P. ROUX: Trois temps d'une fugue


Dès ses premières élaborations du concept d’angoisse (1895), l’expression choisie par Freud d’« Attente anxieuse » -dont il fait un « symptôme nucléaire »- fait entendre que l’angoisse a partie liée avec le temps. Dans « Le Temps logique » (1936), Lacan va plus loin ; jusqu’à inclure le temps dans la subjectivité : tout sujet s’affronte à l’énigme du désir de l’Autre et son attente porte électivement sur des éléments de réponse de l’Autre.
La clinique des moments de crise, au cours desquels la défense du sujet est mise à mal, dénude la fonction du temps, invisible mais inéliminable de notre calcul. Le temps presse, le sujet est oppressé. Le travail de parole enclenché dans ces circonstances peut s’avérer précieux. Il permet parfois d’ouvrir un « temps pour comprendre », là où le sujet peut être tenté de s’en sortir (de l’attente anxieuse) par le circuit court du passage à l’acte. Ce peut être l’occasion un premier dépliage de « l’accordéon du fantasme » , modeste mais pas sans conséquences.
C’est le pari qui a été fait avec Céline. Cette jeune fille de quinze ans s’est « précipitée » dans un Centre d’Orientation peu après avoir décidé de fuguer, pour mettre fin à des années de maltraitance de la part d’une mère alcoolique et d’un père extrêmement violent. Qu’attend-t-elle ? Céline réclame d’être placée quelques jours « pour faire peur à ses parents » mais aussi que je garde le secret sur l’institution qui serait choisie. Demande sérieuse mais irrecevable en ces termes. L’état d’angoisse dans lequel elle est plongée, jusqu’à refuser de me donner son nom, témoigne de l’urgence subjective.
Deux faits cristallisent pour le sujet « l’instant de voir » : une dispute, véhémente avec sa mère, une de trop, au cours de laquelle la mère s’est roulée par terre « en poussant des cris de folle ». L’appel (téléphonique) au père -comme principe d’arrêt- échoue, voire ne fait qu’empirer les choses. C’est le père terrible qui répond : « avec une drôle de voix, comme s’il veut me donner un coup de poing ». Formule qui me mettra la puce à l’oreille. Elle quitte la scène.
Voilà ce qui conduit le clinicien à improviser un dispositif sur mesure. Bousculant son propre emploi du temps, il ouvre un temps de parole. Une série de quatre courts entretiens aura lieu, au cours de l’après-midi. Ce premier « temps pour comprendre » permet à cette adolescente, qui n’avait jamais parlé de sa souffrance, de repérer quelques coordonnées de sa position dans cette situation mortifère. Elle se fait la cause des hurlements de sa mère et -cela s’enchaîne dans les faits- l’objet souffre-douleur de son père exaspéré : « Il croit que je veux être le chef ». Ce cycle dure depuis des années.
Cette première élaboration tamponne largement l’angoisse et atténue la culpabilité. L’inconscient s’est mis au travail, des formations en témoignent, par exemple « Je suis partie; j’ai bien fait mal ». Mais ce premier tour échouera à réduire le traitement imaginaire de l’angoisse mis en place par le sujet pour suppléer à la carence symbolique de l’Autre. La volonté de « faire peur à l’autre » ne cède pas.
Le temps social suit son cours. Arrive la fin de l’après-midi et l’heure de fermer le Centre. Que faire de cette adolescente ? Malgré l’engagement du clinicien à rencontrer la famille, Céline revient sur sa position initiale, exige qu’on la « mette dans un foyer » tenu secret. C’est au moment où je me résous à trouver une solution « dans la réalité » (recours à la brigade des mineurs) que Céline se ravise, décline son identité et décide de rentrer, non sans demander « Appelez mes parents et dites-leur les bonnes paroles ». Entendons cela comme un appel plus épuré au symbolique, appel aux bonnes paroles comme principe d’arrêt aux dérèglements pulsionnels qui ravagent ce sujet. J’appelai donc, en sa présence, annonçai à Madame le retour de Céline, non sans faire entendre un « je sais ». Rendez-vous est pris.
Le temps pour comprendre, qui brise la loi du silence, ne fût pas vain. D’une part ce sera le préliminaire d’un travail de parole, d’autre part il a permis à Céline de conclure sur elle. Au « Il faut que ça s’arrête » (d’où le recours au tiers) s’est substitué un « Il me faut faire cesser cela ». Ce qui ne tarda pas. Quelques jours plus tard, avant le rendez vous prévu, Céline enclenche d’elle-même le signalement de maltraitance avec l’aide de l’infirmière et de l’assistante sociale de son collège. Un premier moment de conclure, en somme, a eu lieu, mais en léger différé, selon le temps logique et, in fine, le sujet reprend la main.
Jusqu’au bout le psy. a dû se laisser déranger dans son rythme et décompléter dans son cadre, fût-il éclairé par le Temps logique. Faire place à la causalité psychique implique cela : se mettre à l’heure du sujet.
Suspendre la réponse type dans le discours courant (Danger - signalement - placement) a montré sa pertinence. Cependant le discours analytique ne se substitue au discours du maître. L’usage du signifiant a autorisé un usage particularisé du signalement. Ce n’est pas : soit l’un, soit l’autre. Ici, le signalement s’avèrera fondé mais Céline continuera à venir parler. Céline fera de son silence un symptôme. Une question en effet, qu’elle a cueillie dans le « deuxième quart d’heure » l’a intriguée: « pourquoi être restée silencieuse si longtemps ? »
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