M. SILVAGNI: Des yeux pour ne pas voir


La chaîne de télévision "Arte" a diffusé en novembre 1997 un film de Claude Lanzmann : "Un vivant qui passe", en même temps le texte intégral en était publié. Il s'agit de l'entretien avec un certain Maurice Rossel que Claude Lanzmann filma à l'époque du tournage de "Shoah", en 1979. En raison de la longueur de cet entretien, près d'une heure et demie, et de crainte d'un déséquilibre dans l'architecture de son film, Claude Lanzmann ne l'avait pas intégré au montage final.

"Un vivant qui passe" se présente donc comme un objet singulier, qui se donne à voir dans son unicité, et qui tout à la fois éclaire "Shoah" autant qu'il en est éclairé. Montré des années après "Shoah" il semble en être un addenda, il pourrait aussi bien en être le prologue car il propose une piste de réflexion sur la récurrente et éprouvante question - comment ça a-t-il été rendu possible.

L'entretien est centré sur le camp de Theresienstadt (Terezin), une ville située à une soixantaine de kilomètres de Prague, dont les nazis avaient fait un ghetto pour la montre, une mise en scène. C'était ce qu'on appelait aussi un "ghetto Potemkine", du nom du prince qui avait fait construire des villages factices sur le trajet de Catherine II à qui il exposait ses nouvelles possessions territoriales.

C'est donc dans ce lieu en trompe l'œil, camp de transit maquillé par les nazis à des fins de propagande, que va arriver en visite une délégation du Comité International de la Croix Rouge, avec à sa tête Maurice Rossel.






Le regard voilé


Il n'y avait pas que les bourreaux, il y avait aussi ceux, qui, le regard voilé, alors même que leur mission était d'y aller voir, revenaient intacts. Maurice Rossel est l'un de ceux qui firent ce voyage, approcha l'autre, ne le vit pas et s'en retourna comme il était venu - inchangé.

Quatre niveaux de lecture peuvent se dégager du texte :
a) il est le récit de la visite de Maurice Rossel,
b) il est par les relances de Claude Lanzmann l'exposé déchirant de la situation des juifs dans le camp,
c) il est le dévoilement de l'impossible à rencontrer l'autre,
d) il est enfin une interpellation sur le point aveugle.

Par le truchement de Maurice Rossel le texte invite à s'interroger sur la question de la schize œil/regard : "Dans notre rapport aux choses, tel qu'il est constitué par la voie de la vision et ordonné dans les figures de la représentation, dit Lacan, quelque chose glisse, se transmet d'étage en étage, pour y être à quelque degré éludé. C'est ça qui s'appelle le regard" . C'est donc un objet abstrait, invisible, qui ne se repère que par ses bords. Il ne se voit pas, il se suppose.

Quelle était la mission de Maurice Rossel ? C’était ainsi qu'il la définit "d'aller voir ce qu'on me montrait... si j'étais envoyé, j'étais les yeux, je devais voir, et je devais, si l'on veut, essayer de voir au-delà s'il y avait quelque chose à voir au-delà."

L'avantage du film sur sa transcription tient à un trait intrinsèque à tout traitement audiovisuel, c'est qu'il en restitue la tonalité qui tient en partie à un écart dans l'investissement, dans la qualité de présence des deux interlocuteurs. Le ton de Maurice Rossel plutôt léger, policé, presque mondain fait contraste avec celui de Claude Lanzmann tendu, serré, vibrant. C'est que l'un est en représentation tandis que l'autre tente de se représenter la réalité à laquelle fait écran l'insu du premier.

Ainsi Maurice Rossel se décrit-il comme "un gros benêt, un naïf" celui qu'il aurait été dans ce passé -passé qu'il peine à dater- ce qui, peut-être, lui permet de se dédouaner rétrospectivement. Cependant de là où parle Rossel aujourd'hui (1979) il se vaporise dans des remémorations sur l'apparence des choses, ainsi de la beauté du commandant d'Auschwitz (où il s'est rendu avant d'aller à Theresienstadt, déjà dans le cadre d'une mission du C.I.C.R) ou du moins sur celui qu'il prit pour le commandant du camp ou qui se présenta comme tel, et dont il décrit les yeux si bleus, l'allure si élégante, ainsi que ses autres interlocuteurs allemands si distingués et courtois. A toute cette civilité fait pendant ce qu'il révèle de son sentiment pour les internés du camp dont "le comportement des gens était d'ailleurs tel, que c'était fort antipathique" , qu'il prit pour des privilégiés, des planqués qui "à coups de dollars arrangeaient leur situation et se permettaient de durer" .

Et recouvrant le tout son affirmation récurrente de n'avoir pas vu, comme si il n'y avait rien à voir. A propos du seul juif du camp avec lequel il ait échangé quelques mots, qu'il appelle "monsieur so-and-so", dont le nom était Epstein et qui représentait les juifs du camp: "Vous souvenez-vous de lui ? demande Lanzmann " "non, répond-il, je ne le vois pas" . Ce qui renvoie à la même absence à l'autre que décrit Primo Lévi lorsque le médecin d'Auschwitz l'examinait "comme à travers les vitres d'un aquarium" .



L'absence à l'autre


Ce qui est donné à voir à travers Maurice Rossel, ce miroir tendu, si le malaise en si grand, s'il provoque un sentiment étrangement familier, c'est que celui-là n'est pas un monstre, ça n'est pas le médecin d'Auschwitz. Pas un monstre, pas un qu'on montre. C'est même plutôt lui qui fait monstration de ce qu'est l'humain. Pas seulement de la difficulté à être, mais plus encore de la difficulté à être autrement. C'est-à-dire à être dans une relation d'emblée éthique, dans une responsabilité pour autrui à laquelle invite le visage dans sa nudité, sa pauvreté essentielle, au sens où l'indique Lévinas "dès lors qu'autrui me regarde, j'en suis responsable sans même avoir à prendre de responsabilité à son égard, sa responsabilité m'incombe" .

Ici celui qui a été envoyé pour voir, et même voir au-delà -ainsi qu'il affirme que sa mission l'y assignait- est un homme dont les sens semblent comme en panne. Car non seulement il ne voit pas, mais il est également dépourvu d'olfaction. A la question sur l'odeur à Auschwitz il précise "Ça sent toujours très mauvais les baraquements militaires et les choses comme ça. Mais alors qu'on vienne me parler d'odeurs de chairs brûlées, de choses comme ça, d'autres les ont senties ou vues, moi, je n'ai rien vu" .


Il n'entend rien non plus, ni des paroles qui lui sont personnellement adressées par Epstein, ni du discours d'accueil officiel que celui-ci prononça. Discours qu'il aurait fallu lire entre les lignes, entendre les mots sous les mots. Il n'a pas non plus la mémoire de la date de sa visite à Theresienstadt et, lorsque Lanzmann la lui restitue il l'en remercie car "j'aurais été incapable de vous donner cette date" .

A propos de sa visite à Auschwitz il dit qu'il voulait absolument y arriver et cependant : "on revient, on ne ramène rien. Donc il faut être parfaitement lucide
- Oui, relance Lanzmann, on ne ramène rien, et puis on est sur place et on ne voit rien
- Et on ne voit rien, répond Rossel, oui c'est ça que je veux dire, ne rien ramener" .
Ainsi sollicite-t-il constamment le vocabulaire de la vision.



Le visage détourné


Pour Freud les mythes fondateurs de la psychanalyse sont Oedipe et Narcisse. Oedipe aux yeux crevés, Narcisse dont le regard n'est pris que par son propre reflet. A ces deux mythes Michel Schneider propose d'ajouter celui de Persée, qui, si Oedipe est celui du névrosé, Narcisse celui du psychotique, serait celui "de l'analyste ou du pervers qu'à tout moment il peut devenir par la place qu'il occupe dans la scénographie du désir où il se prend avec les autres" . Persée, écrit encore Schneider "est celui qui se détourne de l'autre qu'il tue ou qu'il taie. Et qui l'abat de son détour même. Il détourne sa face son regard et ses yeux" .

Persée, fils de Zeus et Danaé, promit, devenu guerrier, de rapporter la tête de la Gorgone en présent au roi Polydectès, son beau-père. Les Gorgones, trois sœurs, représentaient dit Eschyle des "monstres abhorrées des mortels, à la chevelure de serpents, et que jamais nul homme n'envisageai sans expirer" . Envisager/dévisager, quiconque osait les regarder en face était pétrifié sur le champ. Des trois, seule Méduse était mortelle. Armé par Athéna d'un bouclier d'airain poli comme un miroir. Persée trancha donc la tête de Méduse, sans la regarder en face, mais par détour dans le reflet du bouclier. Cet éclat lumineux qui permit sa ruse à Persée, il le porte justement dans son nom.

D'Hermès Persée avait reçu le masque d'invisibilité d'Hadés, dieu de la terreur, de l'inexorable. Après avoir détourné son regard, puis s'être effacé sous le masque, Persée se dissimulera tout entier au regard d'un monstre marin en ne laissant comme trace de sa présence que le leurre de son ombre. "Nous voyons, dit Lacan, dans la dialectique de l'œil et du regard qu'il n'y a point coïncidence mais foncièrement leurre" .

Ne pas savoir


- "Mais vous n'avez rien vu à Teresienstadt" assène Lanzmann à Rossel, à quoi fait écho le "non, tu n'as rien vu à Hiroshima de Duras. Quant à la question du leurre Rossel en connaissait un bout, lui qui se définissait comme un naïf, un benêt, il savait sa visite attendue, il le dit : "comme toujours en pleine guerre quand quelque chose est attendu, il y a une mise en décor"

Cependant Rossel dit qu'il attendait quelque chose. L'impossible : du langage. "Ils se seraient permis une allusion, enfin, une remarque, ou le passage d'un papier ou d'un rapport, qu'il eût été facile, Monsieur, facile, facile..." . Ce que Rossel ne voit pas - ne peut pas voir - et qui fonde son manque à la relation authentique c'est que "le visage parle. Il parle en ceci que c'est lui qui rend possible et commence tout discours"

Ce que Rossel ne voit pas c'est qu'il y a une vérité qui se cache, qui se dérobe à lui et l'aveugle, ainsi manque-t-il à la tuché. "Le sujet, dit Lacan, se présente comme autre qu'il n'est et ce qu'on lui donne à voir n'est pas ce qu'il veut voir. C'est par là que l'œil peut fonctionner comme objet a, c'est-à-dire au niveau du manque" .

Maurice Rossel était venu pour voir, et même pour voir au-delà, ne cesse-t-il de dire et redire avec insistance. Tant d'insistance qu'il en vient à mettre à nu ceci : qu’il était venu pour ne pas ça, voir. Il déclare que ce dont il a rendu compte dans son rapport il le signerait encore aujourd'hui, et Lanzmann de lui pointer :
- Tout en sachant ce que je vous dis ?
- Oui, bien sûr
- A savoir qu'on vous a totalement trompé ?
- Oui, mais…

Retourné aux Enfers, Ulysse y rencontre Agamemnon qui lui dit :"Tandis que j'agonisai la femme au regard de chien m'envoya chez Hadès sans qu'elle daignât seulement me fermer les yeux" .



Notes
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