Jacques RUFF: Prendre appui sur un moment abrupt d’angoisse.


Jacques Ruff
 
20 /09/ 04
 
 
 
Prendre appui sur un moment abrupt d’angoisse.

Cet homme de 30 ans ne vient pas, au départ, pour me parler des moments d’angoisse qu’il a éprouvés, des années auparavant. Mais, c’est en tenant compte de ces moments d’angoisse, que les symptômes dont il se plaint trouveront à s’ordonner.
Dans un premier temps, il vient me consulter parce qu’il est au pied du mur de devoir choisir un style de vie. Ce choix s’impose dans un moment où il vient de rencontrer une femme avec laquelle il s’entend bien. Mais il ne sait pas s’il doit choisir de s’engager avec elle ou, au contraire, tenter de satisfaire le rêve d’une vie où il serait « désiré par des filles comme celles qu’il voit dans les magazines érotiques ». Sa vie sexuelle a été tardive. Il pense qu’il pourrait consentir à une vie de couple, qu’il ressent comme une restriction de plaisir, seulement quand il aurait satisfait à son fantasme de play-boy. Mais comme il n’est pas sûr de retrouver par la suite une femme comme celle avec qui il est actuellement, il hésite. En fait, il tranchera rapidement pour le couple, en réalisant qu’il y aura toujours une autre femme qui semblera plus satisfaisante que celle avec laquelle il serait. La formule de sa jouissance était, en effet, plus prudente : une vaut mieux que deux tu l’auras.
En fait, ce symptôme en cachait un autre, plus sévère et plus ancien. Depuis son adolescence jusqu’à maintenant, des idées lui traversaient l’esprit en lui gâchant les situations les plus agréables. Ainsi, quand il était en montagne et contemplait un beau paysage, l’idée qu’il pourrait y avoir un étron lui gâchait le plaisir. Et ce mode de perturbation obsessionnel était particulièrement éprouvant dans son rapport avec les gens de sa famille. C’était le cas actuellement avec une jeune nièce. Il lui venait souvent l’idée qu’il pourrait lui toucher le sexe. C’est, en fait, la raison principale pour laquelle il était venu me voir. Il pensait être un pédophile qui pourrait passer à l’acte. On parlait beaucoup de pédophilie dans les médias. Et les médias avaient toujours tenu, pour lui, une fonction de prise de conscience de ses idées les plus cachées. La première manifestation de ses idées parasites lui était en effet venu à 11 ans, lors d’une émission de TV. On y évoquait l’histoire d’un homme qui était brusquement devenu agressif alors qu’il était auparavant un gentil garçon. Cette histoire lui fit un effet de révélation. Lui qui était en effet un gentil garçon, voilà que des idées agressives et même des injures à l’égard de sa mère lui traversèrent bientôt l’esprit. Ce fut le début de ses tourments.
C’est dans le temps, où il me parle du début de ses idées parasites, qu’il me fait part du moment d’angoisse qui lui était tombé dessus à 12 ans. C’est sa formulation qui m’a retenu. Il dit qu’il « réalisa qu’il était dans ce corps-là ». Ce n’est donc pas seulement le signal d’un moment d’angoisse qui était important, mais sa formulation. Sa formulation, très précise, qu’il me répéta toujours dans les mêmes termes, est en effet singulièrement proche de celle Lacan dans La Troisième en 1975. Je la rappelle : « le sentiment qui surgit, de ce soupçon qui nous vient de nous réduire à notre corps. » Cet évènement de corps s’était manifesté dans un contexte ordinaire, familier. Après avoir regardé la télévision avec ses parents, tout le monde était allé se coucher, comme d’habitude. Ses parents étaient allés se coucher dans leur chambre et lui se retrouvait seul dans son lit. Cette scène banale se présenta à lui sous une forme totalement nouvelle, Unheimlich : il réalisa qu’il était dans ce corps-là. Il m’apporta à ce moment-là une précision supplémentaire. Il me dira qu’il avait été particulièrement aimé par ses parents. Ils auraient trouvé en lui de quoi compenser les malheurs, surtout financiers, qui s’abattaient sur eux à l ‘époque. Quand ses parents évoquent cette période, ils disent toujours, à qui veut l’entendre, qu’ils ont « énormément profité de lui ». Un mode de jouissance fantasmatique s’était donc brisé. L’angoisse marquait un temps de coupure, de béance dans un rapport entre lui, et l’Autre familial et familier. Son corps, dont l’Autre familial profitait, chute brusquement, en laissant apparaître la présence d’un lieu inconnu de son être, « par lui-même ignoré » auquel il se réduit. Il était reconduit à une part de lui-même qui s’était détaché de l’Autre où il s’était absenté. Les repères de sa jouissance précédente, construits sur un corps imaginaire et symbolique, ne fonctionnaient plus. La brusque proximité du réel de son corps le confrontait à la plus opaque étrangeté de son « être-là ».
Dans quel corps se croyait-il être pour réaliser qu’il était maintenant dans ce » corps-là »? Et comment aborder ça ? Lacan fait précéder, la phrase que j’ai citée, de celle-ci. « L’angoisse c’est justement quelque chose qui se situe ailleurs dans notre corps ». C’est donc bien le surgissement d’une localisation de son corps, autrement située, ailleurs que dans le spéculaire où il s’était repéré et soutenu, qui fait l’événement.
Il avait été l’agalma précieux qu’il pouvait repérer dans le miroir parental. La chute de l’agalma en palea, en déchet, avait produit cet effet de bascule et d’inversion de sa localisation. On peut reprendre le schéma optique, pour dire, qu’il était passé de devant, dans ce miroir parental, en arrière, dans ce corps-là, retraversant en quelque sorte le miroir à l’envers. Il accédait à une structure antérieure que Lacan illustre avec le bouquet et le vase renversé.
Mais, le surgissement de cette part de lui-même, l’avait aussi mis au travail de construire un lien nouveau. En somme, ce nouveau lieu du corps nécessitait un nouveau lien. Si l’angoisse ne l’avait pas trompé, il restait encore à en tirer les conséquences. La rigueur logique de cette mise au travail continuait à s’imposer à lui et n’était pas achevée. Il avait pourtant déjà produit quelques réponses. Il avait trouvé un métier dans le sport. Ce début de cure l’avait fait pencher plutôt vers une vie de couple, non sans quelques restes de rêveries. Mais il restait son anxiété devant un éventuel passage à l’acte pédophile. Il trouvait que la marge, entre celui qui passe à l’acte et celui qui y pense, était très étroite. Par ce passage à l’acte, il aurait en effet pu rejoindre fantasmatiquement l’objet qu’il avait été, celui dont on avait énormément profité, et qui s’incarnait maintenant dans la nièce.
En somme, ce moment de perte de jouissance, dans un moment d’angoisse, n’avait été saisi que dans un instant de voir. Rien n’attestait, pour autant, qu’il avait vraiment consenti à cette perte. Et c’est ce défaut de prise en compte de la perte qui retardait la construction de nouveaux liens, c’est-à-dire son symptôme. En considérant donc, que ces idées n’étaient que le retour dans le symbolique d’une jouissance qu’il ne lâchait toujours pas, il s’agissait, dans la cure, de prendre appui sur ce qui pourrait opérer cette perte. Il m’avait formulé son symptôme dans les termes du prêt à penser médiatique. Les médias, avaient fait résonner la figure d’un Autre qui énonce l’interdit sur le mode œdipien. Mais cette menace, qui avait produit un effet de honte et culpabilité, avait été pourtant de peu d’effet. Tout au contraire, le rappel dans la cure, du moment d’angoisse, rappel qui ne fut d’ailleurs pas angoissant, permit d’inverser cette perspective. L’interdit œdipien n’était, en effet, que l’habillage, tardif et convenu, d’une séparation, plus intérieure et antérieure, qu’il avait aperçue lors du moment d’angoisse. L’angoisse avait produit une coupure abrupte. L’abrupt venait du fait que cette coupure ne faisait pas référence à une menace extérieure. Pour lui c’était un fait qui n’avait pas engendré la question d’un pourquoi. C’était plutôt un « qu’est ce que c’est », un quod acéphale, qui portait sur l’énigme de la jouissance, avec cette préoccupation : « comment faire désormais ». C’est là qu’à nouveau les termes du texte de Lacan sont précieux. Il parle de « sentiment » et de « soupçon ». Ces termes indiquent en effet que ce moment d’appréhension subjective de l’étrangeté du corps est insuffisant, car trop imprécis. Il faut un travail supplémentaire qui ne peut pas être élidé. Et Lacan fait suivre ce texte d’une mise à plat du nœud pour dire l’opération qu’il s’agit de faire : cerner, coincé l’objet en question. L’abrupt de sa découverte exigeait encore un temps pour comprendre. Il fallait qu’il revienne préciser le type d’objet qu’il avait été pour l’Autre et qu’il désignait comme ce dont on avait énormément profité.
Ainsi, plutôt que de se fixer sur l’interdit de l’objet, pris dans son fantasme qui le fixait dans un rêve de perversion pédophile, il s’est révélé plus efficace, parce que plus rigoureux, de reprendre appui sur ce moment d’angoisse. La cure avait, du coup, trouvé une assise plus solide pour la construction de son symptôme qui avait pris, jusque-là, du retard.
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