Paradigme 3 : La jouissance impossible


PARADIGME III - LA JOUISSANCE IMPOSSIBLE

BRUNO MIANI[1]

 

Rappel à propos des séminaires de Lacan:

Séminaire 1 à Sé. 6: il s’agit pour Lacan de dégager le travail de l’inconscient à partir du signifiant. C’est le retour à Freud.

Séminaire VII : il fait rupture, car il s’agit ici de dégager une place de l’objet comme opposée à la logique signifiante: si le signifiant parle, l’objet se tait et ainsi échappe aux lois du signifiant ou de la parole 

 

On peut repérer deux mouvements, deux enjeux  qui organisent cette bascule dans l’enseignement de Lacan : la jouissance prise comme réelle et l’objet.

 

1°/ La promotion de la jouissance comme réelle, paradigme III

 

Il s’agit dans le paradigme trois de Jacques-Alain Miller[2] de donner à la jouissance son autonomie : la jouissance n’est plus périphérique comme dans la paradigme 1 où elle n’était prise en considération que parce qu’elle venait troubler l’ordre symbolique, avant de rentrer au bercail du symbolique dans le paradigme II.

Dans ce paradigme que Jacques-Alain Miller nomme le paradigme III, Lacan éleve la jouissance à la dignité du symbolique et de l’imaginaire en la situant comme réelle. Le Séminaire VII (le seul séminaire que Lacan aurait voulu écrire lui-même): « L’Éthique de la psychanalyse »[3] fait donc bascule au regard des précédents. JAM parle à son sujet de  rupture, elle est issue de la promotion du réel, ici la jouissance est hors système et elle a pour trait, un caractère absolu.

Cette jouissance impossible est dans la lignée de Freud, celle du mythe du meurtre du père et de l’interdiction de la jouissance qui en découle directement (CF Totem et Tabou et Malaise dans la civilisation). Contrairement à ce que peut croire l‘obsessionnel, le meurtre du père renforce l‘obstacle à la jouissance. A l’issue du meurtre du père, l‘interdit de la jouissance fait désormais exister cette jouissance comme inatteignable car elle est au-delà de l‘interdit. Cela lui donne sa dimension de réel dont Freud tente de rendre compte par le mythe. 

 

 

 

 

 

2°/ L’objet

 

La jouissance est muette car elle est hors symbolique, elle est informe car hors imaginaire. Elle se réduit ici à une simple place vide que Lacan nomme, Das Ding, terme qu’il emprunte à Heidegger pour désigner la Chose, muette et sans forme.  

 Cette Chose est la préhistoire de l’objet petit a. Ce n’est pas l’objet de la relation d’objet dans la psychanalyse ou dans la psychologie. Il s’agissait alors d’une simple relation entre un sujet et un objet que l’on peut qualifier de « naturel », comme les objets winnicottiens.

Chez Lacan, l’objet ne vient pas compléter le sujet comme l’objet transitionnel de winnicott. Ici l’objet produit le sujet: c’est lobjet comme cause. Avec l’objet, Lacan avance une causalité diférente de celle du signifiant puisqu’elle trouve son fondement dans la jouissance de La Chose. D’où la difficulté: comment fonder une causalité du sujet à partir d’un élément qui est l’objet et qui lui reste radicalement étranger ou extérieur?

C’est cependant l’orientation du dernier enseignement de Lacan.  

 

KANT AVEC SADE

 

Pour questionner cela, je vais m’avancer en me soutenant de deux textes de Lacan qui constituent le seuil d’entrée du dernier enseignement de Lacan: il s’agit du Séminaire VII, L’Éthique de la psychanalyse (1959-1960) et « Kant avec Sade » que l’on trouve dans les Écrits[4] et qui date de Septembre1962 et dans lequel, Lacan prend pour référence 2 systèmes éthiques apparement opposés, celui du philosophe Emmanuel Kant et celui de Sade.

Je vais très rapidement décrire le système éthique de Kant et le confronter au système sadien tel qu’on le trouve surtout dans un texte « La philosophie dans le boudoir »[5]. En effet, grâce à la confrontation de Kant avec Sade, Lacan va repenser la psychanalyse à partir de l’objet et non plus du signifiant et cela aboutira 10 ans plus tard au Discours de l’Analyste comme envers du Discours de l’inconscient[6].

 

Donc, chez Kant: toute éthique se fonde sur un choix.

 

Chez Kant, la loi morale s’impose au sujet comme une pure volonté qui serait détachée de toute expérience que Kant nomme le pathologique et qui apparaît commùe le vécu propre du sujet. Kant fonde  son éthique non sur un fait d’expérience, mais sur la liberté comme condition absolue:

« Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle »[7]

C’est le fameux impératif catégorique kantien unique et inconditionnel auquel peuvent être réduits tous les commandements ou impératifs moraux. Je retiens simplement que Kant construit une éthique qui est totalement détachée de l’expérience qui relève toujours du particulier, pour se fonder sur une volonté qui peut ainsi se faire entendre au niveau universel.

C’est également le point commun avec Sade : l’un et l’autre appuient la validité de leurs éthiques sur leur portée universelle. Le commandement moral  est donc celui qui vaut pour tous et que tout un chacun reconnaît clairement comme s’imposant à lui, par son évidence de loi universelle.

Alors qu’en est-il de la jouissance dans un tel système qui ne s’appuie sur aucune expérience vécue toujours susceptible d’être entachée de jouissance? Ici la jouissance particulière s’oppose au bien moral et à sa valeur universelle. Chez Kant, cette jouissance particulière fait l’objet d’un rejet au profit d’une autre jouissance qui serait celle que le sujet peut trouver dans l’obéissance à la loi. C’est le fameux exemple du gibet proposé par Kant : où la passion luxurieuse d’une nuit avec l’objet aimé se paierait au petit matin du prix du gibet : Que choisir ? dit Kant. La réponse est évidente.

       Donc on trouve chez Kant, d’une part une éthique qui ne repose sur aucune expérience, donc sur aucun objet et d’autre part, une jouissance rejetée qui se réduit à se confondre avec la loi (nous serions ici dans la jouissance symbolisée du paradigme II de Jacques-Alain Miller).

Or, c’est précisément à partir du rejet de la jouissance chez Kant, que Lacan va assimiler son système éthique à celui de Sade. Nous verrons en effet, que dans le système sadien, il y a également évacuation de la jouissance au profit du fantasme qui vient s’y substituer comme la trace d’une jouissance désormais inaccessible.

 

Or, Lacan retrouve la trace d’une jouissance dans le système kantien à partir de l’objet qui en est rejetté.     

      Écrits 768:  Or, cet objet se dérobe, précise Lacan et cet objet se devine à la trace que laisse.. chez Kant, son dérobement.. ».

 C’est ce qui donne à l’œuvre de Kant « un érotisme sans doute innocent mais perceptible [8]» .

Cet érotisme innocent est donc le signe que la jouissance rejetée de la morale kantienne fait ici un retour discret mais assuré. L’œuvre éthique de Kant indique donc cette jouissance ainsi que la place vide de la Chose comme un centre de gravité autours duquel l’œuvre de Kant est astreinte de tourner en la rejettant.

 L’éthique de la psychanalyse vient-elle corriger l’oeuvre de Kant en ajoutant ce qui s’y dérobe, à savoir la jouissance ?

  Ce n’est pas la position de Lacan : il n’a pas cherché à démontrer que la psychanalyse se fonderait à partir de l’objet que la morale kantienne évacue. Dans son texte, Lacan procède autrement : il choisit plutôt d’établir un parallélisme entre Kant et Sade, ce dernier venant compléter Kant en lui apportant l’objet qui lui faisait apparement défaut.

Ce mouvement va permettre ensuite à Lacan d’aborder la question de l’éthique de la psychanalyse et la place du psychanalyste.

 

Kant avec Sade

Reprenons ce parallèle, tel que Lacan le formule dans l’Éthique de la psychanalyse[9]  :

« Si l’on élimine de la morale tout élément de sentiment.., si l’on invalide tout guide qui soit dans notre sentiment, à l’extrême, le monde sadiste est concevable.. Comme un des accomplissements possibles du monde gouverné…  par l’éthique kantienne telle qu’elle s’inscrit en 1788

(date de la Critique de la raison pratique) ».

 

Or, Kant ajout un corrélatif sentimental à la pureté de sa loi moraleet  qui n’est rien d’autre que la douleur. Voici le passage de Kant :[10]

  « Nous pouvons voir a priori que la loi morale…, par cela même qu’elle porte préjudice à toutes nos inclinations, doit produire un sentiment qui peut être appelé de la douleur. »

       La douleur comme effet de la loi morale, réintroduit ce qui avait été évacué chez Kant, à savoir la jouissance qui était refusée dans son système éthique.

  Donc, pour Lacan « Kant est de l’avis de Sade », dans la mesure où « pour atteindre absolument la Chose (Das Ding).. Sade nous indique à l’horizon, Essentiellement la douleur. ». [11].

 C’est également par la douleur que Sade va forcer les barrières du bien et du beau pour tenter d’atteindre une jouissance qui serait au-delà.

 

       Nous avons donc, chez Kant, une jouissance qui est rejettée grâce à la liberté de la loi morale et cette jouissance se repère seulement à la trace laissée par son absence dans l’œuvre du philosophe. Chez Sade cette même jouissance, va trouver son objet apparent.

Ici, en effet, la jouissance devient l‘objet exigible d‘un droit, mais il s’agit d’une jouissance insolite, nous dit Lacan, à s’y faire droit à la mode de Kant » parce qu’elle est posée comme règle universelle[12]- Écrits 768.

         Autrement dit, chez Sade jouir du corps de l’Autre se fonde sur la loi universelle: c’est en effet, à la Nature que Sade déclare emprunter sa loi, lui assurant ainsi sa dimension universelle.

      Voici la loi sadienne(in « Philosophie dans le boudoir » ), citée par Lacan (Écrits 769):

« J’ai le droit de jouir de ton corps, peut me dire quiconque et ce droit je l’exercerai, sans qu’aucune limite m’arrête dans l’exercice des exactions que j’ai le goût d’y assouvir ».

C’est la règle où l’on prétend soumettre la volonté de tous, pour peu qu’une société lui donne effet par sa contrainte.

Et cette règle, chez Sade, se fonde sur la déclaration des Droits de l’homme et du citoyen qui était récemment promulguée et dont Sade était un ardent défenseur (Sade- « Français encore un effort pour être républicains»[13]).

 

Voici l’interprétation qu’en donne Sade où il associe Droits de l’homme et Jouissance[14]-  

« C’est parce qu’aucun homme ne peut être d’un autre homme la propriété, ni d’aucune façon l’apanage, qu’il ne saurait en faire prétexte à suspendre le droit de tous à jouir de lui chacun à son gré ».

 

      La loi morale de Kant l’avait conduit à choisir le bien moral au dépend du pathologique (le ressenti de l’expérience) et cela aboutit à une liberté purement formelle, apparement délestée de la Chose et donc de la jouissance. Par contre, Sade met au premier plan l’ objet qui fait ainsi une place à la jouissance qui serait exigible par chacun. Cependant, et c’est la particularité du système sadien, le choix qui fonde l’éthique n’est pas du côté du sujet comme chez Kant, mais ce choix est toujours renvoyé sur l’Autre. Si la division subjective est le nerf de toute éthique nous dit Lacan, chez Sade cette division est imposée à l’Autre. C’est cette division que le sujet sadien impose à l’Autre, qui dans son système sadien, va être confiée au fantasme. Donc, on s’aperçoit que la perversion accentue à peine la fonction du désir chez l’homme en tant que le désir institue la dominance de l‘objet a du fantasme, à la place privilégiée de la jouissance.[15]Le désir substitue l’objet à la jouissance.

 

                    

 

                                                

   La perversion a ceci de particulier d’ajouter seulement une récupération de jouissance qui va concerner l’Autre, c’est-à-dire la victime dans le système sadien[16].

        En effet, Lacan a une thèse originale au sujet de la perversion et du   fantasme sadien : le sujet c’est-à-dire le personnage sadien n’est jamais du côté de la jouissance, mais il se fait seulement l’instrument de la jouissance de l’Autre qu’il cherche à obtenir en divisant cet Autre.

On peut remarquer que cette division de l’Autre est identique à celle qui existait déjà chez Kant : il s’agit de la division qui fonde tout choix éthique entre le bien avec sa loi morale et le pathologique, c’est-à-dire la jouissance des plaisirs de la vie. L’opération est commune à Kant et à Sade, mais chez Sade, à la différence de Kant, cette division est strictement imposée à l’Autre. Dans le montage sadien, il est toujours exigé que la victime (l’Autre) choisisse entre l’infamie ou la mort. Et Sade pousse cette exigence éthique au point que la victime aille jusqu’à choisir la mort : C.F. Juliette à Venise chez le magistrat Zéno[17].

On peut dire que ce choix imposé à la victime constitue le fantasme sadien qui vise le point ultime de la division du sujet, au-delà même du Principe de plaisir. En effet, le tourmenteur sadien cherche à obtenir de la victime sa division par la jouissance même. Pour cela, le sujet, c’est-à-dire le tourmenteur, va se faire lui-même l’objet, l’instrument par lequel, on peut obtenir cette division de l’Autre. Le tourmenteur va donc présenter la rigidité propre à l‘objet, cette pétrification (portrait de Sade par Man Ray), signe que de son côté n’existe aucune place pour le manque à être qui est le propre du sujet. Grâce à cette pétrification, le personnage sadien se place hors de tout rapport imaginaire à l’autre dont la pitié pourrait être l’indice. Le monde de Sade ne comprend pas le semblable. Le personnage sadien parce qu’il est sans pitié, se place définitvement hors de l’Autre et donc également hors la loi en incarnant l’objet dans le scénario du fantasme sadien. Le hors la loi est chez Sade figurédans le soin extrême que prennent ses personnages à s’isoler totalement de la société pour commettre leurs exactions[18]. Ainsi la première partie du texte de Sade est-elle consacrée à décrire l’isolement total du château de Selling où s’est enfermée la troupe des tourmenteurs avec leurs aides et leurs victimes. Grâce à l’ isolement, la loi est défintivement exclue au profit d’un règlement très rigoureux qui organise tous les rapports, c’est-à-dire tous les plaisirs car ce règlement constitue  le scénario même du fantasme sadien  auquel on peut se référer dans les Ecrits de Lacan[19].    

La jouissance est mauvaise

 

Porté par son désir, le bourreau prend la place de l’objet dans la formule du fantasme. Il se fait l’instrument ou la voix d’une volonté de jouissance absolue qui est la Loi naturelle qui vient à la place de la Loi morale de Kant. A partir de là, il s’adresse à la victime, c’est-à-dire au sujet divisé par le langage à qui est laissée tout le poids de la subjectivité. Il s’agit de la diviser entre sa soumission à la voix impérative de la Nature et sa révolte contre la douleur, jusqu’à obtenir son évanouissement qui sera retardé au maximum. On voit que cette opération comporte également un calcul du sujet, à partir de l’objet (a) et qui sera symbolisé par la flèche qui va de (a) vers S. Mais quel calcul? Il s’agit dans le fantasme pervers de produire un sujet qui serait totalement identifié à la jouissance, ce que Lacan nomme « le sujet brut du plaisir ». Et pour obtenir ce sujet du plaisir, il faut extraire la part de douleur qu’il y a dans la jouissance, il faut isoler ce qui est mal dans la jouissance pour produire un pur plaisir: d’où la formule de Lacan à propos de ce 3e Paradigme : La jouissance est mauvaise, la jouissance c’est le mal.

 

La barrière du pathologique

 

En effet, le fantasme pervers vise un au-delà du Principe du plaisir. Il veut forcer la barrière du pathologique kantien. Il s’agit toujours de forcer la barrière du ressenti du corps de la victime, qui est également une barrière sur la voie de la jouissance afin d’atteindre une jouissance qui serait au-delà et qui semble ne jamais pouvoir s‘atteindre réellement.  En cela le personnage de Justine[20] est paradigmatique d’une telle recherche, puisque malgré les tourments physiques qu’on lui inflige continuellement, la beauté intacte de son corps fait toujours barrière à l’accés à la jouissance.

 

Toujours trop tôt

 

C‘est le leitmotiv que répètent les tourmenteurs sadiens devant la mort de leur victime: « toujours trop tôt». C’est également pour cette raison que Sade député à l’assemblée conventionnelle, a voté contre la mort du roi Louis XVI. Si la disparition de la victime est chez Sade, insignifiante, cependant, elle se produit toujours trop tôt parce que cette disparition indique la limite même d’un système sadien qui se voudrait infini afin d’atteindre la jouissance impossible qui est au-delà du plaisir. D’où la volonté de prolonger encore et toujours les tourments afin de retarder au maximum le moment de la disparition car cette disparition du corps ou de la victime est le stigmate qu’il y a encore pour eux, un réel qu’ils n’atteignent pas[21]. C’est la vertueuse Justine enfin foudroyée par un éclair du ciel à  la fin du roman.

Pourquoi toujours trop tôt ? Parce que tout n’a pas encore été dit dans la scène sadienne, tant que l’objet de jouissance n’a pas été nommé, répertorié, coulé dans des lettres, il doit survivre. Il doit être encore soumis aux coups du bourreau qui poursuit ainsi son découpage symbolique sur le corps de la victime. Cela faisait dire à Lacan que chez Sade, les exactions des bourreaux étaient plutôt de principe.

Chez Sade, la capacité de résistance des victimes est donc proportionnelle à ce qu’il y a encore à dire. C’est la victime évanouie que le bourreau va réveiller car tout n’a pas encore été dit. Sa survie dépend donc de ce qui de la jouissance, ne s’est pas encore dit. C’est identique à l’écriture même de Sade. Une écriture dont l’excès viserait un dire total, un dire qui serait sans aucun reste et qui contiendrait ainsi toute cette jouissance qui  peut déborder  le dire. Même si chez Sade, la victime n’a jamais droit à la parole, elle subsiste encore par son cri que Roland Barthes qualifie de « fétiche sonore »[22].

         D’où également chez Sade, l’artifice de la beauté toujours intacte de la victime qui ne semble jamais pâtir des exactions que lui font subir ses tourmenteurs. C’est la fonction de la beauté dans la tragédie nous dit Lacan[23], barrière extrême à interdire l’accès à une horreur fondamentale, c’est-à-dire la jouissance réelle en dehors de toute forme. 

C’est également ce qui pousse le système sadien a vouloir atteindre la jouissance réelle au-delà même de la mort réelle du sujet, dans une seconde mort où les atomes du corps seraient eux-mêmes séparés, désintriqués et dispersés. C’est enfin la volonté de Sade de disparaître lui-même après sa mort, exigeant d’être enfoui sous un buisson à l’entrée de son château de Lacoste.

          

 

Limite du système sadien et du fantasme pervers pour atteindre la jouissance réelle

 

Cette limite est l’échec à obtenir une jouissancequi serait adéquate au discours, une jouissance qui pourrait entièrement se dire, ce qui conduit à la fonction même du fantasme chez Sade. Le fantasme en effet, est un substitut à cet échec de la parole à dire toute la jouissance. Il a une fonction de suppléance. Le fantasme sadien cherche à prolonger infiniment le cycle du plaisir afin de le rendre adéquat à celui de la jouissance. Et en cela, il nous renseigne sur la fonction même du fantasme – Remarquons que c’est parce que le sujet Sade n’est pas pervers, mais sans doute obsessionnel, que son oeuvre peut nous renseigner sur le fantasme pervers. Le fantasme est la solution sadienne devant l’impuissance à atteindre la jouissance impossible et réelle.

 Le pathologique impose sa loi en arrêtant le sujet sur le chemin de la jouissance, c’est la barrière du plaisir dont se plaignent les personnages sadiens : « décharger toujours trop vite ». A l’obstacle du corps, le fantasme propose donc un au-delà du principe de plaisir. La solution sadienne est donc la douleur. Elle vient prendre le relais du plaisir après sa consommation et elle se prolonge au-delà du cycle du plaisir qui est plus ponctuel. La douleur est chargée de maintenir du plaisir dans une zone qui est au-delà de la barrière corporelle du plaisir habituel.

Si le fantasme est toujours pervers parce qu’il propose un plaisir en dehors du corps, c’est-à-dire dans un scénario, alors la particularité du fantasme sadien est de comporter explicitement la douleur dans son propre scénario. D’où le paradoxe qui est au coeur du système sadien et de tout fantasme, vis à  vis de la jouissance : Il n’y a de jouissance que du corps, mais pour la saisir, il faut dépasser les limites du corps. Ce qui sous entend que la jouissance est hors corps. Or, c’est la fonction du fantasme de vouloir prolonger ou de tenter de conserver dans sa formule même, ce qu’il y a d’incertain ou d’inatteignable dans la jouissance, du fait du plaisir . Chez Sade, ce fantasme se répartit entre la victime et le tourmenteur sadien. Il faut obtenir du côté de la victime, sa propre division, c’est-à-dire la séparer de toute forme de pathologique. Cela s’obtient grâce au cycle de la douleur qui maintient et pousse à l’extrême cette division. Du côté du personnage sadien, il s’agit de soutirer du plaisir à partir du fantasme.

 

Limite et questions à propos du fantasme: 2 questions

 

1°/ Si le fantasme permet de franchir la barrière que constitue le Principe de plaisir, il est également une barrière sur la voie de la jouissance réelle et impossible. A une époque, la traversée du fantasme a pu être envisagée comme issue pour une cure psychanalytique: la fin de la cure permettrait de disjoindre en un instant $ de petit a. Mais comme chez Sade, c’était supposer un au-delà du fantasme, un point de réel enfin atteint. Si Jacques-Alain Miller a pu, un temps mettre en relief, l’expression de traversée du fantasme à partir de Lacan, il a cependant souligné la limite d’une telle solution : supposer un au-delà au fantasme pouvait également être une illusion et donc apparaître comme un fantasme;

 

2°/ L’autre question concerne la formule même du fantasme pervers ((a) poinçon de $).  En effet, on s’aperçoit grâce à l’œuvre de Sade, que la division subjective ne peut être soutenue que si le sujet sadien n’est jamais en place de sujet, mais dans la place de l’objet. Or, si l’expérience analytique vise la division subjective, grâce à une opération de parole, c’est seulement en place d’objet que l’analyste peut se faire l’instrument de la division de l’Autre (ici figuré par l’analysant).

 Question: en quoi l’opération qui permet la division subjective dans la cure est-elle différente de celle que nous avons repéré dans le système sadien ?

C’est ce que questionne Lacan dans son texte Kant avec Sade à partir de l’écriture à laquelle il est alors parvenu au niveau du fantasme sadien ( a------------$) et qui anticipe de dix ans, le mathème qui fondera la partie supérieure du Discours de l’Analyste[24].
Mais si le sujet sadien impose la division à l’Autre qui devient pour cela, sa victime, de son côté l’analyste accueille seulement la division subjective contenue dans la demande de l’analysant. Cette division lui sera alors retournée dans la double opération du transfert que Lacan nommera aliénation et séparation et qui fera l’objet du prochain paradigme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   



[1] Exposé à l’Antenne clinique de Gap en Janvier 2011.

[2] Jacques-Alain Miller, « Les paradigmes de la jouissance », in Revue de la Cause freudienne, N°43, Diffusion Navarin Seuil.

[3] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre VII, « L’Ethique de la psychanalyse », texte établi par Jacques-Alain Miller, Seuil, Paris.

[4] J., Lacan « Kant avec Sade » in Ecrits, p 765 et suiv., Paris, Seuil 1966.

[5] A.D. Sade, « La philosophie dans le boudoir », in Œuvres complètes, Cercle du Livre précieux.

[6] J., Lacan, Le Séminaire, « L’envers de la psychanalyse »  Livre XVII, Seuil, Paris.

[7] Emmanuel Kant, « Critique de la Raison pratique », Traduction Luc Ferry, Folio, Essais, p 53.

[8] Kant avec Sade.

[9] J., Lacan, Le séminaire Livre VII, « Ethique de la Psychanalyse » p 96-97.

[10] E. , Kant «  Critique ».

[11] Eth. P97.

[12] Ecrits p769.

[13] Sade, in « Philosophie dans le boudoir ».

[14] Ecrits p 771.

[15] J., Lacan, « Subversion du sujet et dialectique du désir »in Ecrits Seuil Paris, p823.

[16]  Ecrits p 822.

[17] Sade « Histoire de Juliette  ou les prospérités du vice», Editions 10/18.

[18] Sade, « Les 120 Journées de Sodome », Ed. Jean Jacques Pauvert et plus particulièrement toute l’introduction.

[19] Ecrits p 774.

[20] Sade « Justine ou les infortunes de la vertu » in 10/18.

[21] Jacques-Alain Miller, L’orientation lacanienne, Cours de Décembre 1984, inédit.

[22] Roland Barthes, « Sade, Fourrier, Loyola », Essais, Seuil, p 147.

[23] Ecrits p 776.

[24] J., Lacan « L’Envers de la psychanalyse », cité.

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