P. ROUX: Un lieu pour traiter le temps


La question de la durée intervient doublement dans le cas dont je vais vous parler. D’abord parce qu’il s’agit d’un jeune homme que nous avons accueilli depuis peu -trois mois précisément. Cependant, nous avons suffisamment d’éléments cliniques pour traiter les durées antérieures. En effet Manuel a passé presque toute sa vie -de trois à presque dix huit- ans en institution, I.M.E et services de psychiatrie essentiellement. D’autre part notre prise en charge devrait théoriquement prendre fin au terme de trois mois, soit au moment de sa majorité, pour un « projet » encore indéterminé et qu’il nous appartient justement de travailler avec lui.

Le cadre de travail.
Manuel nous a été confié sur décision du juge des enfants. Nous le recevons dans le cadre du foyer d’hébergement de I’A.D.I.R , tous les soirs à partir de 17 heures et le dimanche. La famille qui met en avant sa dangerosité ne peut l’accueillir que quelques heures le samedi. Manuel partage ses journées entre l’hôpital de jour, et le CATTP.
La question qui se pose est donc de bien différencier le temps social avec ses scansions et ses impératifs, du temps du sujet. L’échéance des 18 ans, posée d’emblée risque d’induire chez nous de la hâte, l’une des réponse à l’angoisse. Sur quels repères allons-nous calculer notre intervention ? Il va s’agir de convertir la durée en éléments subjectifs pour être à l’heure de Manuel. Des autres tentatives d’orientation -nombreuses-, nous savons qu’elles ont échoué parce que « c’était soit trop tôt, soit trop tard ». La possibilité même d’une alternative à la psychiatrie n’est pas certaine.
Qui est Manuel ?
Une sorte de Janus. Sur un versant c’est un jeune homme charmant, de bonne présentation qui a de la conversation et peut se montrer poli, voire affable. Sur un autre versant, il peut être très violent. A certains moments, il est comme débranché de l’Autre. Il n’entend plus rien et sème la terreur par ses actes et ses dires. Il peut hurler, taper sur les murs, bousculer, voire brutaliser les enfants… Aussitôt la crise passée, tout cela est banalisé. Conduite lourde de conséquences : tous les changements d’institution se sont fait sur le mode de l’exclusion. La durée est scandée pour ce sujet, par le même point de réel qui se traduit par un impossible pour l’Autre. Au moment où s’écrit ce texte, les effets d’angoisse suscités chez les intervenants et les enfants résidents au Centre, sont tels que nous ne sommes même pas sûrs de « tenir ». Il est urgent de se repérer dans la structure.
Repérage structural.
Manuel nous est adressé avec cette formule : « c’est un chronique qui n’en n’a pas la pathologie » . Il est présenté comme un « caractériel », qui réagit très mal « à la frustration ». En fait, très rapidement, se dégage une structure psychotique. On peut sérier les éléments cliniques de façon sommaire sur les trois registres R,S,I, avec l’idée que si solution il y a, elle ne peut que ressortir du symptôme, pris comme nouage des trois, comme ce qui fait tenir ensemble.
Sur le registre Symbolique :
Il n’y a pas de décomposition de l’ordre symbolique, ni troubles du langage, ni défilement métonymique. Mais je me rends compte que rien ne se dialectise par la parole. Manuel revient inlassablement sur les mêmes évènements (ses démêles avec les institutions) et l’effet rétroactif du sens ne s’enclenche pas. Son histoire est, pour ainsi, dire « prise en masse ». Ce qu’il résume bien d’un : « Je ne l’aime pas mon passé, parce qu’il s’est mal passé ». Il manifeste aussi une réticence particulière au questionnement clinique. Il s’avère pendant les entretiens, autant que sur des séquences rapportées par les éducateurs, que la parole ne « mord » pas sur le réel.
Sur le registre Imaginaire :
C’est là que se situent les points d’appui privilégiés du sujet. Si l’on suit l’indication de J.A Miller selon laquelle le stade du miroir est un « appareil pour traiter la jouissance » , on constate que les branchements se font sur ce mode là (a – a’). Il emprunte, à l’identique des expressions, des points de vue, voire des fragments d’histoire chez les éducateurs, qu’il fait siens sans subjectivation, sur le mode « gobé tout rond ». Il a été en famille d’accueil comme son éducatrice. Cela peut être aussi des traits vestimentaires. La même veste que le directeur par exemple.
Il y a toute une série de faits et de dires qui évoquent la « mort du sujet ». Mort présente dans le discours soit comme une menace directe adressée à l’autre, soit brandie comme imminence du suicide. Un ultime recours possible lui aussi marqué de réversibilité. Cette signification mortifère envahissante fait penser au Président Schreber. Avant qu’il ne renaisse en femme (métaphore délirante), lui aussi devait en passer par un point d’anéantissement. L’approche de la date anniversaire s’accompagne du sentiment d’une seconde mort qui hante le sujet. Mais plus radicalement, on peut y voir un effet du défaut de la signification phallique (j0) ; la difficulté extrême de donner sens à sa vie.
L’imaginaire est également atteint au niveau de l’image du corps. C’est le manche à balai que sa mère lui casse sur le dos et dont il ne ressent étrangement, aucune douleur, ou encore la sensation subite que « ses yeux montent » qu’on pourrait rapidement imputer au médicament. Une autre fois il mord sa clef en ma présence, jusqu’à ce que s’en détache un éclat d’émail de ses dents. Ce qui ne l’affecte pas car, m’assure-t-il, « ses dents sont en plastique ».
Sur le registre Réel :
Je rangerais volontiers quelques phénomènes énigmatiques dont j’ai du mal à définir le statut. Il y a, au cours de nos entretiens, des phénomènes éruptifs. Par exemple il s’envoie un coup de poing à la mâchoire ou encore il claque des mains de manière cinglante devant son visage, sans pouvoir rien en dire.
Mais le réel c’est avant tout « ce qui revient toujours à la même place ». Aussi bien, ce qui dure pour Manuel, ce qui fait répétition -mais pour nous seulement-, qui est plutôt de l’ordre de la fixité, c’est son exclusion de l’Autre. Dés l’âge de 3 ans, Manuel s’est « fait virer de la maternelle ». Depuis, il n’y a aucun déplacement entre cette matrice infantile et la recherche de son accomplissement symptomatique (Absence de métaphore). Dans le discours de la mère les premières manifestations de violence sont corrélées à une longue absence de la directrice d’école qui était également l’institutrice de Manuel. La défection d’une figure d’autorité et les débordements qui s’en suivent dénudent probablement l’inefficace du nom du père. Les effets ravageant du « gouffre » creusé par j0 (jouissance en excès) se manifestent par de multiples passages à l’acte et culmineront dans une tentative de strangulation d’une infirmière, en avril 99. Manuel reprend cela comme une manœuvre délibérée de sortir de l’Hôpital et dans l’espoir qu’on le mette en prison.
On peut repérer aussi que ce passage à l’acte suit de peu le refus de sa famille de l’inviter à un mariage. Cette conjoncture permet de situer plus précisément le retour de jouissance dans ses coordonnées symboliques.
Dans ce contexte on peut raisonnablement craindre que la portée symbolique de la majorité ne mette à mal un équilibre précaire. L’appel au signifiant forclos que peut mobiliser la majorité légale ne risque-t-il pas de faire voler en éclat la structure ? Mais c’est aussi l’opportunité de re-élaborer un sinthome. A condition de ne pas faire du « projet » une injonction surmoïque à partir d’idéaux ou de standards.
Le transfert.
Nous déduisons également de la structure que la solution ne sera pas le fruit d’une élaboration signifiante. Il y a un hiatus entre l’acte et les coordonnées subjectives. Dans ses commentaires, Manuel ne mesure pas du tout, dans l’après-coup, la portée des crises. Le travail de parole engagé à mon initiative me montre rapidement l’impossibilité de convertir la jouissance en signification. Je dirais juste quelques mots du transfert. Il se présente sous une modalité qui n’a rien pour nous surprendre. Le savoir est résolument de son coté . Il n’y a pas à attendre que le symptôme trouve à se compléter par du savoir. « Les psychologues sont tous des cons » et tout est dit. Il égrène la série de tous ceux qu’il a eu à connaître, dont certains me sont familiers. Mon nom risque aussi de venir sur la liste car la marge de manœuvre est très étroite. Après un entretien où je me suis montré un peu trop pressant, par exemple, il a ponctué nos rencontres de la soirée d’un geste de menace d’égorgement tout à fait clair. Je maintiens néanmoins avec lui un temps de parole sous forme d’entretiens de courte durée. Il y a cependant un transfert démultiplié sur l’institution, d’où l’intérêt d’un travail à plusieurs. L’élaboration en réunion de la place de Manuel fait surgir certains points dont nous aurons à tenir compte dans notre intervention. Notamment autour de son rapport à l’objet.

Le rapport à l’objet.
La pulsion orale est débridée. Manuel engouffre sans mesure les aliments et investit massivement la cuisine pour y travailler, non sans y semer le désordre. Peut-être met-il ainsi en acte son projet de devenir cuisinier que nous n’entendons pas ?
Un autre point important est son rapport électif au couteau. Lorsqu’on on lui a signifié la date de son admission ses premiers mots ont été pour nous demander s’il pourrait nous laisser en dépôt son couteau suisse pendant la soirée. Le Directeur lui a dit que c’était effectivement obligatoire dans l’institution. Une autre fois, alors qu’il s’énervait, il a eu besoin de confier son couteau à l’éducateur, pour prévenir « le risque de s’en servir ». Comment entendre cette insistance ? On voit bien la fonction de dépôt à laquelle il convoque son partenaire. ‘Déposer les armes’ serait trop dire. C’est un dépôt à réitérer, qui ne le laisse pas tranquille. Comme dans l’entretien où il dépose les coups. Il tente d’extraire un objet impossible à extraire et qui fait monter l’angoisse chez l’Autre. C’est pour l’instant ce à quoi lui sert le lien social ; un lien qui s’use bien vite. Ses exclusions ne sont-elles pas aussi une tentative désespérée de se séparer de l’Autre ? Le couteau est bien sûr son instrument de prédilection en cuisine où il s’ingénie dans la préparation de sauces. Une pratique de l’objet où le couteau pourrait trouver à se civiliser. Découper minutieusement les ingrédients en petits morceaux et les lier.

Avec la famille ?
Manuel se situe comme objet à jouir de l’Autre maternel. Les entretiens avec les parents font des ravages. Manuel s’y fait ravaler, voire avilir par sa mère. Pourtant il veut absolument y participer. L’hainamoration s’y manifeste sans voile et nous plonge dans le malaise. Nous serons obligés d’interrompre le troisième entretien et décidons de mettre un terme à ces entrevues.
La question que nous nous posons est la suivante. Comment construire avec Manuel un appareillage symptomatique qui le protège des retours de jouissance. Car ce n’est à ce prix qu’il entrera dans une autre temporalité. En nous appuyant sur ces quelques éléments nous avons proposé à Manuel un séjour dans une auberge où il a pris la place d’ ‘apprenti cuisinier’. Un signifiant qui a pu faire appui. Nous tentons de transformer la jouissance dérégulée, en quelque chose de branché sur le lien social. Les choses ont tenu sans incident. Mais c’était un temps très court il est vrai. Il nous semble que de ce coté là peut se trouver une solution. Un branchement qui fixe le sujet plus par un usage non standard du symbolique. Solution qui reste encore à inventer.

Pour conclure.
Je voudrais souligner combien il est difficile de d’inférer à partir de ces éléments, une conduite à tenir. C’est notre interrogation. Sans doute le cas n’est-il pas complètement construit et c’est sur cela que nous parions pour nous orienter. Mais cet écart est surtout humilité devant le réel de la clinique et l’espace que nous laissons au sujet pour répondre. Par exemple et pour terminer sur la durée, Manuel est passé d’un « Dans trois mois je me casse » à autre chose : « Je vais passer ma vie ici ».
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