D. ROY: L’institution comme moyen de traitement


Le psychiatre concerné

Les plus anciens d’entre nous avons été formés à une clinique psychiatrique « classique », c’est à dire une clinique qui s’est forgée dans le même mouvement que l’isolement de « la folie à l’âge classique. Cela veut dire très précisément que cette clinique était profondément liée au processus du « grand renfermement » du fou à l’âge classique tel que Foucault le décrit. En ce qui concerne la psychose, elle n’avait été que très peu contaminée par la métapsychologie freudienne et par sa puissance de répartition structurale telle qu’elle s’est vérifiée pour la clinique des névroses. Pourtant, dans un grand nombre de textes, Freud affronte les concepts qu’il est en train d’élaborer à la clinique des psychoses et en démontre la pertinence. Il y a bien sûr le temps d’arrêt sur ces questions, dû à la séparation d’avec Jung, dont Freud attendait qu’il fasse des avancées précisément sur cette clinique, en particulier sur la difficile question des schizophrénies, catégorie clinique que les praticiens suisses sont en train d’isoler au Bürghôlzli. Jusqu’à la reprise par Lacan du cas du président Schreber, la clinique des psychoses ne s’est pas située dans une logique des conséquences de la découverte freudienne. Elle est restée la compagne de la ségrégation du fou, de cette répartition « policière », de cette protection non seulement de « l’ordre public », celui de l’espace social, mais aussi de l’ordre privé de la famille, et plus fondamentalement protection de l’ordre langagier, dans lequel, comme le montre Foucault, « la déraison » n’a plus sa place. La déraison avait en effet trouvé son lieu, l’asile, et c’est là que l’aliéniste d’abord, puis le psychiatre va la rencontrer et élaborer sa clinique. Elaborer sa clinique, cela signifie ici deux choses : la première, que Lacan énonce directement c’est que cet enfermement a produit « l’idée de symptôme », la seconde c’est qu’il va appliquer à la folie les pré-supposés de la science médicale de son temps, et c’est ce qui continue à se passer. Bien que la science médicale puisse être considérée comme la queue de la comète scientifique et que la psychiatrie peine à se donner un objet équivalent aux grandes fonctions isolées sur le corps par la science médicale (respiration, reproduction, digestion …) et aux grands impacts dont peut pâtir ce corps, traités par la chirurgie (accidents et blessures, de guerre entre autres) – la psychiatrie s’essaye à isoler les grandes fonctions du sommeil, de l’humeur, de l’attention ; elle essaye aussi de construire une logique « traumatique » - cela n’empêche pas la clinique psychiatrique de vouloir se mesurer à des normes scientifiques et de changer radicalement de paradigme en quelques années. Alors, faut-il en conclure que rien ne change ? Pas du tout.
Lacan, dans plusieurs interventions des années 1966-67 a donné les coordonnées du changement qui s’opère sur le corps social comme conséquence de « l’universalisation en tant qu’elle ne résulte que du progrès du sujet de la science » Et il a précisé que les psychiatres, élargissons aux « travailleurs de la santé mentale », « pourraient avoir quelque chose à dire sur les effets de ségrégation, sur le sens véritable que ça a » Pourquoi cela ? Lacan isole deux raisons, de niveau différent.
La première, la plus aisée à saisir, concerne le fait que le psychiatre, accompagnant le malade mental, ait les moyens de constater sa prise dans les dispositifs de production industrielle à partir de ce que Lacan appelle « le dynamisme pharmaceutique », qui a comme conséquence que les effets de ségrégation ne sont plus d’isolement topographique, mais de transformation de la façon dont le psychiatre (et le discours social à sa suite) est « concerné » par le « fou » : « bien plus comme objet d’étude que comme point d’interrogation au niveau de ce qu’il en est d’un certain rapport du sujet à ce quelque chose que nous qualifiions d’objet étranger, parasitique, qui est la voix essentiellement. Lacan ajoute : « en tant qu’elle n’a ici de sens que d’être support du signifiant » Donc, premier point : le psychiatre avait, de la rencontre avec son « fou », la possibilité d’extraire la primauté du signifiant comme antidote aux effets nécessairement ségrégatifs du déploiement universel des dispositifs générés par la science, et la possibilité de reconnaître, derrière le progrès scientifique, les nouvelles formes de ségrégation qui épinglent le sujet sous les signifiants du maître, en exigeant le consentement. C’est la forme surmoïque du retour du signifiant : ex les associations de malades. C’est paradoxal parce que cela s’accompagne d’un discours sur l’intégration, discours de bienveillance qui ignore l’effet ségrégatif redoublé de ces identifications.
Il y a en effet un autre « effet » du discours de la science qui concerne le psychiatre et qui le met, aux dires de Lacan, dans une position privilégiée pour repérer les changements en cours. Il s’agit de ce que Lacan désigne dans ce texte comme « ces regards errants et ces voix folâtres dont vous êtes destinés à être de plus en plus entourés, sans qu’il y ait pour les supporter autre chose que ce qui est intéressé par le sujet de la science qui vous les déverse dans les yeux et dans les oreilles » donc des objets désarrimés du corps vivant sexué et dont plus personne ne veut payer le prix. Alors là aussi, Lacan dit que le psychiatre est bien placé pour savoir le prix que ça coûte à un sujet que soit perdu le lien de ces objets avec le lieu de leur production : car que l’objet soit dit « perdu » ne signifie pas qu’il ait perdu toutes ses amarres avec la dimension subjective. Bien au contraire, puisqu’il devient « cause » du désir dans la mesure où il est perdu comme objet de satisfaction ; ce dont témoigne a contrario le psychotique qui, de ne pas avoir condensé la jouissance sur l’objet et s’en être séparé, pâtit de son retour dans le réel du corps ou de l’environnement, sous la forme « regards errants et voix folâtres. Lacan l’énonce ainsi : « le psychotique ne tient pas au lieu de l’Autre par l’objet a, le « a » il l’a à sa disposition, il a sa cause dans sa poche. L’enseignement que les psychiatres auraient pu retirer de cela, s’ils n’avaient pas été « angoissés en la présence de l’homme libre qu’est le fou », c’est que, pour ne pas être fou, il faut tenir à l’Autre par quelque chose qui vaille, c’est-à-dire quelque chose pour lequel on a payé le prix « moins pour l’acquérir que pour en jouir » et qui est de l’ordre d’un savoir..
Le moins que l’on puisse dire, c’est que les psychiatres n’ont pas répondu aux attentes de Lacan, qui ne se leurrait pas trop, puisqu’il précisait que la position du psychiatre était une menace pour la psychanalyse, qui rendait précaire l’existence de celle-ci !! Pourquoi ? Parce qu’ils refusent le choix forcé auquel la psychanalyse forme : à quel usage le psychanalyste est-il formé ? Il est formé à l’usage de la bêtise, l’usage de la bêtise du signifiant : il n’a que cette voie. Nous en verrons les conséquences dans la pratique dite institutionnelle.

Il est pourtant un domaine de la clinique des psychoses qui s’est trouvé plus directement influencé par la psychanalyse, c’est la clinique des psychoses de l’enfant, grâce à Mélanie Klein. Que fait Mélanie ? Elle applique le dispositif analytique aux enfants, quel que soit leur âge, la gravité de leur symptôme, la qualité de leur environnement et elle se porte le plus rapidement et le plus directement possible au point où surgit l’angoisse. Elle ne recule pas devant l’angoisse, et au contraire, se fait la partenaire du sujet pour traiter ce point : par exemple, avec un petit sujet traversé par des angoisses de dévoration intenses, elle va consentir à un certain nombre de maltraitances parlées, agies. Que constate-t-elle ? Elle constate des effets de condensation et de déplacement qui aboutissent à une nouvelle répartition des forces en présence, qui répond aux réquisits de la cure analytique : que s’opère une cession de la satisfaction incluse dans le symptôme. Alors, bien sûr, elle a théorisé cela, parce qu’elle a rencontré les premiers enfants psychotiques, en isolant un mode de répartition spécial sur le corps de la mère, Autre possiblement jouisseur qu’il faut apprivoiser. Mais, qu’a-t-elle utilisé comme moyen pour cette fin ? Est-ce que c’est la parole ? Pas exactement, puisque sont admis des multiplicités de médias.
Et bien, je dirais qu’elle a institué au cœur de la rencontre avec l’enfant, l’enfant psychotique, ce que j’appellerai aujourd’hui « l’atome du langage », en prenant appui sur Lévi-Strauss quand il isole « l’atome de parenté » fonctionnant au cœur des structures primaires de la parenté. L’atome de la parenté, selon la définition de Levy-Strauss, c’est une structure quadripartite qui est constitué des trois acteurs de la parenté biologique, père, mère et enfant, plus un quatrième terme. La présence de ce quatrième terme, souvent l’oncle maternel, produit une mutation majeure au sein du processus de reproduction, qui, se trouve alors transformé en structure de parenté avec des lois particulières et définies : c’est l’institution de la famille comme ordre symbolique.
Ce que j’appelle ici « atome du langage », c’est ce petit appareillage forgé par Lacan sous le nom de schéma L. Quand je dis que Mélanie introduit dans sa rencontre avec l’enfant psychotique l’atome de langage, je ne fais que constater le type de répartition qui s’opère dans les cures qu’elle mène : une place pour le sujet comme lieu d’énonciation, une place pour un partenaire d’où s’originent des actions efficaces(le surmoi, la mère, l’analyste qui interprète), une place pour chacun des partenaires impliqués à la relation duelle. La présence de cette « institution discursive » dans l’héritage kleinien a permis à une clinique des psychoses de l’enfant de se déployer dans l’Ecole anglaise en dépit des complications apportées par la présence de cette mère kleinienne spécialement envahissante. Et a permis à Lacan, au début de son enseignement de trouver appui dans cet héritage pour avancer son institution du langage comme noyau central de l’expérience analytique, et plus tard comme seul capable « d’atomiser » les effets ségrégatifs de la science.
La position psychiatrique, c’est de refuser ce moyen de traitement que constitue l’inscription du praticien dans cet appareillage que constitue l’atome du langage, avec son patient, mais, plus encore c’est refuser toute valeur aux appareillages que le patient a déjà élaborés et qui constituent déjà un moyen de traitement.

L’institution comme moyen
Plusieurs versions possibles :
- Le praticien, l’intervenant, se donne les moyens pour traiter le sujet psychotique ; dans ces « moyens » figurent les diverses institutions de la santé mentale ;
- Le praticien, l’intervenant, donne au patient psychotique les moyens pour traiter ce à quoi il est confronté : c’est une position qui, en France, a ses lettres de noblesse, autour du courant dit de la psychiatrie institutionnelle, qui a considérablement modifié en son temps le paysage psychiatrique français et qui a élaboré des méthodes qui fonctionnent toujours dans les institutions – club des malades ; réunion des malades ; la grille ; etc –
- Le sujet psychotique use de l’institution comme moyen de traitement de ce à quoi il est confronté.
Ma thèse, et ce sur quoi je m’oriente dans ma pratique, c’est que ces trois versions ne peuvent tenir ensemble que si nous mettons au centre du dispositif institutionnel, quel qu’il soit, ce que j’appelle l’atome du langage, avec les conditions nécessaires pour qu’il soit repérable par tous et que chacun puisse en faire usage.
1 – Le langage est une élucubration de savoir sur la langue (encore 127)
Il n’est pas toujours évident de créer les conditions pour que cette institution s’opère. Prenons comme exemple le dernier garçon accueilli, lundi. C’est un garçon autiste âgé de 15 ans, qui nous a été décrit comme une terreur, qui ne dispose pas du langage, dont personne ne veut, aux dires du psychiatre qui nous l’envoie, qui en a fait l’objet d’une plainte dans toutes les instances du département et qui relaye activement la plainte de la mère, femme remarquable, qui assure seule la charge de l’enfant. Nous avons pris la position suivante : 1/ il n’y a aucun problème pour l’accueillir 2/ nous recevrons d’abord la mère sans l’enfant. Il s’agit de lui faire savoir que c’est elle qui peut nous expliquer ce dont il s’agit pour son fils. Cela se passe et Jean arrive. Il est dans le bureau avec sa mère, une infirmière et ma collègue PH qui les accueille. Je viens les saluer et m’assieds à côté de lui sur un sofa sur lequel il est avachi, les yeux dans le vague. Il a à la main un très beau nounours : je m’adresse à lui, le nounours, qui est le seul a se tenir et à paraître intéressé par mes propos. Alors que je sors du bureau, Jean saisit prestement la main de sa mère et fonce vers l’intérieur de la maison ainsi appareillé : mère dans une main, nounours dans l’autre. La maman se prête joyeusement à ce qui semble être un jeu, comme une ronde et il est entrain de se produire ce dont j’ai dit dès le départ qu’il ne fallait pas qu’il se produise, à savoir que cette mère entre dans la maison avec son fils. J’opère alors une substitution immédiate et arrache la main de la mère pour mettre la mienne à la place : Jean accepte cette substitution et nous allons passer cette matinée ensemble. Petit à petit, il apparaît clairement que c’est le nounours qui est chargé d’encaisser la charge des premiers contacts avec l’étranger. Il y a pourtant une difficulté et qui n’est pas mince : personne chez nous ne comprend la langue ours. C’est regrettable car un certain nombre de grognements sont émis, sans adresse particulière, mais bien audibles : nous manifestons donc nos regrets et nos appels à une traduction souhaitée. A table, très vite il apparaît que salière et poivrière ont tendance à se vider sur les aliments, sans principe d’arrêt : je charge alors nounours qui est installé près de l’assiette de veiller à un usage modéré de ces objets.
Voilà une séquence qui montre combien est précaire cette perspective d’une élaboration de savoir possible sur la langue ours. Pourtant il nous est apparu prioritaire de parier sur l’ours et pas sur la mère. Nous n’avons pas pris la perspective : fusion avec la mère et ours comme objet autistique ; mais la perspective de la voix de l’ours comme seule voie pour contrer l’usage de la mère comme partenaire autistique ; faire entendre la voix de l’ours comme possible scansion de cette jouissance océanique dans laquelle Jean semble se couler.
Cet exemple est un exemple limite de l’attention particulière que nous avons à porter au langage comme élaboration de savoir, élucubration de savoir. Il est précieux parce qu’il rappelle la distance que nous devons avoir à l’égard d’un souci de compréhension et la présence que nous devons avoir pour se trouver inclus dans les moyens de traitement du sujet.
2 – Mobilisation immédiate de toutes les ressources humaines disponibles
La question suivante est en effet de savoir jusqu’où nous allons consentir à tordre les dispositifs institutionnels pour les rendre utilisable par tel ou tel. Qu’est ce qui est admissible ? Qu’est-ce qui ne l’est pas ?
Je ne vais pas répondre comme ça à ces questions, mais je vais essayer de vous dire comment je me débrouille avec. Ca a pris la forme de ce que j’ai appelé des « réunions-parole », il y a longtemps. Cela n’est pas une très bonne nomination, car comme le dit fort justement Monique Kusnierek « on ne demande pas impunément à un psychotique de prendre la parole. Il a fallu l’apprendre. Je me rends compte maintenant qu’il y a trois règles qui pour moi forment le cadre de ces réunions :
1/ Que l’on puisse mobiliser toutes les ressources humaines disponibles pour qu’une énonciation puisse advenir quand cela est le cas ; que l’on réponde présent quand ça se présente ; que l’on fera tout ce qu’on pourra pour que ça trouve sa place dans une « formation humaine » ; que l’on tend vers ça : « toute formation humaine a pour essence, et non pour accident, de réfréner la jouissance » ; on ne le garantit pas, mais on essaye que chacun puisse le vérifier, puisse vérifier l’effet que ça fait d’être pris dans une formation de discours ; mais pour cela, il s’agit pour nous de nous mettre aux quatre coins de l’atome de langage tel que chacun des adolescents l’élabore, et puis il y a les autres qui sont là qui viennent s’y coller ; tout cela parce que le psychotique ne dispose du secours d’aucun discours établi, alors il faut à chaque fois le produire jusqu’à ce qu’une stabilisation se fasse sur une trouvaille ex Nicolas et Hollywood ; que l’on constate alors que c’est souvent autour de la lettre, de l’écriture que quelque chose se stabilise ; que la lettre, ça n’est pas exactement le signifiant, que c’est du signifiant sans la demande et son impératif de jouissance, toujours présent ; qu’il a fallu pourtant en passer par le signifiant ; que dans cette mobilisation signifiante, il y a « une certaine participation du corps en tant que réel », qu’il s’agit aussi de recueillir (de voiler quelque fois) ;
2/ on laisse tout ce qu’on a réalisé : ça, c’est la formalisation d’un souci, à l’œuvre dans les temps et les lieux de l’institution, de se préoccuper de tout ce qui traîne, tout ce qui circule, se préoccuper du destin de ces objets qui entretiennent des rapports trop lâches ou trop serrés avec les corps ;
3/ la fenêtre reste fermée ; une fenêtre n’est pas une porte ; une porte est ouverte ou fermée ; une fenêtre est fermée, même ouverte : c’est un écran. Regards errants et voix folâtres s’y projettent et cherchent à y faire effraction ; c’est pour cela que je dis, quand la question se pose : « désolé, mais pendant la réunion, la fenêtre reste fermée », car c’est par-là que les objets pulsionnels, non séparés du corps, font retour, dans ce lieu particulier de la réunion-parole où la demande de l’Autre se fait encore plus présente et pressante, quelle que soit notre prudence.

3 – « Un rapport fondé à la liberté »
L’institution, quand elle accueille en particulier des enfants, a toujours une pente à virer au patronage ou au maternage : patronage, au sens où il y a toujours quelqu’un pour penser que si la loi et les interdits étaient plus efficaces, ça tournerait plus rond – mais, mon dieu, pourquoi faudrait-il que ça tourne rond - ; au maternage parce qu’il y a toujours quelqu’un pour penser que l’Autre a des ressources intarissables pour éponger les souffrances. Cela a un nom : idéalisation ; idéalisation qui pousse à faire du un institutionnel : l’équipe, les décisions de l’équipe, les règles de l’institution.
Mais c’est un peu vieillot tout cela : désormais c’est l’institution en réseau, qui établit des partenariats, pour être le mieux à l’écoute de l’usager en santé mentale. Pour désigner ce type d’institution je n’ai pas trouvé mieux que l’hypermarché, voire le centre commercial : mais, qu’on ne s’y trompe pas, l’usager n’est pas là à la place du consommateur, mais à la place du produit, de la marchandise, susceptible de changer de rayons selon les marques, les insignes dont il se fait le support.

La psychanalyse, par les voix de Freud, de Lacan, de J.-A. Miller aujourd’hui, et de quelques autres, selon les rencontres de chacun, dit aux praticiens de la santé mentale la chose suivante : vous, intervenants déjà avertis de la pratique à plusieurs, qui voulez vous donner les moyens de traiter le sujet psychotique et son Autre ; vous, praticiens classiques, qui voulez vous donner les moyens de soigner le malade mental ; vous, modernes acteurs en santé mentale, qui voulez vous donner les moyens pour accompagner l’usager porteur de troubles graves de la personnalité ; vous tous, osez l’aventure du signifiant !
Qu’est-ce donc que l’aventure du signifiant ?
C’est l’opération particulière qui consiste à mettre de côté d’idée que vous avez de qui ou quoi vous pensez rencontrer, sujet, malade, usager, pour faire toute la place à ce qui se dit. Si vous êtes un peu doué, vous pouvez faire des tas de choses en même temps, du macramé, de la peinture au doigt, ou de la rééducation.
C’est un moment de décision. Cette décision porte sur le fait d’opérer sur ce qui se dit une opération de « distinction » : vous décidez de distinguer un élément de ce qui se dit. Faisant cela, vous isolez la dimension du signifiant. Alors là, attention ! l’aventure se complique, vous touchez au noyau de l’atome de langage et vous risquez de déchaîner toute la puissance du signifiant : de ce signifiant tout seul s’émet en effet un che vuoi, un « que veux-tu ? » énigmatique, que tous les sujets ne peuvent pas encaisser. En effet, le névrosé répond à cette dimension d’énigme, qui apparaît dans son discours quand se distingue un signifiant, par ce que Lacan appelle un « chahut de signifiants », cad par les signifiants des demandes périmées auxquelles sont restés attachés le désir en panne et une jouissance en trop. Cela marque le sujet, cela le divise, et il en encaisse le coup, le coût.
C’est le même processus pour le sujet psychotique, sauf que ce processus, n’ayant pas de répondant symbolique, est réel : le sujet est aspiré par le trou de l’énigme, insymbolisable, et le coup se marque réellement par un prélèvement corporel, ou un surgissement de l’objet pulsionnel dans le réel.
Alors cela demande une appréciation particulière, car maintenant plus question de renoncer et de nous priver de l’usage du signifiant comme seule voie possible pour qu’une formation humaine se mette en place pour le sujet psychotique. En revanche, nous allons nous priver de la dimension de l’énigme, pour privilégier une autre forme de « distinction » du signifiant : c’est la distinction qu’opère le signifiant lui-même en appareillant la jouissance. C’est-à-dire que le signifiant est déjà un traitement de la jouissance : chaque signifiant, qui vaut comme tel pour un sujet, est le lieu d’une telle distinction. Nous pouvons alors faire en sorte que l’institution quelle qu’elle soit, tienne compte de cette distinction dont est porteur le sujet psychotique, qu’elle mette en valeur cette distinction, qu’elle lui trouve une place au milieu d’autres signifiants, car le psychotique s’affronte au signifiant sans le secours d’aucun discours établi, et qu’elle se préoccupe du coût de l’opération, qui pour le psychotique n’est pas étalonné par la valeur phallique.
C’est une dame que je rencontre depuis 2 ans, régulièrement, tous les 15 jours, mais que je connais depuis bien plus longtemps, car elle est ma voisine de gauche et que nous avons maison et jardin mitoyens. Tous les 15 jours, nous avons un entretien fort civil et courtois au cours duquel nous devisons à partir de ce que nous pourrions appeler son « immersion dans le monde » ou son « incarnation » tant elle évoque un corps, au sens physique, plongé dans l’univers des discours qui circulent. Cette dame m’a été confiée par sa fille, qui a eu l’intuition géniale d’un dispositif de prise en charge rapprochée de sa mère, grande délirante et sujette à des explosions hallucinatoires très spectaculaires. Cette prise en charge est assurée par un grand nombre d’intervenants qui viennent à domicile pour s’occuper de tel ou tel secteur de son « immersion » discursive : infirmières pour la prise de médicaments, médecin pour les diverses prescriptions, kinésithérapeute pour la mobilité corporelle, accompagnante pour les sorties culturelles, aide-ménagère pour la tenue de la maison, service municipal pour le service de repas, divers spécialistes médicaux pour l’œil, l’oreille, et autres si nécessaire, et moi, psychiatre et psychanalyste.
Chacun de ces intervenants est, comme elle me l’explique, tenu de répondre à la demande précise qui s’adresse à lui et à elle. De naturel extrêmement aimable, elle devient féroce lorsqu’elle constate le moindre manquement à la réponse attendue : elle réprimande et remet le contrevenant « à sa place », à la grande surprise de celui-ci qui voit la gentille vieille dame se transformer en tyran implacable. C’est qu’elle est au plus près de la structure du langage : ce qui est dit est dit et aucune excuse n’est admissible qui autoriserait une dérogation au commandement absolu de la parole. Je me suis longtemps questionné sur ma place dans ce dispositif. Je crois que la réponse est simple : je suis celui qui enregistre tous les manquements au commandement absolu de la parole, tous les défauts qui ne sont pas admissibles et je les valide comme tels. Je suis aussi, de par ma spécialité, celui à qui elle peut parler de la circulation de la parole en tant que telle. Ainsi, ce jour-là, elle m’explique la difficulté particulière qui est la sienne quand quelqu’un lui parle. Elle se saisit du modèle que lui fournit le fait qu’elle soit appareillée avec un dispositif d’aide à l’audition, dont elle peut régler le son. Donc, quand quelqu’un lui parle, il arrive toujours un moment, me dit-elle, où se produit « un blanc » dans le discours de l’interlocuteur, quelque chose qu’elle ne saisit pas, qui échappe, comme quand on n’entend pas. Une fois que ce « blanc » a eu lieu, c’est irréversible, ça ne peut plus se rattraper et ça introduit dans le discours « un retard » irrémédiable entre elle qui écoute et celui qui parle. Elle décrit la perplexité dans laquelle elle se trouve dans ce moment-là, état qu’elle ponctue par la phrase énigmatique : « Je n’ai plus de personnalité ». Son commentaire fait entendre que plus elle s’immerge dans le discours, plus elle perd comme elle le dit « sa personnalité », ce qui d’ailleurs la révolte. « Vous savez, docteur, que j’ai des goûts diversifiés ; j’aime la musique classique, mais aussi le jazz ; j’aime le cinéma ; je m’intéresse aussi bien aux matchs de rugby qu’au patin à glace. » Dans son cri de révolte, elle n’entend pas qu’elle est en train de décrire de façon automatique les situations dans lesquelles son corps a été immergé pendant les 15 jours passés, sans que cela soit préférable pour elle à aucun « désir ».
Effectivement, faute d’une dimension énigmatique de la parole, de la demande, l’Autre du discours, à chaque fois qu’il s’incarne, lui dérobe « sa personnalité » et provoque ce phénomène élémentaire qu’elle décrit si précisément. L’absence d’altérité vrai du discours fait qu’elle est totalement sous la dépendance du déroulement matériel de la phrase, processus dans lequel le locuteur a toujours un temps d’avance par rapport à l’auditeur qui doit attendre que la phrase soit terminée pour que la signification se dépose. Nous n’y sommes en général pas complètement enchaînés dans la mesure où s’introduit une marge de liberté sous la forme : « il y a ce que tu me dis, et il y a aussi le fait que tu me parles et/ou que je t’écoute. Nous avons vu que c’est là la place du désir. A défaut de cette marge de liberté, qui s’appelle le désir, il est arrivé à plusieurs reprises à ma voisine et patiente de « restituer le désir de l’Autre », comme le dit Lacan page 481, dans le réel, plus précisément de l’autre côté du mur, chez son voisin de gauche, lui-même médecin, et chez lequel elle entendait se proférer des injures à son adresse. Moi qui suis le voisin de droite, je continue avec elle à maintenir dans son voisinage signifiant une juste distance entre les signifiants qu’elle rencontre, je célèbre leur distinction aussi souvent qu’il le faut, mais je n’hésite pas à les morigéner s’il leur prend l’idée de sortir de leur rayon.

J’affirme donc que parier sur le signifiant, c’est pour une institution, faire prévaloir « un rapport fondé à la liberté » ,susceptible de s’opposer aux formes classiques et modernes de la ségrégation.
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