Une tranche de jouissance



Les glissements d’un pavé de glace.
Mme F. tente de ressaisir les coordonnées de ces moments encore énigmatiques où elle a dû se faire hospitaliser. Elle parle de « glissement » et de « démarrage », qu’elle associe à celui « d’un pavé de glace », pour évoquer certains moments de déclenchement. Ces glissements métonymiques se traduisaient subjectivement par un effet de fatigue et de surmenage. Ça démarre quand elle n’arrive plus, dit elle, à « se mesurer ». Ces glissements semblent êtres perceptibles par son entourage puisqu’on lui dit d’ailleurs, au travail, qu’elle va trop vite et qu’elle devrait se reposer. Elle n’arrivait plus à « se mesurer » alors qu’elle avait occupé des postes où elle devait précisément gérer des comptes. Et c’est à ces moments où la demande de gestion et d’ordre s’est montrée plus exigeante que des « glissements » se sont opérés.
Mais cette conversation va prendre brusquement un autre tour. Alors qu’elle nous parle de ses rapports difficiles avec les gens, elle nous fait part de ce qu’on peut considérer comme le fond sur lequel se dégage tout ce qu’on vient d’entendre et qui est bien antérieur à tous ces épisodes.

La présence de dieu qui lui parle.


« Je suis avec dieu depuis l’âge de 7 ans ». Elle se dit très engagée dans la foi. Sa confirmation à l’âge de 12 ans qui l’aurait fait, dit-elle, soldat de dieu, lui aurait permis, à l’époque, de surmonter ses peurs de la nuit. C’est à cette époque que doit se situer la mort de son père, peu de temps après son retour de déportation. Bref, elle « croit terriblement » et « aime terriblement dieu » lui qui est venu à sa rescousse tout le temps.
Elle met en relation son amour pour dieu avec un moment où elle se serait blessée sur une chaise longue. Cette blessure aurait fait une boule qui aurait séché mais pas pourri précise-t- elle. Elle l’aurait, par la suite cachée, pour pouvoir « beaucoup l’observer ». Elle enchaîne ce propos en disant, sur ce qui semble avoir été la conclusion de cette longue observation : nous sommes « de dieu atomes ». Elle aurait choisi le mot atome parce qu’elle ne savait pas quel mot mettre à la place et parce qu’atome, dit elle, « ça peut compter ».
Mais c’est au moment où elle refait ce bref retour sur son passé de croyante que la conversation va s’ouvrir sur le fond dont nous parlions. La conversation est en effet interrompue par des moments où elle sourit. Elle est en contact avec dieu qui lui parle : c’est ce qu’elle nomme un don de dieu. Au début, elle dit ne pas savoir trop ce qu’il veut lui dire. Elle dit recevoir quelque chose de lui, mais ne veut pas en parler et dira même que dieu lui dit de ne pas en parler. Par la suite elle en parlera quand même, parce que dieu venait d’une part de lui parler, « là », me dit elle, en désignant son cœur , et d’autre part parce que dieu et elle étaient d’accord sur un point. Ce point est le suivant. Dieu donnerait un don qui est mis en gérance. Ce don qu’on doit exercer nous rend, par contre, prisonnier de dieu. Ce dialogue reçu au niveau de son cœur, avec ce dieu qui lui tient à cœur, dans un langage où les mots sont les choses, lui fait alors évoquer un célèbre chirurgien cardiaque, celui de la première greffe du cœur : le professeur Barnard. Il aurait lui aussi reçu un don, mais se serait laissé gagner par les mondanités et aurait par la suite perdu « ses mains ». C’est là qu’elle précise sa logique de gestion et de comptabilité qui fait la toile de fond de toute sa pensée. Il faut rendre des comptes à dieu pour ses actions sur terre. Car on ne meurt pas. Il y a une deuxième vie qui nous tiendrait en haut.
Ce qu’elle dit de dieu, du don, de la gérance se mélange à un moment avec le travail. Les « montées, les montées » puis les chutes, que l’on croit s’appliquer à ses rapports à dieu, ne s’appliquent plus tant à son rapport à dieu, dont elle venait pourtant de parler à l’instant précédent, mais au travail dont elle nous avait parlé au début.

Deux remarques préliminaires : angoisse et religion.


Je voudrais revenir à l’occasion de cette présentation sur les rapports, classiques et d’actualité, de l’angoisse et du religieux. Ce sera à nouveau Je partirai de deux remarques dont nous verrons la pertinence pour entrer dans la logique de ce cas, c’est-à-dire du rapport de l’homme au langage.
Une première remarque consiste à dire qu’il y a toujours eu angoisse. Elle est de structure. Une présentation de malade nous permet de redécouvrir chaque fois l’émergence d’une pièce détachée(1) , d’un bout de réel ou d’un isolat qui ne répond pas à ce qui était attendu, une contingence qui ne se laisse pas résorber. Il y a toujours le moment d’une rencontre contingente qui fait trou. C’est pour nous le témoignage de la place du réel dans le symbolique. Le réel dans le symbolique, c’est la rencontre d’un moment qui ne trompe pas, marque de l’angoisse. Le Séminaire X de Lacan nous permet de nous déprendre du seul versant subjectif de l’angoisse (je suis angoissé) pour mettre l’accent sur l’angoisse comme temps logique à reconstruire, toujours inscrit de structure. Nous soutenons la thèse de Freud qui affirme que l’angoisse est angoisse de castration. Mais avec Lacan nous marquons une différence sur l’interprétation de cette angoisse de castration. Nous nous passons du mythe de l’Œdipe pour inscrire cette opération sur un mode logique. Pour reprendre cette question, à la lumière du style naturaliste particulier du Séminaire X, nous pouvons dire qu’il y a toujours un moment de perte de jouissance, une cession de l’objet « par nature ». C’est ce qui fait évoquer à Jacques-Alain Miller, pour ce séminaire, la notion d’entropie. Bien sûr ce « par nature » est à comprendre de par la nature de notre rapport au langage. Par la suite il est alors question de savoir si cette castration est inscrite ou pas c’est-à-dire si elle a été prise en compte dans le monde que le sujet s’est constitué. Nous pouvons repérer par la suite les effets de cette prise en compte ou pas.
Il nous faut encore ajouter un deuxième point, indispensable, sur l’angoisse. Elle est productrice, active. Dans cette présentation de malade nous voyons en effet ce qui résulte d’un temps de perplexité angoissé : une croyance en dieu.
C’est ce qui me conduit à ma deuxième remarque. Il y a toujours eu une mise en regard de la religion et de la psychanalyse, une lecture de la religion avec la psychanalyse. Et sans doute Freud pensait-il au triomphe de la psychanalyse sur l’illusion ou l’opium du peuple. L’actualité des dernières élections américaines et même le contexte mondial nous conduit à reconsidérer le poids politique du religieux. De ce point de vue, la conférence de presse de Lacan, tenue à Rome, en 1974, que Jacques-Alain Miller a fait paraître sous le titre de « Le triomphe de la religion » (2)doit nous retenir. Elle doit nous retenir parce qu’elle prend à contre-pied la thèse de Freud. Le triomphe de la psychanalyse est loin d’être assuré. Pour cela nous devrions prendre en compte ce que la psychanalyse nous apprend de nouveau sur le symptôme. Et pour avancer sur ce lien entre la psychanalyse et la religion Lacan revient au fondement de son orientation : le rapport de l’homme au langage. Or la thèse sur la religion est une thèse sur le rapport de l’homme au langage. La manière de dire la détermination de l’homme par le langage a eu chez Lacan plusieurs formulations. Ce sont celles de cette conférence que nous voudrions prendre en considération pour repenser à notre présentation de malade. « L’être parlant est un animal malade. (3)« Au commencement était le verbe » dit la même chose ». Ce qui est précieux, c’est ce qui survient sous forme ramassée, condensée, de la position de Lacan, du fait de l’échange rapide qu’induit le style d’une conférence de presse. Il en ressort d’abord la laïcisation, la logification du discours biblique.

[1] Lacan, Séminaire X, p. 56, Seuil.
[2] Lacan, Le triomphe de la religion. Seuil.2005

[3] Lacan, Le triomphe de la religion. p.93

En fait le point de surprise ne vient pas tant de la laïcisation de la formulation de St Jean qu’on a rapproché souvent de certaines formulations stoïciennes. Il vient plutôt du fait qu’il prend au sérieux ce qui du verbe et donc du langage se dit dans la Genèse. Lacan indique que ça repère le fait que « le verbe ait été non pas au commencement mais avant le commencement[1] ». C’est le fait que Dieu « a appris à Adam à nommer[2] ». L’homme est donc un animal malade qu’il faut aborder dans une double temporalité logique : celle de la nomination avant le commencement puis celle du commencement. Lacan réveille en plus les accents du pathos chrétiens. La vallée de larme, la faute du péché et le reste se condensent dans le constat de l’homme comme malade par le langage. « C’est quand le Verbe s’incarne que ça commence à aller vachement mal…Il est ravagé par le Verbe. .. S’il n’y avait pas le Verbe, qui, il faut bien le dire, les fait jouir, tous ces gens qui viennent me voir, pourquoi est –ce qu’ils viendraient chez moi, si ce n’était pour à chaque fois s’en payer une tranche, de Verbe…. Ça leur fait plaisir, ils jubilent[3]».
Reprenons donc ces deux remarques pour relire cette présentation de malade dans la perspective d’une tranche de verbe issue d’un moment d’angoisse.
 
L’angoisse : perplexité d’un instant de voir avant le commencement. 
Il n’y a pas chez elle d’angoisse manifeste. Au moment où elle parle de son dieu, il n’y a qu’un léger « que veut-il me dire » qui pourrait ouvrir sur l’angoissant d’un « que me veut-il ». Mais très vite elle sait ce qu’il veut lui dire. Son dieu régule sa parole. Par moments elle n’a pas le droit de parler, à d’autres moments, elle peut.
Son affirmation d’être « de dieu atome » est mise en relation avec ce qui est sorti de son corps au moment d’une blessure. On peut estimer que ce phénomène élémentaire fut un moment d’angoisse marqué par une perplexité devant ce qu’on peut considérer comme un signifiant énigmatique, S1 : une boule séchée. C’est un évènement de corps dans un moment contingent qui marque la rencontre de la langue et du corps. Cette rencontre fait apparaître un bout détaché du corps, quelque chose qui ex-siste et fait énigme. Cette opacité hors sens l’affecte et marque un temps d’angoisse comme instant logique de voir. Elle est prise « sans le secours d’un discours établi »[4] sur le fait d’avoir un corps qui pourrait avoir une blessure. Ce signifiant, « boule séchée » est asémantique et repère un vide absolu, un manque à sa place où l’on attendait une signification. L’initiative est dans le signifiant. C’est la pure intentionnalité du signifiant qui la concerne sans pour autant qu’elle puisse en dire quelque chose. Ce clivage de l’espace sémantique rompt le lien entre le signifiant et le signifié. Ça veut dire quelque chose, mais on ne sait pas quoi. Ce clivage produit une temporalité logique où le déchiffrage est suspendu. La certitude que ça la concerne, que ça veut dire quelque chose est corrélée à l’incertitude du déchiffrage.
Le mode naturaliste du Séminaire sur l’angoisse nous éclaire bien sur ces moments de cession, de perte sur le mode du doigt coupé ou de la défécation de l’homme aux loups que Lacan reprend dans le séminaire X. Ici c’est une boule qui se détache du corps.
Nous sommes là dans ce moment d’un commencement d’avant le commencement qui décidera par la suite du monde dans lequel elle se situera. Alors comment entendre cette nomination avant le commencement ? La question est complexe car nous devrions reprendre avec précision ce que Lacan appelle à cette époque la nomination du symbolique, de l’imaginaire ou du réel. Nous pouvons néanmoins remarquer qu’il y a ici deux types de nomination : « boule séchée » et « de dieu atome » qui n’ont pas le même statut. La première porte sur la castration. Mais cette castration, pour être nommée, au sens où Adam nomme les choses, est-elle pour autant inscrite dans le symbolique de manière à ce que la suite puisse en tenir compte? La suite montre que non. Il pourrait donc y avoir une nomination qui n’extrait pas pour autant l’objet. Une nomination qui mettrait en rapport l’imaginaire et le réel (I ,R) mais qui ne se lierait pas au symbolique (S). Donc une modalité de nouage ou plutôt de dénouage qui ferait le fondement sur lequel se construirait tout le reste. Mais en disant que nous ne pouvons savoir si c’est inscrit ou pas, sauf à considérer la suite, nous voyons bien la dimension en deux temps du traumatisme de la langue. C’est dans un après-coup que nous saurons que la castration n’avait pas été inscrite. Il y a donc un acte qui se déduit de ce moment de certitude. C’est un acte de nomination qui implique un choix en quelque sorte forcé et décide d’une structure. Nous sommes dans ce moment d’« insondable décision de l’être ».[5] 
 
Le temps de comprendre comme commencement.
Avec « atome » et « atome de dieu », nous sommes dans le temps d’après le commencement dans une interprétation de ce qui a commencé avec le S1. Elle dit d’ailleurs qu’elle a eu une hésitation sur le mot : «  je ne sais pas lequel il faut mettre ». Nous sommes encore dans le temps de lalangue. La lalangue n’est pas pour faite pour la signification mais pour la satisfaction[6]. Et ce terme la satisfait. Cette nomination n’est pas pour autant communication. On ne sait pas vraiment ce qu’elle nomme. Est-ce la boule séchée, son corps, les deux, le moment de détachement ? Elle prend ce mot de la langue, « atome » sans estimer qu’il fait sens commun pour tout le monde. En fait, ce signifiant est un terme Janus. Sur une face, il nomme l’énigme de la castration, la jouissance opaque alors que sur une autre il permet l’engendrement d’un monde qui fait sens, sens joui. Du côté du non-sens, « atome » est un atome même dans la langue dans la mesure où il n’entre à priori pas en rapport avec un autre signifiant puisqu’il est de pure nomination pour une satisfaction. Du côté du sens il y a une ambiguïté du terme qui peut engendrer un monde. Étymologiquement un atome désigne ce qui ne peut pas être coupé. Or il est question de blessure. Ce terme véhiculerait alors la trace d’une décision de l’être, l’acte de nomination dont nous parlions. Il y aurait bien eu une forclusion de la blessure, de la perte, et donc l’instant de la castration. Mais en même temps il identifierait ce qui s’est produit : une unité d’être précise, «  séché(e) et pas pourri(e) », un individu comptable. « Je dis atome parce que ça peut compter ». Voilà déjà un pas de plus. Cette manière de faire d’un bout de jouissance, atome qui peut compter, donne vraiment son poids à l’idée de Lacan de faire passer la jouissance à la comptabilité c’est-à-dire au sens joui.
Le terme d’atome en appelle un autre « dieu » qui met en place la batterie signifiante, S1-S2. Cette nomination d’un Autre qu’elle aime n’est peut-être pas pour rien dans sa sortie de l’angoisse. Lacan signale à la fin de son séminaire sur l’angoisse qu’il « n’y a de surmontement de l’angoisse que quand l’Autre s’est nommé. Il n’y a d’amour que d’un nom. Le moment où le nom est prononcé de celui ou celle à qui s’adresse notre amour, nous savons très bien que c’est un seuil qui a la plus grande importance »[7]. C’est le seuil du commencement de son monde qui s’organise avec ces deux signifiant. Une logique du tout et des parties, du grand et du petit se met à fonctionner sur un mode imaginaire. Elle nous le fait entendre à un moment par la comparaison de la puissance de dieu avec un grand platane qui pourrait tomber sur les humains tout petits. Cette logique du tout et des parties n’est pas celle d’un tout avec une exception qui la fonde. Ce n’est pas le tout. C’est le pas toutavec rien qui fait barrière, limite.


[1] Lacan, Le triomphe de la religion. p. 89
[2] Lacan, Le triomphe de la religion. p. 89
[3] Lacan, Le triomphe de la religion. p. 91
[4] Lacan, L’Étourdit. Autres écrits. p. 474 Seuil
[5] Lacan Ecrits p. 177
[6] Jacques-Alain Miller, Séminaire de 1999, 19° séance.
[7] Lacan, Séminaire X p. 390

 

L’expression « de dieu atome », qu’elle emploie, doit nous retenir. Elle accole les deux. Ce n’est pas pareil de dire « atome de dieu » que de dire « de dieu atome ». Sa façon de dire met en rapport atome et dieu, sans les séparer.
L’atome comptable produit donc un dieu gérant. Dieu met en gérance, chez chaque homme, un don. C’est en somme un dieu propriétaire qui a besoin des hommes. Il leur fournit un bien à faire travailler. Cette gestion divine comptable rejoint des formulations religieuses classiques. L’homme appartient à dieu et doit lui rendre des comptes à sa mort. Ce dieu propriétaire ne vous lâche jamais puisqu’il n’y a même pas la mort pour vous en séparer. « On n’est pas mort, on a une deuxième vie qui nous tient en haut. » Ce qui sépare la première vie de la deuxième c’est un bilan comptable. On habite en fait chez lui et on n’a rien qui est à soi. On ne peut pas mieux dire, sur un mode imaginaire, un fait de structure. Nous sommes habités par le langage qui nous travaille alors qu’on croit y habiter comme propriétaire. Mais aussi c’est une manière d’imaginariser l’aliénation sans la séparation qui produit un mode de ravage spécifique à la psychose. C’est là que nous ne pouvons pas nous contenter de la seule logique de son discours, de sa dimension de cohérence et de vérité. Nous oublions encore sa jouissance, celle de son corps dont tout est parti. Or elle jouit de son rapport à dieu. Elle s’arrête de parler, sourit étrangement et témoigne de son contact avec dieu, de son mode particulier du rapport au langage.
 
Le parlêtre.
Le terme de parlêtre va nous permettre de faire entendre cette dimension. Le parlêtre n’est pas le sujet du manque à être. Il implique la jouissance du corps et le rapport à un partenaire. Avec le parlêtre, c’est l’ensemble du corps qui est pris. C’est ce que Lacan nous a appris avec ses deux moments de lecture de Schreber. Ce n’est plus Schreber et une approche de l’hallucination par la replique qui reste dans le registre de la communication, C’est, 10 ans après, un phénomène de corps où la pensée est jouissance. On peut repérer chez cette femme une circulation de la jouissance, sur le mode d’un fort-da, dans le don, la gérance et le fait de devoir rendre des comptes. Par ailleurs on voit que tout son corps est pris par un partenaire qui a aussi un corps. Elle ne peut pas pas soustraire son corps à l’Autre qui a aussi un corps et même des biens qui ont besoin d’elle pour être géré. [1]
Comme parlêtre elle a un partenaire fait de l’objet voix qui est restée sur son corps propre. Il n’y a pas eu non plus cession de l’objet voix ni son incorporation « comme altérité de ce qui se dit. [2]» Du coup cette voix ne la lâche pas puisqu’elle n’est pas extraite ni inscrite dans « le vide de l’Autre »[3]. Mais nous pouvons aussi constater que, comme toute voix, elle « réclame obéissance ou conviction. »[4].
En fait le parlêtre, comme le rappelle Jacques-Alain Miller, n’est que de sens, de sens joui. La chaîne signifiante travaille pour la jouissance sans se rapporter à l’Autre. C’est en fait parler, non pour demander, pour avoir de l’amour et de la reconnaissance mais uniquement pour la jouissance[5]. De ce point de vue, dans cette présentation de malade, cette femme s’est bien payé « une tranche de verbe”[6].
Le parlêtre laisse le réel, sous la forme du rapport, du lien, à l’extérieur de sa parlotte[7]. Et c’est dans le lien avec les autres comme elle nous le rapporte que l’atomisme relationnel de ce parlêtre rencontre la perplexité qui fait retour. Le glissement vers l’affolement comptable sans mesure s’opère quand s’ouvre une béance qui n’a pas été inscrite dans la logique. C’est le retour dans le réel de ce qui n’a pas été inscrit. C’est ce qu’elle appelle son souci dans les contacts humains. Elle évoque très allusivement une telle situation juste avant qu’elle nous ait fait part de son rapport à dieu. Quand elle joue dit-elle à des jeux comme le scrabble elle a souvent le sentiment que le scrabble y était, qu’il a été volé et qu’une certaine malveillance de l’Autre se manifeste. Cette mise en scène d’un objet volé est là aussi une transcription dans l’imaginaire de la nécessité structurale d’une perte qui s’inscrit dans l’Autre. Ce n’est pas le fait de mettre en jeu des cases vides pour la combinatoire de lettres. C’est la règle d’une succession d’un ordre des joueurs, donc d’une temporalité, qui ici peut faire fonction d’Un père par rapport à sa logique binaire. L’ordre symbolique de la succession des joueurs introduit d’elle-même la possibilité de perdre. On réalise à nouveau en quoi l’angoisse n’est pas à situer dans une dimension spatiale mais plutôt temporelle où s’inscrit la rencontre de la béance ouverte par toute rencontre avec le réel.
 
Le triomphe de la religion.
L’inassimilable angoissant a produit une contrainte à penser. Un dieu en a surgi. Ce n’est pas le dieu de l’interdit mais un dieu signifiant, la foi au langage. Le religieux est donateur de sens[8]. « La religion est faite pour ça, pour guérir les hommes, c’est-à-dire pour qu’ils ne s’aperçoivent pas de ce qui ne va pas[9]». Et ce qui ne va pas, ce qui ne marche pas, Lacan l’appelle le réel qu’il met en équivalence avec le symptôme[10]. Ce qui ne marche pas, un corps blessé et cette étrange boule qui s’en détache pourrait rester hors sens et ménager, inscrire une place vide autour de laquelle pourrait s’ordonner son monde. Au contraire elle le fait entrer dans le sens qui du coup n’a plus de limite. En choisissant sans le savoir une logique sans reste, elle s’engage dans une comptabilité et une gérance ravageante puisqu’elle qui n’a plus de mesure. Tout semble comptabilisable.
C’est pour cela que la religion, comme tout sens, est de structure un délire[11], délire d’interprétation à partir d’un S1. Elle est sacrifice du hors sens pour le sens. La différence de diagnostic, dans cette conception du délire généralisé du sens, réside dans la production ou non d’un lien social. Mais ça nous permet aussi de prendre la mesure de ce que Jacques-Alain Miller appelait du coup l’interprétation à l’envers propre à la psychanalyse.
 
Le ravage : la foi dans la bonté de la parole ?
Lors du séminaire du 20 novembre 2OOO[12], Jacques-Alain Miller, évoquant le cas d’un enfant dont, pour reprendre son terme, on avait produit une « maturation accélérée » du délire, se demandait s’il ne valait pas mieux « revaloriser le réel ». La pente vers le sens semble inéliminable comme le rappelait le titre de l’intervention de Lacan dont nous venons de nous servir : « Le triomphe de la religion ». Cette pente emporte une face de l’orientation du signifiant. Mais Jacques-Alain Miller se demande ce qui se serait passé si « on n’avait pas eu la même foi dans la bonté de la parole. » En somme qu’est ce qui se serait passé si « on avait réussi à garder un peu plus mince le phénomène élémentaire ». En somme à fixer son orientation sur un S1, à l’envers de l’interprétation, en valorisant son poids de réel, on laisse la possibilité d’inventer un savoir y faire avec celui-ci.
Pour cette femme c’est bien à partir de cette corporisation des signifiants, quand le verbe s’est fait chair que cette femme s’est mise à jouir, par la parole, de son monde. La manière dont elle a nommé a bien décidé de son mode de jouir psychotique. Les signifiants l’ont emportée, ravie, voire ravagée, loin de cette rencontre indélébile marquée par un S1.
À considérer les humains comme de toute façon des ravagés, ravagés par le langage, il faut alors prendre position, au cas par cas, sur ce qui serait une « revalorisation du réel ».
De ce point de vue, il restera, bien sûr, toujours à vérifier, après coup, si une présentation de malade s’était orientée dans cette direction.
 
 
Jacques Ruff
 


[1] Jacques –Alain Miller, Séminaire 09/06/1999
[2] Lacan, Séminaire X, p. 318
[3] idem p. 318
[4] idem p. 319
[5] Jacques –Alain Miller, Séminaire 09/06/1999
[6] Le triomphe de la religion. Seuil p. 91
[7] Jacques –Alain Miller, Séminaire O2/05/2001
[8] Lacan J. Le triomphe de la religion p. 79-80 Seuil 2005
[9] Idem p. 87
[10] Idem p. 87
[11] Jacques –Alain Miller, Séminaire 20/11/2002.
[12] Revue Mental n° 9 p. 22

 

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