Freud Sigmund : L'Homme Moise et la naissance de la religion monotheiste


FREUD SIGMUND
L’HOMME MOISE ET LA NAISSANCE DE LA RELIGION MONOTHEISTE
(Idées, Gallimard)

 

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Une tradition qui ne se fonderait que sur des transmissions orales ne comporterait pas le caractère obsédant propre aux phénomènes religieux. Elle serait écoutée, jugée et éventuellement rejetée, comme toute autre nouvelle du dehors. Jamais elle n’aurait le privilège d’échapper à la contrainte du mode de penser logique. Il faut qu’elle ait subi le destin du refoulement avant d’être en mesure de produire, lors de son retour, des effets aussi puissants et avant de contraindre les masses comme nous l’avons observé à notre grand étonnement et jusqu’ici sans comprendre, à plier sous le joug religieux.

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Traumatisme précoce, défense, latence, explosion de la névrose, retour partiel du refoulé, tel est d’après nous, l’évolution des névroses. J’invite maintenant le lecteur à faire un pas de plus et à admettre qu’il est possible de faire un rapprochement entre l’histoire de l’espèce humaine et celle de l’individu.
 
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Le totémisme, avec sa vénération d’un substitut du père, avec l’ambivalence dont témoigne le repas totémique, avec l’institution de fêtes commémoratives, d’interdictions

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dont la non-observance entraîne la mort, le totémisme, dis-je, peut bien être considéré comme une première ébauche de religion dans l’histoire de l’humanité, ce que vient confirmer le lien étroit qui unit, dès les débuts, les règles sociales et les obligations morales…
Partant de là, le totémisme évolue vers une humanisation de l’être révéré. A 1'animal succèdent des dieux humains dont 1'origine totémique ne nous est pas dissimulée. Le dieu conserve sa forme animale ou tout au moins une tête d'animal ou bien le totem devient le compagnon inséparable du dieu ou bien encore le mythe nous représente le dieu tuant justement 1'animal qui n'est autre que son prédécesseur. A un moment difficilement déterminable de cette évolution, apparaissent de grandes divinités maternelles, sans doute antérieures aux dieux mâles, et qui subsistent longtemps à côté de ces derniers. Entre-temps un grand bouleversement social s’est produit : au matriarcat a succédé un renouveau de 1'ordre patriarcal... Les dieux mâles furent d'abord représentés comme des fils aux côtés de leurs puissantes mères et c’est plus tard

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seulement qu’ils empruntèrent la figure paternelle. Les dieux mâles reflètent les conditions de l’époque matriarcale : ils sont nombreux, doivent se partager l’autorité et obéissent parfois à un dieu encore plus puissant qu’eux. Un pas de plus et nous voilà en face du sujet qui nous occupe ici : le retour à un dieu père, seul, unique, omnipotent.
C'est ainsi que plus d'un auteur a été frappé de la similitude qui existe entre le rite de la communion chrétienne - par lequel le croyant s’assimile symboliquement le sang et la chair de son dieu — et le repas totémique qui a une signification semblable. De nombreux reliquats de 1'époque primitive oubliée subsistent dans les légendes et les contes populaires. De plus, 1'étude analytique de la vie psychique des enfants a permis de récolter une moisson abondante et inespérée de documents susceptibles de combler les lacunes de notre connaissance des temps primitifs. Pour faire mieux ressortir toute l'importance des relations entre père et fils, contentons-nous de citer les phobies d'animaux, l'étrange peur d'être mangé par le père et 1'énorme intensité de la peur de la castration. Dans notre reconstitution, rien n'a été imaginé de toutes pièces, rien n'a été avancé qui ne se base sur de solides fondements.

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Il convient de faire bien observer que tout élément ressurgi du passé, s'impose avec une force particulière, exerce sur les foules une énorme influence et devient irrésistiblement objet de foi, d'une foi contre laquelle nulle objection logique ne peut rien, tout à fait à la manière du credo quia absurdum. Cet étrange caractère ne saurait être compris que par comparaison avec les délires de la psychose. Nous savions depuis longtemps qu'il se trouvait, dans toute idée délirante, un fond de vérité oubliée qui, à son retour, a subi certaines déformations, et est dès lors mal comprise. Le malade prend pour une vérité son idée délirante et sa conviction compulsionnelle morbide s'étend bien au-delà de ce noyau de vérité pour embrasser aussi les erreurs qui enveloppent celui-ci. Le noyau de vérité en question, que nous appelons vérité historique, nous le retrouvons dans les dogmes des diverses religions. Ces derniers, avouons-le, présentent le caractère de symptômes névrotiques, mais échappent à la malédiction de l'isolement individuel en tant que phénomènes collectifs.
Aucune partie de l'histoire religieuse ne nous semble aussi claire que 1'établissement du monothéisme chez les Juifs et sa continuation dans le christianisme, si ce n'est

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l'évolution, pour nous si compréhensible et où tout s'explique, du totem animal jusqu’au dieu humain figuré avec son compagnon (animal). (Chacun des quatre Evangélistes chrétiens a encore son animal préféré.)

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Il semble qu'un sentiment croissant de culpabilité se soit emparé du peuple juif et, peut-être même, de tout le monde civilisé de cette époque, sentiment qui lui laisse présager le retour de ce qui avait été refoulé. Il en fut ainsi jusqu'au jour où un membre de ce peuple juif, prenant le parti d’un agitateur politico-religieux, fonda une doctrine nouvelle, la religion chrétienne qui se sépara de la religion juive. Paul de Tarse, un juif romain, s'emparant de ce sentiment de culpabilité, le ramena très justement à sa source préhistorique, en lui donnant le nom de péché originel : un crime avait été commis envers Dieu et la mort seule pouvait le racheter. Par le péché originel, la mort était entrée dans le monde. Il s’agissait en réalité, en ce qui concerne ce crime entraînant la mort, du crime du père primitif, ultérieurement déifié. Toutefois, il ne fut nullement question de ce meurtre, mais seulement du fantasme de son expiation et c'est pourquoi ce fantasme put être salué comme un message de délivrance (Evangile). Un fils de Dieu, innocent de toute faute, s'était sacrifié, avait pris à son compte la culpabilité de tous. II fallait bien que ce fût un fils, puisque le meurtre avait eu un père pour victime.
Le fait qu'un Sauveur innocent de tout crime se soit sacrifié n’était évidemment

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qu'une déformation tendancieuse très difficilement concevable du point de vue de la logique…
Le “rédempteur” n’aurait dû être que le principal coupable, le chef de la horde des frères, celui qui avait vaincu le père…
Mais peu importe qu'il s'agisse d'un fantasme ou du retour d'une réalité oubliée, ce que nous retrouvons ici, c'est 1'origine de la conception du héros, du héros qui toujours se révolte contre son père et qui finit, d'une manière quelconque, par le tuer.

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Si Moise a bien été le premier Messie, le Christ devient alors son substitut et son successeur.

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L’une des lois mosaïques a plus d’importance qu’on ne lui attribue tout d’abord. C’est l’interdiction de se faire une image de Dieu, c’est-à-dire l’obligation d’adorer un Dieu invisible… Elle avait d’important effets, à savoir : une mise à l’arrière plan de la perception sensorielle par rapport à l’idée abstraite, un triomphe de la spiritualité sur les sens ou plus précisément un renoncement aux instincts avec tout ce que ce renoncement implique au point de vue psychologique.
Chez nos enfants et chez les adultes névrosés, comme chez les primitifs, nous retrouvons le phénomène mental que nous avons appelé “la croyance à la toute puissance de la pensée”. Il s’agit d’une surestimation de l’influence que nos facultés mentales - les facultés intellectuelles dans ce cas - sont capables d’exercer sur le monde extérieur en le modifiant.

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“La toute puissance de la pensée” exprimait le prix que l’homme attachait au développement du langage qui amena de si extraordinaires progrès des activités intellectuelles.
C’est aussi le passage de la mère au père comme marque d’une victoire de la spiritualité sur la sensualité et d’un progrès de la civilisation. En effet la maternité est révélée par les sens, tandis que la paternité est une conjecture basée sur des déductions et des hypothèses…

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L’homme se vit amené à reconnaître l’existence de forces “spirituelles”, c’est-à-dire de forces que les sens, et singulièrement la vue, ne peuvent saisir et qui ont cependant des effets indéniables et même extrêmes. Si nous nous en référons au langage, c’est le déplacement de l’air qui fournissait une image de la spiritualité, puisqu’en effet l’esprit emprunte son nom au souffle d’air (animus, spiritus et, en hébreu ruach-fumée). Ainsi naquit l’idée d’une âme, principe spirituel de l’individu. Ce souffle d’air, l’observation le retrouva dans la respiration de l’homme laquelle ne cesse qu’à la mort. Aujourd’hui encore nous disons d’un mourant qu’il rend le dernier soupir.
 
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