J. AJELLO: L'enfant qui hurlait


Je souhaitais cette année encore vous parler de Jean-Pierre . J'avais organisé mon premier exposé les années précédentes autour des hurlements et des auto ou hétéro agressions de celui-ci. Comment entendre ces manifestations comportementales dans leurs dialectiques à l'Autre, tel avait été mon questionnement. Une première analyse de ma place dans le transfert, ainsi que quelques repérages sur le statut des objets dont j'étais porteur se sont révélés déterminants dans ma rencontre et l'élaboration de ce travail .

Pour mémoire, Jean-Pierre a actuellement 14 ans et lorsque je le rencontre, celui-ci a six ans. Il se présente comme un enfant grand et costaud, atteint d’un polyhandicap important. Assis sur son fauteuil roulant, il est maintenu par un corset siége, et ne peut se servir de ses deux jambes ni de son bras droit. Il se déplace difficilement et de manière anarchique. Non autonome dans sa vie quotidienne, il parvient cependant à manger avec l’aide de l’adulte. Jean-Pierre ne parle pas, mais énonce de nombreuses sonorités particulières. Cela peut être un chant, quelques sons ou quelques mots.
L'histoire de Jean-Pierre est marquée par une rupture d'anévrisme lorsqu'il a neuf mois. A ce moment là tout bascule. Il reste quatre jours dans le coma puis 15 jours en coma forcé, en attente d'une opération. Celle-ci réussit, mais d’importantes séquelles neurologiques apparaissent.. Il est très hypotonique, et perd la vue. Face à cela la mère de Jean-Pierre Mme C, le stimule, lui réapprend à mâcher, à déglutir. Elle l’entoure de jeux éducatifs, participe à ses séances de kinésithérapie, séances qu’elle reprend plusieurs fois dans la journée. Elle soutient fortement toutes les rééducations de son fils et espère que celui-ci, un jour puisse marcher. En effet peu à peu, Jean-Pierre redevient tonique, retrouve la vue, mais va s’opposer avec force à toutes les manipulations de son corps. C’est là qu’apparaissent ses hurlements, durant la kiné et durant les repas.
Lors de nos premières rencontres, ces traits comportementaux "d'opposition" apparaîtront également très tôt autour d'un interdit que je pose, après qu'il transforme mon bureau en un véritable champ de bataille. Ces agressions disparaîtront à long terme peu à peu.

En restant toujours au plus près de la clinique, je vais cette année essayer de resserrer mon exposé autour des différentes modalités d’échanges entre Jean-Pierre et l’Autre.
Quels sont les enjeux de cette relation? Une clinique peut-elle se décliner en fonction de la structure psychique de cet enfant, clinique de l’objet, clinique du symptôme? Telles sont les questions que je me suis posées.

Ce sont les possibilités de la structure psychique qui désignent la place à occuper dans le transfert. C'est ce que Jean-Pierre m'a entre autre chose enseigné.

Dans ses débuts, la relation à l'Autre de cet enfant est très archaïque, sans demandes, sans paroles adressées, sans échanges autres que destructeurs. Le regard et la voix de l'Autre sont perçus comme persécuteurs. Prendre acte de cela et ne plus le regarder, tout en me faisant l'adresse de l'agression dont il me croyait porteur, permet un apaisement .
Cependant, durant de longues séances, (au delà des situations d'interdits) j'ai le sentiment d'être un meuble parmi les meubles, mes paroles sur ce qu'il fait semblent n'avoir aucun accrochage. Jean-Pierre poursuit ce qu'il est en train de faire comme si de rien était. Il renverse le contenu du panier à jouets, les jette et cela de manière répétitive.
Peu à peu je m'introduis cependant auprès de lui en ramassant les jouets qu'il jette au travers de la pièce; je les lui tends en lui demandant s'il les veut ou non. Sans un mot, ni son, il prend parfois le jouet pour le jeter à nouveau.
Au fil des séances, je remarque cependant quelquefois, que sa relation aux jouets s'accompagne de sons divers. Par ailleurs, dans d'autres contextes son langage verbal s'enrichit. Des sons différents apparaissent, ainsi que quelques "prénoms" notamment le sien, celui de sa mère et de son père. L'énonciation de ces prénoms s'exerce cependant sur un mode métonymique et bi-syllabique; il fait souvent redoubler la première ou dernière syllabe du prénom évoqué. Mais tout ceci reste inorganisé, surgissant d'une manière impromptue, hors contexte . Pure jouissance sonore donc, tel un babil de nourrisson hors toute communication.
Face à toutes ses manifestations sonores, je vais dans un premier temps « accuser réception » de celles-ci. Je reprends parfois son énonciation sonore à haute voix pour lui demander ce qu'il me raconte là. Il m'arrive d'autres fois, d'associer l'énonciation du prénom de sa mère, lorsqu'elle vient en fin de séance, avec la venue de celle-ci dans mon bureau... Parfois encore, je lui dis que je ne comprend pas le sens de ce qu’il me dit et lui demande de répéter autrement, ce qu'il fera quelque fois.
Lors de ses manipulations de jouets il lui arrive de s'arrêter puis de se mettre à chantonner en bougeant de tout son corps. Peu à peu il m'arrive de chantonner en alternance avec lui ou de poursuivre seul ses mélodies musicales. Ces moments très brefs au début vont gagner en durée et s'imposer au fil des rencontres.
Au début de notre travail les mélodies de Jean-Pierre sont très peu variées. Il n'en possède que trois: « L'eau vive », la chanson du film de « Laurel et Hardy », et une dernière qui s'intitule "Boriquito" qui fait référence à une chanson d'attaque de la cavalerie espagnole. Ce choix singulier recueilli dans un registre de tonalité de deux notes là aussi, n’en est pas moins le signe d’une inscription subjective qui actuellement a quelque peu changé.

Par ailleurs, lors de mes rencontres avec Mme C, j'essaierai parfois de reprendre ce matériel avec elle, afin de tenter de donner une histoire à cet enfant à travers les dires de sa mère.

Il n'est pas question ici avec Jean-Pierre de se prêter à une quelconque interprétation, ou de prêter une écoute sur la manière dont le sujet interroge le désir de l'Autre. Suivre Jean-Pierre pas à pas sans trop en dire, sans trop en faire. Le suivre sans marquer trop de différence, en écho, voire en miroir, tel a été le chemin sur lequel m'a conduit cet enfant dans un premier temps.
Cependant, circonscrire le statut et la place de l'Autre n'a pas été chose facile, mais entendre que pour lui l'Autre ne pouvait que se réduire à une absence ou à une toute présence percécutive, a contribué entre autre, me semble-t-il, à "éponger" ce flot de jouissance dans lequel Jean-Pierre était pris.
C'est du lieu d’un Autre barré que le sujet se constitue comme divisé . L'Autre interprète donc le sujet, qui lui même est tout dans l'Autre. Mais pour Jean-Pierre , il apparaît que l'Autre du symbolique n'est pas marqué par le manque. L'Autre de la loi, du code, n'est pas advenu, laissant cet enfant en proie à une parole débridée comme sujet d'une énonciation sans énoncé.

L'univers sonore de Jean-Pierre est donc important, mais au début de notre travail celui-ci se révèle limité et se manifeste essentiellement accompagné par des gestes de bras ou de mains, comme si le geste aidait à faire sortir les sons. En étant plus attentif, j'ai pu observer que tous les « orifices » de son visage (nez, bouche, oreille, œil) étaient ainsi mobilisés. En effet, pour faire sortir les sons, sa main touche sa bouche et vacille devant ses yeux ; dans le même temps, avec sa respiration, il expulse les sons de façon très « explosive ». Ces comportements sont très fréquents au début de notre travail. Bien que prenant l'allure d'une stéréotypie, je remarque cependant qu'ils viennent peu à peu prendre place comme réponse à une situation qui paraît lui être agréable.
Il y a environ quatre ans j'ai mis à la disposition de Jean-Pierre des instruments de musique, qui tous avaient besoin d'en passer par la bouche pour procurer un son. Au départ Jean-Pierre est tout à fait indifférent à ceux-ci. Cependant, alors que je les utilise devant lui, machinalement je tends l'harmonica en direction de sa bouche. Il s'avance et mord alors l'instrument. Je lui dis qu'il faut souffler et non mordre. Je reprends l'instrument et je souffle, pour le lui proposer ensuite à nouveau. Jean-Pierre se met alors à souffler, il semble ravi... Un long moment d'échanges se poursuivra ainsi. Il finira par prendre l'harmonica en main et jouer à souffler.
Par la suite tout un "jeu" va se déployer autour de ces instruments de musique. La découverte des flûtes suit le même chemin que celui de l'harmonica, à ce détail prés qu'il me retire l'instrument de la bouche pour l'utiliser à son tour. Lors d'une autre séance, alors qu'il souffle dans l'harmonica, je lui demande s'il veut bien me faire "essayer de souffler"... Je suis étonné lorsque Jean-Pierre me tend alors l'harmonica vers la bouche, et me fait souffler dans celui-ci..... De longs échanges vont ainsi se poursuivre au fil des séances.

Des échanges nouveaux apparaissent donc mais pour cela il faut que l'Autre n'en veuille pas trop, c'est Jean-Pierre qui temporise, qui accepte, ou refuse. Ceci est l'une des conditions pour qu'il me permette de prendre place auprès de lui

Comment entendre ces échanges autour d'un objet? N'indiquent-t-ils pas une ouverture vers un statut différent de celui-ci?
La mobilisation singulière des orifices de son visage, c'est à dire des zones érogènes en terme freudien, sont des zones par lesquelles passent la présence/ absence de l'Autre. Cette mobilisation n'est-elle pas un moyen de faire avec cette Autre et ses objets, d'en réguler sa présence, d'en réguler ses effets? Lorsque Jean-Pierre lance inlassablement les jouets à travers mon bureau, lorsqu'il passe sa main devant ses yeux avec répétition, lorsqu'il émet des sons ou des mots d'une manière impromptue, ces quelques échanges ne participent-ils pas à tamponner, vidanger, là aussi son rapport à l'Autre, par une tentative à faire exister un manque, pour que puisse se détacher l'objet cause du désir et ceci autrement qu'en l'inscrivant dans le réel de son corps en s'auto-mutilant?

Parallèlement à tout ceci, les débuts et les fins de séances prennent une tournure particulière. Peu à peu lorsque je lui dis que j'arrête là la séance, Jean-Pierre cesse son activité et me regarde interloqué. Puis l'entrée et la sortie de mon bureau commencent alors à être scandées par un son de sa part.
Durant de longs mois cependant, lorsque je viens le chercher dans son pavillon, celui-ci ne manifeste rien. Ma présence, mon: « Bonjour, Jean-Pierre, je viens te chercher, c'est le moment de ta séance » reste sans écho. Puis celà bascule lentement lorsque je m'adresse à lui sans le regarder, cela peu à peu l'intrigue, me semble-t-il. Par la suite il se met à se manifester lorsque j'arrive dans son pavillon, même si je viens chercher d'autres enfants. Puis il va commencer par répéter, sous une forme musicale (en écholalie) la phrase que je lui adresse pour l'accueillir. Entendre cela me permet de lui répondre par l'affirmative: « Oui c'est cela, je viens bien te chercher ». Par la suite il ajoutera au début de sa phrase un de ses signifiants nouveaux, un « coucou », que je reprends en un « Oui bonjour Jean-Pierre ».
Dans sa relation à l'autre, outre ce dont j'ai pu vous parler, un autre trait singularise Jean-Pierre. Jeune enfant, il arrivait qu'il adresse des « bisous » à l'adulte alors à proximité. Sur un mode très particulier, il attrapait l'adulte d'une manière assez forte, pour ensuite rapprocher sa tête de sa bouche et lui faire un bisou. Cette relation très manipulatrice et compulsive, venait en parallèle et en contraste avec ses hurlements et ses auto ou hétéro agressions.
Il y a quelques mois, en séance Jean-Pierre s'est mis à m'attraper pour me faire un bisou. Passer deux ou trois répétitions de la sorte, je suis surpris lorsqu'il dirige sa main vers ma bouche. Manifestement, il souhaite que je lui fasse un bisou, je le lui dis et lui fais. Sa réaction confirme mon idée. Par la suite j'ai appris qu'il fait la même chose avec son entourage quotidien.

Au cours de ces premières esquisses d'échanges, Jean-Pierre s'offre donc comme objet à satisfaire ou non la jouissance de l'Autre. Cette jouissance ainsi localisée ne témoigne-t-elle pas d'une tentative de mise au travail pour décompléter cet Autre? Du symptôme ne pourrait-il pas alors advenir ?
L'Autre ici se fait support de la relation et s'introduit auprès de Jean-Pierre sur un mode pacifié, c'est à dire sans intentionnalité particulière autre que de s'associer à son travail et de tenter une inscription symbolique éventuelle. Reconnaître les manifestations de cet enfant comme valeur signifiante et m'en faire l'adresse, c'est les considérer ainsi comme message. N'est-ce pas la condition première pour que Jean-Pierre puisse, dans l'après coup, se reconnaître comme source de celui-ci et advienne ainsi comme sujet.... divisé…. Et corps en souffrance peut être ?
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