Conclusion


Conclusion du séminaire de lectures de l’Antenne clinique à Gap

13 mai 2011

Pour une noeurologie

Jacques Ruff

 

 

         Nous sommes partis de la jouissance narcissique, celle du miroir, une jouissance de l’image, le fait d’adorer le corps que l’on croit avoir, pour en arriver à la fin à la jouissance du corps, au-delà de la jouissance que procure le fantasme. Nous sommes passés de la jouissance du sens, de la jouis sens, au corps qui se jouit pour reprendre la  formule de Lacan. « Nous ne savons pas ce que c’est que d’être vivant sinon seulement ceci qu’un corps, cela se jouit »[1].

         Comment aborder ce corps qui se jouit, de quel outil se servir pour rendre compte de cette Unité jouissante qu’est le parlêtre. Réponse : des nœuds borroméens. « Le corps n’a de statut respectable, au sens commun du mot, que de ce nœud.»[2]

         Cette affirmation est surprenante, voire incompréhensible. Comment comprendre d’une part que notre corps n’aurait de statut que du nœud et que le nœud, soit le nœud borroméen,  serait seul à lui donner un statut respectable ?

         J’avais ouvert notre travail de séminaire de lectures de cette année par ce terme de coupure dans la langue qui s’illustrait d’une sculpture. C’était annoncer, qu’entre les cinq premiers paradigmes et le sixième[3], il y avait une coupure, une rupture. Nous avons fait entendre à chaque paradigme l’outil théorique dont Lacan se soutenait : schéma Z, graphe, discours. Le noeud borroméen serait l’outil qui conviendrait à ce sixième paradigme, paradigme de rupture. Lacan dit qu’il est « un appui à la pensée ».[4]

         Mais ici ce serait un appui pour penser la fin de la cure, c’est-à-dire ce temps où, comme on l’a répété, on passerait du symptôme porteur de sens au sinthome comme ce qui contient un noyau de jouissance irréductible, en somme l’incurable dont nous sommes faits.

 

N’a de statut respectable que de ce noeud

 Le statut du corps comme noeud

 

 

 

 

         Pour aborder le corps qui n’a «statut que du nœud », cette noeurologie, je reprendrai la réponse que Lacan faisait à Marcel Ritter qui l’interrogeait sur le rapport  entre l’ombilic du rêve et le réel[5]. Je reprends le texte de Freud : «Les rêves les mieux interprétés gardent souvent un point obscur ; on remarque là un nœudde pensées que l’on ne peut défaire, mais qui n’apporterait rien de plus au contenu du rêve. C’est l’ « ombilic » du rêve, le point où il se rattache à l’Inconnu (Unerkannte). Les pensées du rêve que l’on rencontre pendant l’interprétation n’ont en général pas d’aboutissement, elles se ramifient en tous sens dans le réseau enchevêtré de nos pensées. Le désir du rêve surgit d'un point plus épais de ce tissu, comme le champignon de son mycélium[6] ». Lacan prend à la lettre cette métaphore freudienne. Chacun de nous porte, sur son corps, la trace, la cicatrice d’une coupure. Il rappelle d’abord que cette coupure s’est opérée non pas entre l’enfant et la mère mais entre l’enfant et le placenta. En fait le corps vivant comme les pensées d’un sujet naissent d’une cicatrice, d’un stigmate. Pas de corps vivant ni de pensées sans la trace d’une cicatrice, sans la localisation d’un point noué qu’il nomme trou fermé. On peut avancer qu’un sinthome au sens de la fin d’une cure comporte ce stigmate, ce point de jouissance comme trou fermé. Comparer la fermeture à un trou n’est pourtant pas évident à penser dit Lacan. En effet, c’est presque antinomique. Un trou est un orifice. Pourtant cet ombilic est bien un trou fermé, un nœud qui fait trace du fait qu’on est né de ce ventre maternel là et qu’après  neuf mois tout ce qui  provenait de ce lieu de vie s’est bouclé, fermé. Lacan, et c’est surprenant, soutient cette analogie, cette similitude entre la fermeture au niveau du nombril, ce nœud de l’ombilic et le nœud borroméen. Le nœud borroméen est centré sur un trou fermé et ce trou, ce lieu opaque est celui qui se rencontre au niveau du désir de nos parents, du malentendu dont on est né, de l’opacité de leur désir. 

Du manque au trou

         Ce qui est à retenir est donc l’émergence dans ce nouvel outil qu’est le noeud du terme de trou pour aborder le corps jouissant du parlêtre, le corps symptôme. Quand on parlait du sujet, $, on parlait d’un manque à être qui trouvait son complément dans un semblant d’être, cet objet a qui se rencontre dans le fantasme. Avec le parlêtre, il ne s’agit plus de manque mais de trou. Ce trou fermé localise le point où le parlêtre se constitue comme corps ou énonciation vivante. Parler d’énonciation vivante n’est pas une métaphore puisque le dire et le jouir du corps vivant sont désormais indissociables. Lacan parle d’ailleurs, à l’occasion, de la langue comme d’un corps vivant. Pour lui « à chaque instant on la crée [7]». On crée un corps parlant, vivant ou pas selon qu’on se repère ou que l’on contourne ce qui fait trou pour chacun. Lacan, par sa présence tous les mercredis, pendant trente ans en aura donné le témoignage. Il aura parlé à partir de ce qui chez Freud faisait trou pour lui. Je dirais la même chose pour Jacques-Alain Miller. « J’ai une discipline, je me rapporte vraiment à ce que j’ignore, une pente vers ce que j’évite, pour cible ce que je contourne, toujours en retard sur ce qu’il y a à savoir, avec une mise en demeure qui vient du public, une dette créance qu’ils me font, d’où la mauvaise humeur devant ce point écrasant. Aller vers l’unheimlich de la jouissance, ne pas comprendre Lacan et la psychanalyse c’est mon aliment.»[8]

Pourquoi : n’a de statut respectable ?

         Qu’est ce que donner alors un statut respectable, au sens commun, pour le corps. Au sens commun ce serait vraiment prendre en considération, avoir des égards pour le corps. Aurait-il été alors déconsidéré ? Aurait-on manqué de respect au corps ? Peut-être que de l’adorer parce qu’on croit qu’on l’a c’est lui manquer d’égard. En effet Lacan souligne qu’on ne l’a pas « puisqu’il fout le camp à tout instant »[9]. Mais ce qui fout le camp ce n’est pas le corps mais l’organisme qui vieillit, se dégrade. C’est confondre le corps et l’organisme et n’avoir pas compris en quoi l’incidence du langage sur l’organisme produit un corps dont le nœud est le statut le plus respectable pour en parler.

Le statut de corps borroméen

         Le noeud serait donc « un appui à la pensée » pour sortir de nos représentations imaginaires quand on aborde le corps. L’imaginaire voile le trou, voile la castration. L’image nous fait croire que ce qu’on voit contient tout. D’où l’adoration.

Nouage

           Le nœud borroméen est donc un visuel particulier puisqu’il ne va pas voiler le trou. Mais parler de nœud nous fait oublier qu’il n’existe pas comme tel. Il résulte d’une opération : un nouage. L’image statique du nœud, son visuel, fait oublier la fabrication du nœud lui-même, c’est-à-dire le fait de lier, de réunir, de faire tenir ensemble des éléments qui n’ont pas de rapport entre eux. Parler du corps comme ayant statut de nœud c’est donc affirmer que le corps comme tel n’existe pas au sens où de naître suffirait pour en avoir un. Le corps comme le noeud se fait au sens où Lacan dit que le corps se jouit et non qu’il jouit. Dans le visuel on distingue en effet trois ronds qui sont identiques mais distincts. Chacun est fermé sur lui-même, a sa consistance et donc fermé à l’autre. Pour les distinguer, il faut leur donner des couleurs différentes ou des noms. Lacan nomme par imaginaire, symbolique, réel trois ordres, dimensions ou catégories hétérogènes Il faut encore nouer, lier ces éléments qui ne le sont pas naturellement pour faire le corps d’un parlêtre.

Les ronds sont des trous

           Prendre deux ronds pour les lier c’est soit en couper un pour le faire passer dans l’autre soit en prendre un troisième pour les lier ensemble. C’est le même problème avec trois. Soit c’est produire des dessus-dessous qui vont permettre le nouage des trois soit c’est faire appel à un quatrième élément pour les faire tenir ensemble. Le seul fait de nouer deux ronds implique donc déjà qu’un rond a un trou. Et c’est par ce trou qu’une dimension pourra se lier à une autre.  

 L’imaginaire, le symbolique, le réel sont troués.

           Nommer par imaginaire, symbolique et réel ces trois ronds, c’est donc aussi dire que ce sont trois ordres qui comportent un trou. On peut être surpris. Mais en fait c’est bien ce à quoi l’on est arrivé dans les élaborations précédentes. On part donc ici de ce à quoi l’on est arrivé.

           Le trou dans le S est ce que Freud appelait l’Urverdrängt, le refoulement originaire, soit l’ombilic dont on parlait précédemment. C’est la rencontre d’une contingence, d’un impossible qui fait trou, cicatrice dans l’ordre du symbolique. On avait vu dans le graphe en quoi l’Idéal du moi I(A) en bas du graphe masquait le trou du symbolique  que Lacan écrivait S(A).

           L’image voile le trou. Elle est bouche trou. On se rappelle du premier paradigme où l’imaginaire venait au moment où un défaut du symbolique se manifestait. Lacan rappelait la théorie de Bolk, celle de la prématuration de l’humain pour rendre compte de la jubilation au miroir. La jubilation n’est que l’anticipation d’une image pour donner unité au corps morcelé. L’image, notre moi, notre narcissisme n’est qu’une enveloppe pour notre être d’objet.

           Quant au réel il faut là aussi pratiquer des extractions, localiser des trous, donc des bords. Le psychotique nous y rend sensible lui pour qui cette extraction ne s’est pas faite au point de devoir les faire dans le réel. C’est ce qu’on a vu aussi avec le circuit pulsionnel qui s’origine d’un trou fait de la perte d’un objet du corps mis dans l’Autre. 

           Il faut donc pour chaque dimension se repérer d’un trou. Or Lacan nous rappelle que « chez la plupart, le symbolique, l’imaginaire et le réel sont embrouillés au point de se continuer les uns dans les autres, à défaut d’opération qui les distingue comme dans la chaîne du nœud borroméen »[10]. Autrement dit le rapport au corps pour chacun de nous n’est pas simple et ne sera jamais simple[11].

Les trois jouissances et l’objet a asexué

           Le nouage des trois ronds, des trois ordres produit ce trou fermé, cet ombilic dont on parlait au début. Ce trou central, qui fait que le corps jouissant tient, est nommé par Lacan objet a, objet asexué, reste inanalysable de jouissance. On voit là qu’il n’est pas le reste de l’opération symbolique comme dans les paradigmes précédents. Il se cerne, se coince par trois  jouissances qui le bordent. C’est le schéma qu’il donne en 1974 avant le Séminaire XXIII dans sa Troisième Conférence à Rome.

1)     le sens-joui, entre I et S, hors du réel, est du symbolique marqué par l’imaginaire. La parole a prise sur cette jouissance.

2)     la jouissance phallique, entre R et S, hors corps, est du réel marqué par le symbolique, exclu de l'imaginaire mais articulée au langage, donc une jouissance véhiculée par le signifiant

3)     la jouissance du corps de l’Autre, entre l'I et le R, est hors du Symbolique, donc qu'on ne peut appréhender dans la langue. C'est le corps qui jouit hors discours : les femmes ne peuvent rien en dire.

 

 

N.B. La présentation de malade aura permis d’illustrer ces points. Le cas n’a pas été repris ici. 

 



[1]Lacan J. Le Séminaire, Livre XX, Encore, Seuil,  1973,  p. 25

[2]Lacan J. Le Séminaire, Livre XXIII, Le sinthome, Seuil,  2005, p. 37

[3]Miller J-A. Cause freudienne n° 43, « les six paradigmes de la jouissance »; Navarin Seuil, 1999, p. 7 sq

[4]Lacan J. Le Séminaire, Livre XXIII, Le sinthome, Seuil,  2005, p. 144

[5]Réponse de J. Lacan à une question de Marcel Ritter. Publié dans les Lettres de l’École freudienne. 1976, n°18

[6]Freud S. L'interprétation des rêves, PUF, 1973 p. 446

[7]Lacan J. Le Séminaire, Livre XXIII, Le sinthome, Seuil,  2005,  p. 133

[8]Miller J-A, Cause et Consentement, cours (inédit ) séance du 4 novembre 1987.

[9]Lacan J. Le Séminaire, Livre XXIII, Le sinthome, Seuil,  2005, p. 66

[10]Lacan J. Le Séminaire, Livre XXIII, Le sinthome, Seuil,  2005, p. 87

[11]Lacan J. Le Séminaire, Livre XXIII, Le sinthome, Seuil,  2005, p. 148

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