement du temps dans la séance analytique avec le psychotique ?
La séquence clinique que je présente permet de poser ces questions pour faire ensuite une hypothèse sur ce maniement du temps.

Le rejet de la mère
Il s’agit d’un jeune homme de vingt ans, que nous nommerons M., qui vient accompagné de sa mère et que j’ai vu pendant trois ans. C’est la mère qui, pendant nos premières rencontres, me dit que depuis deux ans son fils ne sort presque jamais de chez lui. Il passe toute la journée et une bonne partie de la nuit branché aux écouteurs de son “walkman”, en écoutant la radio ou bien en regardant la télévision, toujours en silence. La seule raison qu’il peut donner à cette situation est la crainte d’être regardé dans la rue et de rencontrer quelqu’un qui pourrait le reconnaître. Tout semble avoir commencé il y a deux ans, à une époque où il avait consommé quelques drogues. Les médecins qui l’ont vu à ce moment ont affirmé que les effets des drogues ne pouvaient pas rester pendant tout ce temps et qu’ils n’avaient remarqué aucune lésion organique.
Pendant cette période, il n’y a eu aucun témoignage d’hallucinations ou d’une idéation délirante quelconque.
C’est dans un premier entretien avec la mère que j’apprends que M. n’habite pas avec elle mais avec le grand-père et une tante maternelle, depuis que sa mère est partie de la maison pour vivre avec un homme. M. est supposé aller vivre avec eux un jour, -on lui a préparé déjà une chambre à la maison-, mais la décision est toujours reportée.
Quelle avait donc été la conjoncture de la naissance de M.? Sa mère avait été enceinte très jeune d’un homme qui l’avait tout de suite abandonnée. À la nouvelle de cette grossesse, la famille répondra par un rejet complet et on maintiendra une occultation systématique de la présence de M. après sa naissance. Le terme de forclusion ne semble pas excessif pour désigner cet effacement du fait de sa naissance. Il faut remarquer quand même un trait qui dessine, dans le discours de la mère, la figure imaginaire de ce géniteur dont elle n’a jamais parlé à son fils: il s’agissait d’une sorte de “drop out”, un jeune marginal très attaché à la psychodélie, aux drogues, aux idéaux et à l’ambiance des années soixante. D’ailleurs le discours de la mère manifeste un désir de mort envers ce fils, un désir marqué d’une dénégation répétée. Elle avait voulu avorter mais les croyances religieuses de sa famille l’avaient empêchée même d’envisager cette possibilité.
Dans cette conjoncture, on localise le rejet radical qui a été réservé au sujet. M. ne l’ignore pas, même s’il ne connaît pas toutes ces circonstances.
De son enfance, M. ne se souvient que d’un rapport très étroit avec sa mère dans une vie qui passe sans difficultés spéciales avec elle, son grand-père et sa tante. De son géniteur il ne sait rien d’autre qu’il a été une rencontre de la mère, mais il n’a rien demandé non plus sur lui.

Conjoncture du déclenchement
Voyons maintenant la conjoncture dans laquelle se sont déclenchés les problèmes manifestes pour M., à ce moment repéré par l’expression “il y a deux ans”. Le terme déclenchement, dans le sens qu’on lui donne d’habitude, est à discuter. “Il y a deux ans”, trois circonstances ont coïncidé :
1. C’est le moment où la mère décide d’aller vivre avec son partenaire. L’entrée en scène de cet homme aura la fonction de ce que nous désignerons, suivant l’indication de Lacan, comme la rencontre avec Un-père réel, là où le père aurait dû répondre dans le symbolique. Et ceci, non pas seulement parce qu’un homme vient en effet, pour la première fois, en position tierce entre le fils et la mère. Ce qui viendra se poser comme réponse à ce lieu sera aussi le désir explicite de la mère d’avoir un enfant avec ce partenaire, un enfant qui n’arrivera pas à prendre corps, pour ainsi dire, parce qu’elle aura d’abord des difficultés à rester enceinte, et, enfin, parce qu’elle devra subir une opération d’ablation de l’utérus. Cet enfant impossible, plus réel dans la mesure où il ne cesse pas de ne pas naître, réactualisera pour M. le moment d’un rejet primordial.
De la même façon, il n’arrivera jamais, dans le temps de nos rencontres, à se loger dans la chambre qu’on lui a réservée pour aller vivre avec le nouveau couple -c’est une sorte de déménagement asymptotique qui ne finit jamais, qui ne cesse pas de ne pas finir: un jour il amène un livre avec lui pour le déposer dans cette chambre, un autre jour c’est un disque qu’il laisse dans cette sorte de dépôt toujours provisionnel. Et il faut dire que je ne l’ai pas encouragé à précipiter la conclusion de ce déménagement infini. Nous verrons pourquoi.
2. “Il y a deux ans” c’est aussi le moment où il a consommé quelques drogues (haschisch et LSD spécialement). En fait, on pourrait dire qu’il y a très longtemps qu’ « il y a deux ans ». Même après les trois ans de traitement, M. continuera à se référer à ce moment hors temps avec la même expression. Nous ne donnerons pas à ce fait la valeur causale que M. lui donne, en accord d’ailleurs avec l’idée soutenue par sa mère. Il faut le situer sur le versant d’un support imaginaire qu’il avait rencontré, comme par hasard, dans le monde qui l’occupe toujours: c’est le monde des années soixante dont le sujet nous est arrivé comme une sorte de transfuge. En effet, il se présente revêtu avec les semblants et les idéaux de cette époque dans un “revival” actualisé. Il connaît à la perfection tout ce qui se réfère à la culture underground et aux images hippies, à l’échelle de ce qu’il ignore de son géniteur. En fait, « il y a deux ans » aussi que sont passées les années soixante.
3. Mais l’événement central dans cette conjoncture se présentera au moment où il rencontre une fille avec laquelle il aura, pour la première et la seule fois dans sa vie, un rapport sexuel, « il y a deux ans ». Quelques jours après, une nuit qu’il est avec un groupe d’amis dans la rue, il est en train de se rapprocher de son amie, qui est de dos, pour l’appeler. Mais au moment même où il va l’appeler, elle se retourne et il reste paralysé devant ce qu’il perçoit comme “un regard étrange”.
Le matin suivant, il se réveille avec la forte perception d’être “mal accouplé au corps”, selon son expression, spécialement dans la partie qui correspond à sa nuque. À remarquer que l’expression “mal accouplé au corps”, en catalan comme en français, peut s’entendre dans le deux sens : être mal accouplé au corps ou bien avoir un mal accouplé au corps.
D’autres phénomènes corporels s’ensuivent alors dans une perception spatiale bizarre : les quatre coins de sa chambre s’effacent pour devenir ronds; dans cet arrondissement de l’espace il se sent égaré, sans orientation aucune, et dans l’impossibilité de trouver une sortie à son angoisse.
C’est là que nous devons repérer le moment de déchaînement et ce que nous repérons comme un phénomène élémentaire : l’irruption du regard dans le réel du corps. Ce “regard étrange” fera une nouvelle apparition dans un rêve qu’il aura au cours de nos rencontres et qui témoigne de cette même caractéristique : une temporalité anticipée à son appel. Il se dirige vers la maison de sa mère et avant qu’il ne sonne, la porte s’ouvre. Sur le seuil, la mère apparaît avec un regard de tristesse ; à son côté, un petit chien, qui a une expression très enragée, montre ses dents et lui barre le passage, avec un “regard étrange” qui le surprend.
Je ne vais m’étendre sur le commentaire du développement de la combinatoire des éléments qui s’ordonnent autour de ce regard et de la place impossible à trouver dans le désir de la mère. D’autres éléments viendront essayer de mettre à distance ce réel du regard et qui deviendront pour moi une sorte de boussole dans nos entretiens. Je vais centrer, par contre, mon attention sur la structure temporelle qui se révèle dans la rupture survenue dans cette conjoncture.

La réponse avant la question
Ceux qui se souviennent de la lecture du Séminaire III de Jacques Lacan sur les psychoses ne pourront pas ne pas établir un certain parallélisme entre le cas de M. et celui de Maurice Katan qui y est commenté (pages 217-218). Il s’agit aussi d’un jeune homme à l’époque de la puberté dans une période prépsychotique, qui se soutenait d’une identification avec une figure imaginaire, incarnée dans ce cas par un camarade, jusqu’au moment où il accède, par la voie de cette identification, au rapport avec une fille. Il s’ensuit le déchaînement d’un délire de persécution à propos du père qui voudrait le tuer, le voler ou le châtrer. Lacan évoque dans ce commentaire la figure du “comme si” (as if) soulignée par Hélène Deutsch comme une dimension significative de la symptomatologie dans la schizophrénie, comme un mécanisme compensatoire imaginaire de la forclusion du Nom-du-Père.
Dans la séquence clinique que j’ai présentée, on ne trouve pas le développement d’un délire, il n’y a pas une paranoïsation de la schizophrénie mais l’irruption dans le réel du corps des effets de ce “regard étrange” qui laisse le sujet avec le “mal accouplé au corps”. Il ne lui reste que cette image à laquelle se réduit la fonction paternelle, et qui ne peut s’inscrire dans aucune relation triangulaire et qui agit comme le seul point d’accrochage où cette fonction pourrait être admise dans le plan imaginaire. L’irruption d’un réel qui vient ébranler la consistance fragile de cette construction se fait présente dans la conjoncture du déchaînement.
Mais quelle est la logique temporelle qui s’y réalise? C’est une logique indiqué par Lacan dans son texte “D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose” (p. 577) de la façon suivante: “Encore faut-il que cet Un-père vienne à cette place où le sujet n’a pu l’appeler d’auparavant”.
La séquence présentée nous permet alors de formuler l’hypothèse suivante: il y a une réponse qui vient du réel (dans le regard et dans le corps) avant que le sujet puisse se poser la question du père dans le symbolique. Cette réponse se produit dans le moment même où le sujet devrait appeler le signifiant du Nom-du-Père pour soutenir sa position comme un être sexué. Le corps vient ici se situer dans le réel à la place de cette question impossible à poser dans le champ du langage. Ce qu’on trouve de l’autre côté c’est la figure imaginaire d’un géniteur dont les traits arrivent au sujet dans une tentative de construction de la question sur le père et sur le désir de la mère.
Mais le problème est que la réponse est toujours arrivée avant même de pouvoir poser cette question, et c’est une réponse qui arrive avec l’angoisse, l’angoisse-signe de la rencontre dans le réel avec l’objet (a) du regard, du mal accouplé au corps.

Pour conclure : suspension du moment de conclure
Pour conclure, voici donc quelques conséquences sur le maniement de la séance analytique avec M. et son angoisse. Il s’agissait d’un maniement du temps pour permettre une suspension de la rencontre avec ce réel de l’objet, pour faire de chaque séance, pour ainsi dire, une rencontre manquée avec cet objet (a) du regard, un rendez-vous manqué aussi avec le mal accouplé au corps. Et cela par l’intermédiaire d’un usage du temps dans la séance courte et de la présence réelle de l’analyste qui mettait en suspens le moment de conclure, spécialement le moment de conclure son déménagement nécessairement infini. Ce n’était pas la tache impossible de l’obsessionnel qu’il s’agit de faire conclure dans l’acte qui rend irréversible sa division du sujet. A l’inverse, il fallait ici accompagner cette infinitisation avec la présence de l’analyste dans la séance qui faisait aussi une limite à l’angoisse. Ainsi, on pouvait traiter le « ne cesse de ne pas » du réel pour loger le sujet comme réponse à ce réel impossible à symboliser, un réel qui restait marqué par ce moment hors temps désigné avec le signifiant : « il y a deux ans ». Chaque séance pouvait alors être comprise comme une rencontre manquée avec ce « il y a deux ans » où la réponse était arrivée avant que la question ne se pose.

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