S. GOUMET: Trouver la clef de sortie


Dire que le signifiant organise le champ symbolique, que le phallus y inscrit la place d’un manque symbolisé, « ne dénoue pas du tout le rapport au corps de l’un et de l’autre, ne dénoue pas le rapport au corps sexué » , cette voie permet à la clinique de prendre appui sur une conception sexuée du corps qui anticipe sur la rencontre du sexuel.
JAM, dans cet article, développe la dimension pas-toute de la femme au sens de sans limite, il évoque « la forme érotomaniaque de l’amour » et parle du ravage.
« Cela veut dire que la limite, quand elle advient, … elle n’advient que dans l’ordre de la contingence, et non pas de la structure. Elle dépend de la rencontre » .
Le cas que je vais exposer est celui d’une fillette aux prises avec un manque réel qui l’atteint dans son corps ; mais, parce qu’elle est soumise à la loi phallique et « boussolée » par son père, ce sujet élabore un scénario imaginaire qui lui permet de « trouver une issue », d’articuler ce réel au symbolique et donc de rendre le phallus opérant.

Eva est âgée de 6 ans lors de notre première rencontre,.
Elle souffre d’un handicap moteur (marche sur la pointe des pieds, genoux pliés, chute fréquemment) et d’un handicap mental (retard de développement, elle ne dessine pas, n’écrit pas, ne lit pas, ne parle que pour raconter des contes). Elle affiche une politesse et un comportement stéréotypés sans prendre en compte son interlocuteur
f n’organise pas son langage.

Ses parents ont maintenu une intégration scolaire (elle triple une première année de maternelle). Mais Eva agresse les enfants. Cela pose problème à l’école.
Inquiets à l’idée que leur fille puisse être déscolarisée, ils se sont renseignés : la seule institution prête à la recevoir en dépit de sa violence, y met une condition : un suivi psychologique.
Le père formule ainsi leur démarche : « De toutes façons vous ne pourrez rien pour elle, on ne sait pas si elle pense ni si elle ressent les choses. »

Dans un premier temps du travail, je m’efforce de faire coupure dans ses « lithanies ». Elle utilise un langage très soutenu, seul hiatus, elle confond le masculin et le féminin. Cela fait écho avec le dit de sa mère : Eva confond les hommes et les femmes.

Cette coupure lui permet d’accéder à l’élaboration personnelle d’histoires composites qu’elle met en scène dans le jardin. J’en relèverai deux épisodes.
Elle joue à être une princesse et s’écrie : « Aïe ! La princesse s’est blessée à la jambe ». Vu ses difficultés de déplacement, je lui demande où elle a mal. Elle me remet en place : « Ce n’est pas moi, c’est la princesse ! ». Elle formule pour la première fois le manque réel et le fait par le biais d’une fiction.
Au cours de ces excursions, nous croisons de vrais chiens. Eva dit : « le chien elle a disparu » Je profite de cette erreur pour lui préciser qu’il faut dire "il" parce que ce chien-là a un pénis et je l’invite à regarder. Elle m’ignore, se met à raconter une histoire de prince avec une épée, je lui fais remarquer que tous les princes de ses contes ont une épée et que, les princesses n’ont pas de chance puisqu’elles n’en ont pas. Elle poursuit son récit, y introduit des sorcières qui ont une broche.

Nommer la présence et l’absence de pénis produit un changement de rituel des séances : jeux de remplissage-vidage d’une timbale, absorption de grandes quantités d’eau et vidage de vessie.
Dans cette même période, Eva porte fréquemment sa main entre ses cuisses, elle se contemple dans le miroir où n’apparaît que son buste, prend appui sur le lavabo pour tenter de voir le reflet du bas de son corps.
Elle se met peu à peu à me piquer ma place, mes stylos (me voyant toujours en train d’écrire, elle m’avait interrogé sur ce que je faisais et j’avais répondu : « j’écris ton histoire », réalisant aussitôt l’ambiguïté de mon propos ; il semble qu’elle prenne là son histoire en mains) et à jouer avec le minitel, commentant qu’elle pose des questions… sans en référer au contenu.
C’est sans doute qu’elle n’attend pas de réponse :c’est vraisemblablement au signifiant en tant que tel qu’elle s’attaque, de sa place de sujet.

Fait exceptionnel, elle rapporte deux cauchemars qui mettent en évidence que le manque réel du corps s’articule à sa représentation sexuée et qui introduisent le père comme agent de la castration.

Dans le premier « Panique m’avait attrapé mon maillot…non Meddhi, Patrick, je le connais, il ne peut pas faire ça. Il est venu dans mon lit à moi la nuit…il a monté l’escalier et marche avec ses pieds pour aller se baigner ».
Quand je lui demande ce qu’elle en pense, elle répond : « c’est un vrai cauchemar, très effrayant. »


Deux mois plus tard, nouveau cauchemar : elle est réveillée par un pipi au lit, elle a failli tomber dans l’escalier…
Arrêtée par des portes fermées, elle ne sait quelle clef ouvre quelle porte. Elle en trouve une ouverte et tombe à l’eau.
Elle doit passer dans un miroir, « c’est dur, ça fait peur et on peut y rester coincée ». Elle aperçoit un loup-monstre qu’elle voudrait poursuivre avec une épée, mais c’est lui qui reste coincé dans le miroir à cause de ses cornes et il fait pipi.
Ses parents voyant son lit vide partent à sa recherche. Elle rectifie : non en fait c’est Alice, sa sœur aînée qui a disparu et qui a fait pipi dans sa culotte. Eva arrive dans la caverne où se trouve Alice. Son pied se coince dans un trou
« mes parents vont m’aider à mon pied, rien de cassé, mince ma dent qui tombe ». Elle s’est soudain « dé-perdue » et va trouver seule la sortie mais avant, elle doit libérer Alice enfermée dans une cage. Alice a un trou, c’est peut-être bien Papa qui lui a fait un trou et qui est désolé et qui vient la sauver pour se faire pardonner.

A la séance suivante, lorsque je viens la chercher dans la salle d’attente, elle indique une affichette au-dessus de la porte et épelle : S.O.R.T.I.E. , sortie. C’est la première fois qu’elle lit, sous le regard stupéfait de sa mère.

Si l’on reprend tous ces éléments, on peut observer qu’au départ Eva n’organise pas son propre langage, elle se contente de reproduire celui de l’autre. Sa confusion des genres masculin et féminin peut être lue dans l’après-coup seulement comme un symptôme.
Elle fait les frais d’un manque réel, est marquée dans le réel de son corps par la castration. Il n’y a donc pas d’écart pour l’inscription symbolique du manque.
Nommer la différence des sexes (rencontre du chien), évoquer la présence-absence de pénis lui permet de construire l’image du manque, par les jeux devant le miroir

Les rêves marquent une étape importante. Il s’agit vraisemblablement d’élaborations plus que de manifestations de l’inconscient mais utiliser le mot cauchemar c’est une manière de nommer l’angoisse.

Les deux rêves font référence à la différence des sexes : le premier s’attache à sa représentation dans le réel, Medhi a des jambes, lui monte les escaliers sans tomber, sa jambe à elle se coince dans un trou, sa dent tombe ; dans ce même registre, on peut relever l’insistance de « faire-pipi ».
Mais le second rêve introduit quelque chose au lieu du père « homme-boussole » pour reprendre l’expression de JAM, : un père par lequel le malheur arrive : responsable du trou de sa sœur mais aussi un père qui vient la sauver du trou dans lequel s’est coincée sa jambe. Cette scène met en image le manque auquel vient suppléer le détenteur du phallus, celui qui l’inscrit dans la castration et lui permet de rendre f opérant.

Le fait qu’elle accède à la lecture, de manière quasiment spontanée après le cauchemar en témoigne.
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