H.CASTANET : Le désir d'une mère


La tragédie offre un lieu privilégié pour saisir le ressort épuré et sans concession du lien du sujet à l’Autre. Cela est vrai aussi bien pour la tragédie antique (chère à Freud) que pour la tragédie classique. Ainsi le grand Racine portera la question de l’amour d’une mère à son paroxysme dans l’une de ses pièces les plus lues, les plus jouées, Britannicus.

Dans sa Préface de 1670, le poète note : « Il ne s’agit point dans ma tragédie des affaires du dehors. Néron est ici dans son particulier et dans sa famille. » C’est moins de la prise du pouvoir qu’il est question que de la réalisation subjective d’un monstre : « Je l’ai toujours regardé comme un monstre. Mais c’est ici un monstre naissant. Il n’a pas encore mis le feu à Rome. Il n’a pas tué sa mère, sa femme, ses gouverneurs. À cela près il me semble qu’il lui échappe assez de cruautés, pour empêcher que personne ne le méconnaisse. »
Ces cruautés qui échappent ont toute leur importance. Il faudra le temps de la pièce pour que Néron devienne Néron. La pièce se clôt à ce moment où tous les actes criminels sont désormais possibles : Néron est devenu le tyran que l’Histoire connaît. Le temps subjectif n’est pas un temps progressif, un temps dialectique où se choisit et se révèle ce qui faisait défaut et que l’action a créé. Néron ne devient pas ce qu’il aurait pu ne pas être ; il devient ce qu’il ne pouvait, en tant que Néron, que devenir. Le héros racinien n’est pas psychologique, mais « dogmatique » dira R. Barthes, c’est-à-dire que ce héros réalise le temps de la répétition – une sorte de temps immobile et circulaire. L’action est vaine, elle ne coupe pas ce temps cyclique, elle ne rompt pas ce qui se prépare. L’action racinienne est un rite où se vérifie que tout est déjà là et s’accomplit suivant ses prémisses. Le temps et son héros ne sont pas dialectiques.

Isolons ce couple clef, Agrippine-Néron, et lui seul : le désir d’une mère et ses effets sur son fils. Un repère : ce désir se conjugue à l’imaginaire. Il se réduit à un regard qui tout à la fois découvre et fige ce qu’il trouve. Pour cela, il lui faut des jeux de miroirs symétriques et réciproques et un voile qui le cache à la vue commune.
Rome voit dans Néron un empereur noble gouvernant en père. Agrippine, elle, ne s’y trompe pas. Elle sait décrypter ce qui va éclore parce que déjà-là. Agrippine oppose le temps cyclique au temps maturatif. Elle sait :
« Non, non, mon intérêt ne me rend point injuste ; / Il commence, il est vrai, par où finit Auguste. / Mais crains, que l’avenir détruisant le passé, / Il ne finisse ainsi qu’Auguste a commencé. / Il se déguise en vain. Je lis sur son visage / Des fiers Domitius l’humeur triste, et sauvage. »

Mais comment sait-elle ? Ici le double et les jeux de reflets en miroir prennent tous leur poids. Néron est le reflet d’Agrippine. Il est l’image que sa mère élabore. Elle concède à son fils la vie d’un pur reflet et à ce titre elle lui rapte sa propre vie qui lui revient comme celle d’un autre. Agrippine l’annule comme corps, le limite à cette sujétion spéculaire. Les citations sont nombreuses démontrant la puissance d’un voir qui troue les carapaces et atteint à une image que des reflets cachaient. La vérité du personnage racinien est que son secret est son reflet. Le héros racinien est dépossédé. Ici Néron par sa mère.
Parmi les vers les plus cités - Acte I, scène I, Agrippine :
« Non, non, le temps n’est plus que Néron jeune encore / Me renvoyait les vœux d’une cour, qui l’adore ; / Lorsqu’il se reposait sur moi de tout l’État, / Que mon ordre au palais assemblait le sénat, / Et que derrière un voile, invisible, et présente / J’étais de ce grand corps l’âme toute-puissante. »
- Acte II, scène II, Néron :
« Éloigné de ses yeux [ceux d’Agrippine], j’ordonne, je menace, / J’écoute vos conseils [ceux de Narcisse], j’ose les approuver ; / Je m’excite contre elle et tâche à la braver. / Mais (je t’expose ici mon âme toute nue) / Sitôt que mon malheur me ramène à sa vue, / Soit que n’ose encor démentir le pouvoir / De ces yeux, où j’ai lu si longtemps mon devoir, / Soit qu’à tant de bienfaits ma mémoire fidèle, / Lui soumette en secret tout ce que je tiens d’elle. / Mais enfin mes efforts ne me servent de rien : / Mon génie étonné tremble devant le sien. / Et c’est pour m’affranchir de cette dépendance / Que je la fuis partout, que même je l’offense, / Et que de temps en temps j’irrite ses ennuis / Afin qu’elle m’évite autant que je la fuis. »

Il y a entre Agrippine et Néron, une logique du double avec sa dimension magique : Néron est volé de lui-même. Agrippine est sur le trône avec son fils. Néron n’est pas seul, elle le contrôle. Racine le dit - Acte I, scène I, Albine :
« Quelques titres nouveaux que Rome lui défère, / Néron n’en reçoit point qu’il ne donne à sa mère. / Sa prodigue amitié ne se réserve rien. / Votre nom est dans Rome aussi sien que le sien. / […] / Néron devant sa mère a permis le premier / Qu’on portât les faisceaux couronnés de laurier. »
Entre elle et lui, Agrippine développe un toi et moi indestructible. Elle est lui, il est elle - Acte IV, scène II, Néron :
« Oui, Madame, je veux que ma reconnaissance / Désormais dans les coeurs grave votre puissance ; / Et je bénis déjà cette heureuse froideur / Qui de notre amitié va rallumer l’ardeur. » ; « c’est le corps même de la Mère qui fascine le fils, le paralyse, en fait un objet soumis, comme dans l’hypnose, au charme du regard. »

Quelle issue pour ce fils ? Il ne pourra se détacher d’Agrippine ; il devra rompre, déchirer les voiles, briser les miroirs, bref détruire l’autre en tant que siège de son aliénation. Il y a un incompatible radical. Ou bien c’est Agrippine et alors Néron n’est pas, ou bien c’est Néron et Agrippine doit nécessairement disparaître. Il y a entre Néron et sa mère une impossibilité de la coexistence. Pas d’apaisement. Néron le clame :
« Ma mère a ses desseins, Madame, et j’ai les miens. / Ne parlons plus ici de Claude, et d’Agrippine. / Ce n’est point par leur choix que je me détermine. / C’est à moi seul, Madame, à répondre de vous. »

À l’Acte IV, scène II, dans son face-à-face avec sa mère, il lui dit : « Mais Rome veut un maître, et non une maîtresse. » C’est parce qu’il doit tout à sa mère qu’il la tuera immanquablement. Il y a dans Britannicus un infanticide : Agrippine étouffe Néron, auquel répond un parricide (au sens du XVIIe : attentat criminel contre l’autorité) ; il la tuera nécessairement. Cette mort annonce celle d’Agrippine ; la première rend possible la seconde.

Dans son Sur Racine, Barthes étrangement fait d’Agrippine l’une des figures des pères de la tragédie racinienne à l’égal d’Alexandre, de Mithridate, de Thésée, de Joad, etc. Effectivement « le Père, c’est le passé ». Ce qui le fonde comme tel, c’est sa fonction d’incarner l’intemporalité du monde et la circularité du temps : « […] un Père total ; au-delà de la nature, il est un fait primordial, irréversible : ce qui a été est […] » C’est disant non à cet autre qui le dessaisit que Néron peut naître. L’ingratitude est la forme nécessaire pour naître et advenir comme je chez Racine.
- Acte IV, scène II, Agrippine :
« Vous êtes un ingrat, vous le fûtes toujours. / Dès vos plus jeunes ans mes soins et mes tendresses / N’ont arraché de vous que feintes caresses. / Rien ne vous a pu vaincre, et votre dureté / Aurait dû dans son cours arrêter ma bonté. »
Le crime est la tentative de sortir du langage, d’en finir avec la tragédie en réalisant l’acte. L’ingratitude est la forme de la liberté. Néron tuera parce que depuis toujours il est là pour accomplir le tyran dont la tragédie Britannicus nous a présenté sa naissance.
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