DOMINIQUE PASCO : "Insomnia"


Le silence règne ce soir de vernissage à l’ATELIER DE VISU (19, rue des Trois Rois, 6e) et pourtant, ils sont là, venus nombreux pour découvrir les 280 photos de cet artiste très prisé dans les milieux branchés parisiens et aussi marseillais.
A l’extérieur de la galerie, les « regardants » d‘un instant s’attardent.
Très peu de paroles, l’atmosphère est plutôt silencieuse, les commentaires sont succincts et gênés : « C’est fort ! », « Pff…là, là… ! », « Insupportable. », « ça remue ».
Une nécessité de sortir de la galerie pour ne plus voir et en même temps celle de rester là, à l’entrée, dans l’espace de l’entre-deux, pour tenter d’en dire quelque chose, de restaurer du symbolique là où il s’absente.
La confrontation avec ces images n’est pas sans produire quelque chose, un saisissement.

De quoi s’agit-il dans ces photographies ? Par quoi sommes-nous immobilisés, ici ? Evidemment, il n’est pas question d’interpréter l’œuvre, ni l’inconscient à l’œuvre chez l’artiste, mais plutôt d’en déduire ce qu’elle nous enseigne lorsque nous sommes orientés par les concepts de la psychanalyse.

La composition de l’œuvre
A Marseille, 280 photographies cernées de cadres noirs, aux formats variables, accrochées sur un même mur et assemblées telles une mosaïque complexe. Antoine d’Agata tient à concevoir lui-même la scénographie de l’exposition de ses photographies. Il organise précisément la verticalisation en veillant à éviter toute logique narrative. De fins espaces sont laissés entre les images assemblées, interstices qui introduisent des ruptures, des silences, là où nous sommes envahis par la répétition, le réel, la pulsion.

Face à cette construction imposante, quelques-unes unes seulement, de même taille, sélectionnées minutieusement, tracent une ligne horizontale et font contraste. Elles instaurent un repos uniquement apparent.
Les photographies sont surtout en noir et blanc et quelquefois en couleurs (ocre, bleu ou rose).

Actuellement 1000 et Une images sont exposées à Paris (galerie VU). L’artiste a au contraire accroché les tableaux bords à bords.

Ces constructions particulières forment une œuvre, un tableau.

280 puis 1000 et Une scènes de la nuit peu ordinaire, prises par Antoine d’Agata au gré de dix années d’insomnies, d’errance dans des « lieux de perdition » à travers une vingtaine de pays et toujours muni d’un appareil.
1000 et Une images exposées pour marquer un point d’arrêt à un style de vie, à une série : il a décidé d’arrêter.
… Et un livre « Insomnia », (Images En Manœuvre Editions) dans lequel un récit de ces 10 années d’insomnie termine l’album. Ce texte est écrit par son partenaire de route, l’écrivain Bruno Le Dantec, et révisé très scrupuleusement par Antoine D’Agata.

Que donnent à voir ces photographies, que montrent-elles ?
Elles sont des saisies de réel dans lesquelles l’artiste est souvent l’agent exposé jusqu’au plus intime.
Christian Caujolle, directeur artistique de l’agence VU explique : « A l’origine le propos n’est pas de photographier le monde pour le représenter, mais d’en pousser aux limites l’expérience physique et de garder une trace de cette expérience ».

Ça montre :
- Des femmes, le plus souvent des prostituées dans des bars glauques, dans des chambres d’hôtels miteux, des corps nus ou des parties de corps (le sexe, les seins, le ventre), déformés, abîmés.
- Des hommes complètement ivres, des bouts de corps, des organes, leur sexe,
- Des transsexuels, une magnifique femme ressemblant à une actrice américaine des années 60 dont la présence à cet endroit intrigue.
- Les traces d’excès en tous genres sur les corps marqués par les passages à l’acte (les avants bras tailladés d’une femme), les traces de bagarres, les mutilations, et l’usure accélérée.
- Des actes dont il est souvent l’un des acteurs : sexuels (fellation, sodomie), d’injection de drogue (gros plans sur une seringue piquée dans la veine), d’alcoolisation intense.
- Des hommes, des femmes à la dérive au regard éteint, la misère, la solitude dans des rues délabrées, mal éclairées, dans des cantinas mexicaines ou des « bouges » de Hambourg,
- La mort, la pulsion de mort, la proximité de tous ces sujets avec la mort est évidente.
- Quelques chiens errants.
- Et des paysages « minéraux » pris essentiellement à la frontière du Mexique, en couleurs, mais uniquement des monochromes ocres, bleus ou roses. Ils sont de véritables toiles de maître - effet du savoir y faire du photographe avec un polaroïd. Ces paysages viennent faire coupure au sein des juxtapositions de scènes de vies glauques, ils font fonction d’apaisement, de rupture avec la répétition mortifère. Leur traitement particulier réintroduit la dimension de l’imaginaire si peu présente là où pourtant on la supposerait première.

« La nuit, le sexe, l’errance…La nécessité d’enregistrer, non comme un acte réfléchi, mais comme une mise à plat d’expériences ordinaires et extrêmes. Une pratique indissociable d’une certaine façon d’appréhender l’existence, où le risque, le désir l’inconscience restent les éléments essentiels. Aucune attitude morale, aucun jugement mais la nécessité, pour explorer certains univers, de les partager jusqu’au bout, sans précaution aucune…un passage à l’acte d’écriture, aux limites de la disparition, de la jouissance et de la mort. » Antoine d’Agata (extrait).

Le nécessaire
Il semble produire ici un effet de série, de nombre, d’illimité du côté de la pression propre à la prise de vue mais aussi du côté du donné à voir.
Ces photos sont prises dans plus de 20 villes à travers le monde et pourtant il en ressort de l’identique, du toujours le même et une perte de repère comme une dé-spatialisation ou un monde « sans-frontière ». Les photos des cantinas mexicaines pourraient être prises dans un bar de Marseille. L’univers « d’Insomnia » apparaît comme un monde sans parole, à la dérive, sans limite et avec excès.

Un traitement de l’image particulier
On pourrait penser que l’artiste pose un voile sur l’insupportable par l’usage du flou, du bougé, par le grain particulier, par les effets de prises de vue à vitesse lente. Mais au contraire, notre regard est sollicité, nous sommes plus attentifs, à l’affût des moindres détails nous aidant à reconstruire le représenté. Cependant, quelque chose reste opaque, fait butée provoquant ou révélant la schize de l’œil et du regard. « Un point vide qui institue le sujet dans le visible », qui présentifie l’objet a qui dans ce champ est le regard. Quelque chose se détache, chute, nous sommes alors des « regardants » devenus « objets regardés » par l’œuvre : ça nous regarde.

A la question « qu’est-ce que la peinture ? » qui peut valoir aussi au sujet de la photographie, Jacques Lacan répond dans le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, pp. 116 :

«… dans le tableau toujours se manifeste quelque chose du regard, …, le peintre le sait bien, …. A regarder des tableaux,…, vous finirez par voir, comme en filigrane, quelque chose de si spécifié pour chacun des peintres que vous aurez le sentiment de la présence du regard »… « La fonction du tableau - par rapport à celui à qui le peintre donne à voir son tableau- a un rapport avec le regard. Le peintre, à celui qui doit être devant son tableau, donne quelque chose qui … pourrait se résumer ainsi – Tu veux regarder ? Eh bien, vois donc ça ! Il donne quelque chose en pâture à l’œil, mais il invite celui auquel le tableau est présenté à déposer là son regard, comme on dépose les armes ».

Pour terminer
Sur un mur, isolé, son auto-portrait, image prise avec un polaroïd lors d’un retour de chantier lorsqu’il avait déjà voulu interrompre « son insomnie » (durant 3 ans). Un auto-portrait le corps entièrement recouvert de plâtre, de la tête au pied, une photographie étonnante, un négatif de lui-même. Son regard du coup surgit en négatif, comme deux trous cernés de noir à la place des yeux. Une invention de l’artiste qui présentifie, en la montrant, l’instance du regard. Une sorte de « clin d’œil » pour clore une série par la figuration du trou d’où les choses peuvent s’échapper.
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