J.Ruff : Changer le sens de l'écriture


Changer le sens de l’ écriture.
(2006)

La piste de Joyce, que prend Lacan pour faire son avancée sur le sinthome, passe par une prise en compte de la culture chrétienne et particulièrement du catholicisme. C’est en pensant contre les signifiants-maîtres du christianisme que Joyce parvient à produire une énonciation où il se fait hérétique de la bonne façon. Lacan y trouvera l’occasion de proposer l’écriture des nœuds borroméens qui« change le sens de l’écriture » (1)et permet de fonder une « folisophie » . (2)

Le ronron des vérités premières : dieu et le jugement dernier
Peut-on sortir du ronron d’une habitude de penser qui nous endort ? Le ronron des vérités premières est celui des religions qui induit une manière de penser. C’est le ronron d’un dieu créateur, du rapport du créateur avec sa créature, et même, dans ce qui va aussi nous occuper, d’un dieu qui revient à la fin des temps, pour juger les vivants et les morts. Nous sommes dans la perspective chrétienne, celle qui parle d’un dieu père. C’est cette religion, dont Freud, la prenant pour une illusion, pensait pouvoir nous débarrasser. On sait la réponse de Lacan. Il y aura un triomphe de la religion. Ce qui nous importe donc, c’est de savoir si la psychanalyse peut nous sortir du ronron, même laïcisé, des vérités religieuses. Le Nom du père, ou le Sujet Supposé Savoir, est en effet la forme laïque de cette présence, dans la doctrine analytique, de nos attaches à ce fond religieux.
Pourquoi, au début de cette partie intitulée « La piste de Joyce », pourquoi dans ce moment du séminaire, vient-il évoquer ce problème ? On comprend qu’il veut, comme il l’a fait à plusieurs reprises, prendre appui sur une œuvre, une création artiste, comme il l’a fait avec Gide par exemple. C’est la thèse de Hegel. L’artiste nous précède. Il veut à partir du rapport d’un écrivain à la lettre, approfondir la nature du symptôme. Si le symptôme est supporté par une structure identique à celle du langage, il est, plus qu’un processus de parole, un processus en rapport avec l’écriture. Le symptôme est d’abord « inscrit dans un procès d’écriture » comme Lacan le dit dès 1945 .(3) Nous allons donc voir se conjoindre l’écriture de Joyce, les Saintes écritures, et l’écriture des nœuds.
Dans cette page 61, Lacan interroge donc le rapport du créateur avec sa production artistique. L’artiste est responsable. Il est responsable au sens où c’est sa réponse, c’est-à-dire son symptôme, par rapport au fait qu’il n’y a pas de rapport sexuel. C’est donc un débat classique autour du terme de création réservé dans un premier temps à dieu. Comment l’homme peut-il être dit créateur si dieu l’est ? « On est responsable que dans la mesure de son savoir-faire ». Soit. Mais il ajoute une phrase trop dense pour qu’on la comprenne tout de suite et qui obscurcit ce début. La valeur remarquable du savoir faire qu’est l’art, et dont l’artiste est responsable, vient du fait « qu’il n’y a pas d’Autre de l’Autre pour opérer le jugement dernier. » (4)Cette phrase comporte un rappel des derniers paragraphes de la séance du séminaire précédent sur la jouissance de l’Autre barré. La jouissance de l’Autre barré est un des trois champs du nœud borroméen. Pour aborder ce champ, Lacan passe par le schéma du nœud à trois sous la forme ouverte. « Il n’y a pas d’Autre de l’Autre, rien est opposé au symbolique. Dès lors il n’y a pas de jouissance de l’Autre ». Cette question est importante car il la reprend p. 134. C’est donc bien la question du sens et du réel hors sens qui l’agite. Et cette question est liée aux vérités premières. En effet, voilà comment il redit ce point dans ce chapitre : « on ne peut pas jouir de la jouissance de dieu, celle de l’Autre de l’Autre ». On aborde donc la question de l’existence de dieu dont, par la suite, on pourrait questionner la jouissance. Lacan tranche aussitôt la question sur dieu et son existence : il n’existe pas. Il faut l’entendre dans le sens kantien. Ce n’est pas un objet du monde. La transcription de Jacques-Alain Miller rajoute quelque chose qui rend lisible ce point puisqu’il écrit existence, « ex –sistence ». C’est dans ce point où se trouve la place du réel comme vrai trou . (5)Mais si dieu n’existe pas, nous avons la charge de penser ce qu’est la pensée, nous dit Lacan. En somme, qu’est le verbe ? Comment ce verbe se fait-il chair, comment s’insère-t-il dans le corps et dégage-t-il un réel?Voilà une première question de Lacan.
Puis, il y a cet autre aspect qui le retient. Il n’y a pas de jugement dernier puisqu’il n’y a pas d’Autre de l’Autre. En quoi cette prise de position par rapport à la religion chrétienne a-t-elle des conséquences sur la manière de penser la cure. Le jugement dernier donne une dimension à l’histoire non seulement chrétienne mais à l’histoire en général. Le jugement dernier est un point de capiton pour l’histoire universelle : le Christ vient à la fin des temps pour juger les vivants et les morts. Mais pour juger il faut avoir un code juridique qui dirait ce qu’il faut faire et ne pas faire. On voit apparaître l’horizon qui se dégage pour la cure s’il n’y a pas de jugement dernier. Qui va juger de la fin de la cure ? Un nouveau Christ analytique qui apparaîtrait à la fin de la cure? L’approche borroméenne de Lacan objecte à cette orientation. S’il n’y a pas de jugement dernier, il n’y a pas ce capiton. Le nœud, en effet, ne capitonne pas. Il sert, coince et fait tenir un parlêtre qui n’attend pas la fin de l’histoire pour être jugé par l’Autre de l’Autre qui n’existe pas. Le parlêtre, comme Joyce, ne peut que souhaiter être le fils de son symptôme, c’est-à-dire de son oeuvre. C’est pourquoi, tout en se servant du christianisme pour penser le père et le NDP, l’avancée de Lacan, à travers Joyce, consiste à reprendre son ternaire habituel pour le présenter d’une nouvelle façon. « L’homme et non pas dieu est un composé trinitaire »(6) .

L’énigme du renard pris au nouage borroméen.
Et il « ramasse » ces vérités premières par le biais de l’énigme du renard (7). En quoi cette question nous intéresse-t-elle ? L’analyse s’est présentée comme réponse à une énigme. À Œdipe, le sphinx avait posé une petite devinette. Œdipe s’en est sorti en répondant : « l’homme ». Joyce répond par « un renard enterrant sa grand-mère sous un buisson ». Or, Lacan prétend que la réponse à une énigme est une réponse « conne » (8). Comment comprendre alors que, dans cette réponse « conne », il y a de quoi nous faire avancer sur la question du sinthome ?
En fait, la réponse à une énigme est à nouveau une énigme. C’est le cas ici. On trouve du sens, comme on le verra, mais il reste de l’énigme. Si la réponse à une énigme est une énigme, nous sommes pris à contre-pied de ce qu’on pensait être une interprétation. Ce qui caractérise l’énigme, c’est d’être une énonciation sans énoncé, un dit dont on ne sait pas ce qu’il veut dire. C’est la conjonction du réel et du symbolique qui se traduit par la perplexité dans l’imaginaire .(9)
On peut situer cette répartition sur le nœud mis à plat. La réponse est « conne » dans la mesure où on prétend répondre à la conjonction du réel et du symbolique par la conjonction du symbolique et de l’imaginaire en négligeant la part de réel qu’il y avait dans l’énigme. C’est « con » parce qu’on répond à l’énigme par un sens, en oubliant le point de non sens, non seulement du réel dont nous parlions, mais aussi du a central autour duquel se distribuent trois champs . (10)Les nœuds permettent à Lacan de donner une nouvelle formulation du rapport psychanalyste-psychanalysant. Il s’agit pour le psychanalyste d’apprendre à son analysant la pratique des noeuds. « C’est de sutures et d’épissures qu’il s’agit dans l’analyse » (11). Nous pouvons donc distinguer deux épissures. L’épissure de l’imaginaire et du symbolique qui a un effet de sens hors du réel. L’épissure de la jouissance phallique, celle du symbolique et du réel hors de l’imaginaire. La jouissance phallique consiste dans le pouvoir de conjoindre la parole et une certaine jouissance du phallus éprouvée comme parasitaire.
Nous pouvons donc répartir l’énigme du renard entre sens et jouïs- sens comme effet de la langue sur le corps.

Les hérésies trinitaires.

Nous allons donc prendre en compte la dimension du sens de l’énigme « un renard enterrant sa grand-mère sous un buisson ». Nous verrons que le sens nous conduit à un problème plus fondamental : le rapport à la langue et à la jouis-sens.
Partons du renard. Nous sommes tout de suite pris dans la fuite du sens. Si le Renard est le nom donné aux hérétiques par les jésuites, il est en même temps l’animal rusé. L’hérésie dont nous parle Joyce serait aussi une ruse de renard pour échapper à ce sens. C’est le rapport ambigu de Joyce avec le catholicisme qui lui sert pourtant d’appareillage. Nous saisissons déjà la pertinence de la remarque de Lacan : « Joyce reste enraciné dans son père tout en le reniant ». C’est ce qu’il appellera plus loin sa père -version. L’hérésie lui permet d’être donc enraciné dans son père, ici le dogme chrétien et ses rites, tout en le reniant. La religion est le Nom-Du-Père qu’il pouvait trouver chez sa mère, chez les femmes. Mais il la récuse comme fiction légale qui recouvre une béance à laquelle il a été confronté. Des plaisanteries, une dérision blasphématoire, des propositions retournées expriment sa rage et sa haine de voir la capture des femmes par la religion(12) . Il va donc penser contre et avec le catholicisme. Il va donc « penser contre le signifiant » (13), contre les signifiants-maîtres énigmatiques du dogme comme on va le voir.
Avant d’expliciter ce qu’il y a d’important dans l’hérésie et qui concerne l’analyse, rappelons le rapport de Lacan avec l’hérésie. « Joyce est comme moi un hérétique ». La position dogmatique de l’IPA ne pouvait qu’« excommunier » Lacan qui s’identifiera à Spinoza. Nous sommes donc bien dans un réseau de pensées qui met en rapport l’excommunication religieuse avec les scissions nombreuses qui ont parcouru le champ freudien. Sans doute est-il question d’être hérétique de la bonne façon pour ne pas retomber dans la pente religieuse du sens qui guète la psychanalyse.
L’hérésie porte sur la question de l’autorité et de la garantie de la vérité (14). Il faut se rappeler que c’est autour de la Trinité qu’il y a eu le plus d’hérésies. Hérésie est le mot qui est bien venu car il signifie choix. Ce n’est pas tant le choix de s’opposer au dogme de la Trinité que de choisir un aspect de la Trinité. Ainsi on peut mettre en avant le St Esprit (15)qui est souffle et voix en négligeant les autres personnes. On peut choisir le père comme créateur et se désintéresser de l’incarnation de son fils. On peut mettre l’accent sur le fils sans penser son engendrement. Ces choix hérétiques, ces aveux (16), ces confessions ont produit donc des noms d’hérétiques célèbres que Joyce cite à profusion et qui furent condamnées par les conciles de Nicée (325) et de Constantinople (381) où s'est construit le dogme chrétien de la Trinité. Comme le souligne le théologien Bruno Forté « l’isolement de la doctrine trinitaire du reste du dogme et de l’ éthique n’a pas encore été résolu » (17), au point que le christianisme se présente comme un « monothéisme » en faisant oublier son axiome trinitaire.
Pourquoi alors cet intérêt de Joyce pour l’hérésie ? Sans doute est-ce la voie la plus sûr pour se faire un nom aussi célèbres que les hérétiques du passé. Mais son travail porte sur le fondement des dites saintes écritures. «L‘église est fondée sur un vide »(18). Le dogme chrétien est un paravent sur ce vide, une fiction légale supportée par un discours trinitaire. Il a besoin de ce paravent pour approcher ce vide. Il se porte au point d’énonciation du mystère chrétien de la Trinité. La question vitale pour Joyce, son « sentiment d’un risque absolu » ,(19) le met en face de sa responsabilité, sa manière de répondre par son énonciation. Soit c’est l’énonciation chrétienne, l’énonciation comme révélation par l’Autre, soit c’est son énonciation et ses énoncés sans énonciations comme le sont ses épiphanies. Pour cela, il procède comme un logicien qui se repère sur le trou. D’où l’intérêt de Joyce pour la Semaine sainte et ses cérémonies(20) sur lequel Jacques Aubert a insisté (21). On peut prendre à nouveau appui sur ce qu’en dit Bruno Forte. « La confession trinitaire, qui est le contenu absolument original de cette foi n’est que l’explicitation de ce qui est donné dans le mystère pascal »(22) . En effet « un hiatus demeuree entre le crépuscule du Vendredi Saint et l’aube de Pâques, un espace vide dans lequel il s’est passé quelque chose de tellement important que ce fut le point de départ de l’histoire chrétienne» (23). Joyce observe, fasciné, « l’événement trinitaire pascal célébré dans la liturgie » (24). C’est en effet autour de cet événement que se constitue une écriture, le dogme chrétien comme sainte écriture.
Nous laisserons de côté les prolongations de cette question à partir des autres termes de la phrase énigmatique. Nous indiquerons pourtant deux points. D’une part, par rapport au vide sur lequel se fonderait l’église, le « buisson » a fondamentalement sa place. Il s’agit du buisson-ardent comme lieu où Dieu s’est nommé et a parlé à Moise. Jacques Aubert souligne la place de la phonation(25) que Lacan reprendra à la suite de son intervention(26) . Le deuxième point concerne la question de la femme, de la faute, à travers Eve et la Vierge Marie (27). On sait à quel point la question de la Vierge Marie fut un point de discorde entre les catholiques et les protestants. Joyce aborde à nouveau cette question d’un point de vue logique. Choisir le protestantisme aurait consisté à « répudier une absurdité logique et cohérente pour en embrasser une autre, illogique et incohérente »(28). Le catholicisme est donc bien, comme le disait Lacan, la religion. De ce point de vue, il est plus logique d’aborder la religion, non pas comme Freud à partir de la névrose obsessionnelle, mais à partir de la psychose. (29)

Le choix hérétique de Joyce : une théorie du langage.
Au-delà du problème de l’hérésie, c’est celui du langage et du réel qui est en jeu, soit le rapport du symbolique au réel. C’est, pour le croyant, la foi dans le fait que dieu est venu et a vraiment parlé dans le buisson (30). Une voix s’est fait entendre et s’est nommée. Il y a eu la manifestation d’un Autre de l’Autre. Mais, au-delà de la foi, il y a eu un débat philosophique important, au Moyen âge, entre le nominalisme et le réalisme (31). St Thomas dans « l’Etre et l’essence » reprendra les thèses de St Augustin et tranchera sur ces questions. Joyce connaît ces textes. Lacan, de même, reprendra souvent cette question du nominalisme ou du réalisme de la structure.
L’hérésie touche au rapport entre le langage et le corps, entre le mots et la chose. Le choix d’une hérésie pour Joyce est donc particulièrement importante. Son hérésie est sabellienne. Or Sabellius est du côté du nominalisme. On appelle aussi le sabellisme, un modalisme : les trois personnes de la Trinité ne sont que des noms pour nommer dieu, donc pour nommer l’impossible. Ce qui intéresse Joyce dans le sabellisme, c’est la mise en valeur de la voix, de la phonation. C’est le souffle, le Ruah hébreu qui nomme. Donc, le sens est moins important que la jouïs- sens du parlêtre. Le sabellisme est un appareillage symbolique par où Joyce peut se maintenir au plus près de la béance, du vide, de l’impossible union de la parole et de l’engendrement, du verbe et de son incarnation. En effet, les querelles dogmatiques se tranchent à la lettre. Ainsi comment peut-on penser la paternité de dieu manifesté dans le dire d’un fils de chair se disant fils de ce père ? Le père est-il engendrement ou nomination ? Le problème porte sur la divinité du christ engendré par le père. Arius est du côté de l’engendrement. Sabellius est du côté de la nomination. Les noms de dieu, comme père, fils, esprit sont des modes(32) . Tout se joue au niveau de l’écriture. C’est la différence entre gennetos engendré ou genetos, devenu. Donc c’est à une lettre près, à un N. Ce N est la lettre qui porte la différence d’une énonciation comme l’a souligné Jacques Aubert à propos de Nego/ego(33) . On trouve la même chose, à un iota près, entre homoousios, de même substance et homoiousios, de substance semblable.
Son choix sabellien pose donc bien la question de la paternité à partir de l’écriture (34). C’est sur cette béance entre générations et nomination, à une lettre près(35) , que l’église est fondée. Mais son choix d’hérésie lui permet aussi de prendre position sur l’art. Il n’y a pas d’engendrement de l’oeuvre d’art. L’artiste est le fils de son œuvre(36) .
Le débat trinitaire est le support pour penser la lettre, l’écriture. Joyce refus l’auto-engendrement du signifiant sans la béance qui la fonde. C’est ce qui va apparaître dans l’écriture hérétique de Joyce par rapport à la littérature habituelle dans Finnegans Wake. Ulysses est déjà un pas par rapport au Portait. Mais ce n’est pas encore suffisant dans ce qui le travaille. Il lui faudra faire un pas de plus. Il lui faudra un temps logique supplémentaire. Il lui faudra laisser le contenu du débat religieux pour se laisser travailler par la matière de la langue qui supporte ces débats. Tout ceci pour mettre un point d’arrêt au glissement de l’imaginaire et pour se constituer un corps « glorieux » d’une autre façon.

Se passer de trancher les homophonies pour s’en servir
Comment peut-on distinguer Joyce d’autres traumatisés du langage et lui accorder à lui seul le terme de sinthome ? Schreber expose et décrit avec rigueur, ce qu’est l’interprétation comme délire et jouissance. Roussel a trouvé un procédé pour engendrer des livres. Wolfson souffre de la langue et se sert de plusieurs langues dont le français pour contrer l’anglais maternel. Joyce exploite le traumatisme par une pure relation à la langue sans passer par l’imaginaire des fantasmes, des représentations ou des personnages. C’est la jouissance pure d’une écriture. Cette jouissance vient, à lire Joyce, des homophonies que la langue comporte. D’où la recherche par Jacques Aubert dans les textes de Joyce des lieux vides, des trous qui font la langue « vivante » (37).
L’homophonie fait trou. Mais, si la langue comporte des homophonies, des équivoques, l’écriture permet, en général, de les trancher. Joyce ne les tranche pas. Au contraire, il les exploite pour le plaisir. Ce qui le rend illisible, c’est que jouissance revient sur le texte lui-même, sur le S1 initial. S’il y a homophonie en anglais sur « buisson », qui peut être aussi la toison pubienne ou entre le renard comme fox et vox, c’est par une pure jouïs-sens, ouïr un sens qui joue sur les lettres, entre les lignes par la voix(38) . C’est la forme moebienne du signifiant qui détruit l’effet de sens en multipliant les résonances du mot. Ce n’est pas tant la métonymie allusive du sens qu’on ne capte pas. Joyce tue le sens et remplit le trou, le vide de sens par la multiplication des savoirs : théologique, littéraire. Il mobilise le Sujet supposé savoir des signifiants et ses échos (39). Il est désabonné à l’infantile mais pas aux savoirs. Il a déjà prévu des équivoques, les a explicités. Il est lui-même dans la lecture de ce qu’il écrit. Il devient donc illisible pour s’être lu. Il tue l’effet littéraire. L’interprétation n’est donc pas possible. Il n’y a pas de vouloir dire à ajouter. C’est une modalité de l’interprétation à l’envers, opérée par Joyce lui-même, pour arrêter le glissement du sens.

La question de l’hérésie, à partir de la Trinité, nous a donc bien conduit à un point essentiel : le père. Tout le discours chrétien tient sur cet axiome trinitaire. Ce discours a produit une conception du corps, de la vie, de la mort, de la sexualité, soutenue par l’amour du père trinitaire. Le pas de Lacan, en se soutenant de Joyce, n’est pas seulement de considérer que l’homme est un « composé trinitaire ». Nous serions dans ce cas dans un nouage déjà-là qui ferait consister l’Autre du structuralisme. Le pas de Lacan est de nous amener à considérer la nécessité d’un quaternaire, d’un nouage par un quatrième, qui sera pour chacun la prise en compte de son sinthome. Cet acte de nouage, des trois catégories hétérogènes de l’expérience humaine, permet de faire ex-sister la singularité de chacun comme trouant ce qui était déjà là.

[1] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XXIII, Paris, Seuil, 2005, p. 144

 

[2] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XXIII, Paris, Seuil, 2005, p. 128 et 145.

 

[3] Jacques Lacan, Ecrits, Seuil, 1966, p. 445.

 

[4] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XXIII, Paris, Seuil, 2005, p. 55-6.

 

[5] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XXIII, Paris, Seuil, 2005, p. 134.

 

[6] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XXIII, Paris, Seuil, 2005, p. 146 ; voir l’usage qu’en a fait Eugenio Castro, « Newton et les psychoses trinitaires », in Lakant, Collection rue Huysmans, 2003.

 

[7] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XXIII, Paris, Seuil, 2005, p. 71

 

[8] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XXIII, Paris, Seuil, 2005, p. 72

 

[9] Jacques-Alain Miller, L’orientation lacanienne, « Pièces Détachées » (2004-2005), inédit.

 

[10] Jacques-Alain Miller, L’orientation lacanienne, « Pièces Détachées » (2004-2005), inédit.
[11] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XXIII, Paris, Seuil, 2005, p. 73.
[12] Joyce avec Lacan, éd. Navarin, 1987, p. 107 sq,113,128
[13] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XXIII, Paris, Seuil, 2005, p.155.
[14] Raoul Vaneigem, Les hérésies, PUF, 1997.
[15] Yves Congar, Je crois en l’Esprit Saint, éd. du Cerf 1995.

 

[16] J. Joyce, Œuvres, Tome I, Paris, Gallimard, coll. »Bibliothèque de la Pléiade », p. 607, 610

 

[17] Bruno Forté « La trinité comme histoire ». Nouvelle Cité 1989. p. 16

 

[18] Joyce avec Lacan, éd. Navarin, 1987, p. 87

 

[19] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XXIII, Paris, Seuil, 2005, p.45

 

[20] James Joyce, Œuvres, Tome I, Paris, Gallimard, coll. »Bibliothèque de la Pléiade », p. 423

 

[21] Aubert Jacques, « Histoires d’opâques», La Cause freudienne, n° 62 p 52-56.

 

[22] Bruno Forté « La trinité comme histoire ». Nouvelle Cité 1989, p. 29.

 

[23] Bruno Forté « La trinité comme histoire ». Nouvelle Cité 1989, p. 30. 

 

[24] Bruno Forté « La trinité comme histoire ». Nouvelle Cité 1989, p.67.

 

[25] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XXIII, Paris, Seuil, 2005, p.186.

 

[26] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XXIII, Paris, Seuil, 2005, p.76.

 

[27] J. Joyce, Œuvres, Tome I, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », p.121

 

[28] J. Joyce, Œuvres, Tome I, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », p.771,1021.

 

[29] Jacques-Alain Miller, L’orientation lacanienne, « Un effort de poésie »,cours du 21-V-2003
[30] Jacques-Alain Miller, L’orientation lacanienne, « Pièces Détachées » (2004-2005)
[31] Alain de Libera, La querelle des universaux. Seuil 1996
[32] Joyce avec Lacan, éd. Navarin, 1987, p. 135
[33] Aubert Jacques, « Eo nominor N..ego » La lettre mensuelle, n° 240 p 52-56
[34] Joyce avec Lacan, éd. Navarin, 1987, p. 136
[35] Joyce avec Lacan, éd. Navarin, 1987, p. 133
[36] Joyce avec Lacan, éd. Navarin, 1987, p. 148
[37] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XXIII, Paris, Seuil, 2005, p.133.

 

[38] Joyce avec Lacan, éd. Navarin, 1987, p.152.

 

[39] Jacques-Alain Miller, L’orientation lacanienne, « Pièces Détachées » (2004-2005)

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