J. RUFF: Notes sur le témoignage d’un Analyste de l'Ecole : Mauricio Tarrab


Notes sur le témoignage d’un Analyste de l’Ecole : Mauricio Tarrab Jacques Ruff Antenne clinique Gap 20 avril 2010 Il entre par des symptômes et une angoisse dont il se plaint : angoisse de mourir jeune d’un arrêt cardiaque et laisser sa fille orpheline. Il sort du dispositif dans un moment d’angoisse marqué par un symptôme respiratoire. La sortie est en rapport avec le symptôme du début : le souffle, la mort et l’orphelin. Où est le sinthome dans cet événement de corps ? Je prends la question du symptôme–sinthome dans le cadre de la cure donc du transfert et de l’acte de l’analyste. La dernière séance condense toutes les autres . Elle vient après trois années où il a pu mettre à l’épreuve la certitude subjective acquise. Il fait partie d’un cartel de la passe et ne se précipite pas immédiatement dans la procédure de la passe. 1) Eclosion. C’est parce qu’il va voir son analyste qu’il y a une éclosion des symptômes : oppression, étouffement. Il manque d’air, est angoissé. L’idée de la mise en présence prochaine des corps dans le transfert, celui de l’analyste et de l’analysant produit, réactive dans son corps symptômes et angoisse. 2) Ça ne se terminera donc jamais : répétition sans fin, analyse infinie. C’est l’enfer au sens où Freud l’évoque et Lacan le souligne. C’est ce que les poètes rapportent des enfers :le tonneau des danaïdes, Sisyphe, Tantale, Ixion. Rien n’a bougé si ce n’est que le symptôme condense la jouissance alors que le fantasme a été construit et analysé. Il y a un déplacement de l’un vers l’autre. Mais la jouissance se répartit toujours entre les deux. L’un ou l’on s’y plait l’autre qui déplait. L’impasse de la cure se rejoue dans le temps du transfert. Le transfert en effet a situé l’objet a (regard, voix) dans l’Autre soit l’analyste. Mais cet objet est aussi dans le fantasme donc dans le mode de relation à l’Autre soit à nouveau avec l’analyste. Le fantasme est l’ombilic de la relation dont on jouit pour s’en plaindre. 3) De l’indignation à l’évidence. Il y a un temps d’attente dans l’escalier (en rapport avec l’escalier du premier souvenir) et une réflexion en si …alors. Ce temps de formulation est celui qui succède à l’instant de voir de la nuit. Dans cette salle d’attente, il est maintenant dans un temps de comprendre. Il considère ce qui lui arrive et se le formule. « Si j’étouffe c’est que l’air peut me manquer à moi, c’est alors me retrouver hors du régime d’être le souffle de l’Autre ». Ce qui n’est pas sans angoisse. 4) La traversée de l’angoisse La suffocation, comme signe physique d’une angoisse, s’était déjà produite dans la cure pour avoir touché au père. Pour l’angoisse, il y a trois repères . La perturbation vient de l’objet hétérogène, pulsionnel qui passe dans l’imaginaire ou dans le symbolique qui n’a pas la même structure. L’objet a dans le réel est une structure conforme. L’angoisse comme affect central, unique, trans-structural, est l’opérateur de séparation, qui transforme le rapport du sujet à sa jouissance. L’angoisse détecte, renifle le statut de cet objet perdu situé dans l’Autre qui nous le donne, le rend, le vole, en jouit et qui détermine totalement le sujet et le mène par le bout du nez. L’angoisse c’est lorsqu’on s’aperçoit qu’on est cet objet-là. Il s’aperçoit souffle. Ici il y a une traversée de l’angoisse. Il s’appuie sur l’objet a qu’il est pour réinventer sa place dans l’Autre. 5) Les deux actes de l’analyste ou le désir de l’analyste. Il y a un premier acte de l’analyste qui met l’accent sur le symptôme et éloigne les formations de l’inconscient déjà explorées. Il n’y a pas de désir du côté de l’analyste de déchiffrer, d’interpréter. C’est déjà un acte qui arrête la parlotte qui était sa manière de jouir dans la cure. Puis un deuxième acte. « Et alors, quoi d’autre ». Il marque par sa question un avant et un après. Il introduit même un après par « le quoi d’autre ». Il n’y a pas de rendez-vous pour une prochaine fois de la part de l’analyste. Il n’y a pas non plus de demande de sa part de le revoir. C’est là qu’il se passe quelque chose dans le corps de l’analysant dans la séance. Il a eu besoin de ce temps et de la présence du corps de l’analyste pour puisse se produire le moment de conclure. 6) Ils rient et se séparent. Le rire implique déjà une accroche pour la transmission du témoignage. Le problème est en effet de transmettre, que ça soit parlant. Satisfaisant. Lacan a fait la passe toute sa vie. 7) Le témoignage ne consiste pas à dire qu’il s’étouffe désormais parce qu’il n’est plus le souffle qui faisait défaut au père. « Il s’agit de ce qui reste, de l’envers de la trame, un intervalle dans la respiration, une pause, un silence, une inspiration. Ne pas se précipiter à combler le trou qui est dans l’Autre» dit-il. Dans le corps, quelque chose s’est modifié. Cette modification est consécutive à un autre rapport à l’Autre, aux autres. Il ne se précipite plus par la parole vers l’autre. C’est un changement par rapport à « l’immédiatement » qui faisait le mode d’entrée dans la dernière analyse et qui s’opposait au retard. Retard et précipitation voilà ce qu’était son rapport à l’Autre, aux autres. Il y a un « intervalle dans la respiration, une pause ». C’est ce qui reste comme trace, cicatrice d’une séparation, cicatrice d’un mode de relation. C’est là où je placerai le sinthome. L’étymologie grecque du terme renvoie à l’idée de cessation, de fin. Il faut l’entendre corporellement. Il faut entendre la pause au sens précis de ce qui, dans la respiration, est dans l’intervalle, entre l’expiration et l’inspiration. C’est un temps, un peu au-delà de l’expiration, une cession. Entre les deux, il y a une pause inaperçue, ni inspiration ni expiration. C’est un temps vide, un vidage, une perte d’air entre les deux, un trou d’air, rien. C’est le temps de l’objet voix, du silence, un rien après la parole, l’indicible. Ce qu’on aurait pu dire, à bout de souffle, si l’air ne nous avait pas manqué. C’est un repérage physique dans le corps respirant, mais aussi dans le corps parlant, dans le parlêtre. Avant, il ne voulait pas de pause, de coupure, de béance dans l’adresse à l’Autre. Il parlait à perdre haleine. Mais, dans le réel, il ne pouvait pas faire autrement que de constater qu’il ne pouvait pas parler à l’infini, c’est-à-dire expirer à l’infini. Il se précipitait dans le trou de l’Autre, pour le soutenir, le faire tenir, pour atteindre quelque chose, un mode de jouissance qu’il ne voulait pas perdre. Il pensait que l’Autre le voulait. En fait c’est lui qui se satisfaisait, se retenait à l’Autre pour le faire exister. Bon travailleur, homme prévenant. Le trou, c’est l’inaperçu qui s’ouvre dès qu’on parle, c’est la fuite du sens, l’absence du dernier mot. C’est l’objet voix comme ce qui dans l’Autre ferait qu’on s’entend. C’est donc le surgissement dans la parole de ce qui ne peut pas se dire comme l’objet qui cause notre parole. C’est s’apercevoir qu’on parle pour faire taire la présence de cet objet. 8) On se précipite ainsi en analyse. C’est la mise en place du transfert. « C’est dans la mesure où l’aveu de l’être n’arrive pas à son terme que la parole se porte toute entière sur le versant où elle s’accroche à l’autre ,» à la présence de l’autre comme analyste. Si ces corps en présence existent bien, ce qui s’active pourtant par la présence de l’analyste, du fait de sa fonction, c’est l’objet a. En effet, l’objet a extrait de l’analysant se dépose chez celui auquel il fait appel. L’analyste est l’objet comme le placenta a pu l’être pour l’enfant avant de s’en séparer et de respirer à l’air libre. À partir de là, la présence du corps de l’analyste devient le support du corps de l’Autre auquel l’analysant a affaire. Ici la voix et, fondamentalement dans le corps, le souffle qui la porte, un mode d’être se porte vers l’Autre, porte l’Autre, « enfle l’Autre », veut lui donner consistance de sens. 9) Il est « un peu plus dépris de l’Autre, des autres, du partenaire ». C’est l’envers d’être pris ou épris. Il y a un rebroussement du symptôme sur son corps et pas vers l’Autre. Les effets se font ressentir dans son lien d’une manière générale. Il constate une « disponibilité libidinale inconnue jusque-là ». Il se sent dépris mais lié à une Ecole qui est un Autre particulier qui est aussi troué, qui ne sait pas ce qu’est la fin, ni le sinthome de la fin pour chacun. Le souffle n’est donc pas un signifiant mais un signe, le signe dans le corps d’un produit, une pause extraite de l’étouffement. C’est une cicatrice sur le corps, d’une naissance qui se coupe d’un Autre de départ. Tarrab naît autrement, il prend la parole autrement. Il « ne gonfle plus la baudruche du Nom du Père » fut elle l’Ecole comme figure du père. Beaucoup de bruit pour rien 10) Il y a donc un circuit pulsionnel qui passe par l’Autre de l’Ecole, par une Section Clinique, pour se satisfaire. Le transfert de travail prend la suite du transfert dans la cure. Le rapport à l’objet reste mais changé. Mais y a-t-il vraiment eu changement ? N’est-ce pas la même manière de parler comme avant avec l’analyste. Comment se satisfait-on ici en parlant, en prenant la parole, en enseignant. Fait-on exister l’Autre, l’Autre du savoir alors que c’est le rapport au trou dans l’Autre qui est le repère, ce qu’on ne veut pas savoir. En parlant on peut encore enfler l’Autre, le savoir déjà là pour faire comme la grenouille.
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