N. MAGALLON: L'amour d'une fiole


L’AMOUR D’UNE FIOLE
Entretiens dans un centre d’accueil et de consultation
(Extraits d’un mémoire de DESS de psychologie clinique et psychopathologie)


« La psychanalyse dit aux praticiens de la santé mentale la chose suivante : vous, intervenants déjà avertis de la pratique à plusieurs, qui voulez vous donner les moyens de traiter le sujet psychotique et son Autre ; vous, praticiens classiques, qui voulez vous donner les moyens de soigner le malade mental ; vous, modernes acteurs en santé mentale, qui voulez vous donner les moyens pour accompagner l’usager porteur de troubles graves de la personnalité ; vous tous, osez l’aventure du signifiant !
Qu’est-ce donc que l’aventure du signifiant ?
C’est l’opération particulière qui consiste à mettre de côté l’idée que vous avez de qui ou quoi vous pensez rencontrer, sujet, malade, usager, pour faire toute la place à ce qui se dit.
C’est un moment de décision.
Allez-vous vous décider à entendre ce qui se dit. »

M.. Pietrino

- Préambule
C’est une personne qui vient des urgences de l’hôpital. Il y a été rencontré par le psychologue, qui a noté : rupture sentimentale, fuite des idées, éléments délirants. « Il est venu aux urgences car il a eu envie de se suicider suite au départ de sa « concubine », ce jour là. Il est resté toute la journée devant sa photo à pleurer.» C’est ce psychologue qui l’adresse au Centre pour une consultation, un éventuel traitement, voire même une hospitalisation.
Je n’ai constaté pour ma part aucun élément délirant. M. Pietrino parle beaucoup, de façon un peu métonymique, une anecdote en enchaînant une autre. Il donne des détails, chaque détail entraînant le récit d’une autre anecdote. C’est un peu difficile de le suivre. Et je suis à plusieurs reprises obligée de le ramener à la question posée au départ. Comme si cette façon de parler révélait un évitement de la question, plus exactement du lieu de la question.

- Présentation en trois actes.
Il me semble important de préciser la chronologie du suivi au Centre de Consultation :
- Premier acte : 3 décembre, le matin aux urgences, l’après-midi au Centre accompagné de sa « concubine ». 19 décembre et 2/01 deux entretiens. Fin intervention du Centre.
- Deuxième acte : 2/02, 9/02, puis deux rendez-vous auxquels il ne vient pas. Le 20/02 revient au Centre pour se faire hospitaliser. 23/02 : entretien. Une hospitalisation est décidée. M. Pietrino s’en passe.
- Troisième acte : entretien le 1/03, fin intervention du Centre. Puis M. Pietrino repasse deux fois avec sa concubine le 5/04 et le 19/04.

M. Pietrino nous parlera de deux évènements, un peu emmêlés, qui sont tous deux à l’origine de sa dépression, c’est son terme.
Pendant une période assez longue (2 ans ?), il a hébergé des jeunes gens (SDF et Rmistes) chez lui « pour pas qu’ils soient à la rue ». Ces jeunes ont consommé beaucoup d’eau, d’électricité et de téléphone, ce qui fait qu’il n’a pas pu payer les factures. C’est sa mère qui les a foutu dehors. « Ils ont abusé de moi, m’ont pris mon argent, et maintenant je ne peux plus payer » De plus, il a hébergé quelques temps après un jeune Rmiste qui lui a volé son porte feuille. Alors, « je me suis beaucoup inquiété, j’ai eu une crise d’agitation, je jetais tout par la fenêtre et j’ai eu peur de me jeter moi-même ». C’est sa dépression, nous dit-il, qu’il a traité par l’alcool. A l’époque, il s’est mis à boire pas mal. Jusqu’à ce qu’il rencontre sa concubine.

- Premier acte :
C’est une dame plus jeune que lui, « belle, nous dit-il. « Une femme comme ça ! » Par ailleurs, alcoolique, suivie en psychiatrie. En instance de divorce, « elle s’est fait foutre dehors par son mari ». Comme nous le dit M. Pietrino : « elle est interdit de séjour chez elle. »
Elle s’appelle Mme Fiole.
La première fois qu’il la rencontre, dans un bar, il lui propose un autre rendez-vous. Et c’est à ce rendez-vous où il l’embrasse qu’il s’arrête de boire définitivement. Alors que je m’étonne du fait qu’il se soit arrêté de boire si facilement, lui qui connaît les problèmes de dépendance que pose l’alcool pour Mme Fiole, il nous dit : « Je me suis arrêté d’un seul coup de boire : Pour une femme comme ça, quand même ! J’allais pas continuer à boire, à se mettre dans des états ! ».
En fait, lorsque M. Pietrino vient aux urgences, il ne la connaît que depuis peu de temps (1 à 2 semaines). Mais c’est la femme de sa vie, elle lui a d’ailleurs promis d’avoir un enfant avec lui. Et quelques jours après, elle menace de le quitter. Il en parle comme de sa compagne, sa concubine, se pose de grandes questions sur un choix de vie à faire avec cette femme. Le problème, c’est qu’elle boit, nous dit-il, et il doit l’empêcher de boire, la remettre dans le droit chemin… l’empêcher qu’elle soit à la rue.
Au départ, c’est plutôt Mme Fiole qui a amené M. Pietrino au Centre pour qu’on le soigne, un peu comme si elle voulait, comme pour elle, qu’il soit suivi en psychiatrie.
Par la suite, les choses s’inversent. C’est M. Pietrino qui s’occupe d’elle. Il l’héberge, lui fait les courses, limite sa consommation d’alcool, la conduit chez le kiné : « avec son épaule, il faut s’en occuper, il faut aller chez le kiné… Je la conduis chez sa mère, je lui fait comprendre que quand même, sa mère, elle pourrait aller la voir à l’hôpital où elle a eu une opération, une maman, on en a qu’une, et il faut aller la voir, je m’entends bien avec sa mère, elle est rassurée depuis que sa fille est avec moi. » et M. Pietrino emmène Mme Fiole partout .
S’il est tout à fait d’accord pour qu’elle s’occupe de son problème d’alcool, on le sent un peu réticent par rapport à la psychiatrie. Elle a peut être besoin de se faire aider. Mais aller à l’hôpital psychiatrique ou aller voir le psychiatre qui la suit, ça sert à rien, un peu comme si, ça allait lui faire une concurrence.
Il faut noter que lors de ces entretiens, M. Pietrino a une façon très commedia delle arte de nous raconter ses histoires. Il passera successivement d’un style comico-tragique quand il nous parle de l’hébergement des jeunes, à un style pierrot triste, mélodramatique, quand il nous parle d’elle, avec la peur qu’elle s’en aille. Nous relevons quand même un fond de tristesse peut-être important.
Il ne nous regarde pas quand il parle. Il s’adresse à d’autres, se mettant en scène lui-même. Il joue pour d’autres, devant nous, les scènes qu’il nous raconte.
C’est le premier temps de nos rencontres. A la fin de ce temps, les choses semblent rentrer dans l’ordre. Mme Fiole habite chez lui, plus exactement il l’héberge. Elle va aller consulter dans un centre d’alcoologie. Lui, va commencer un travail.
Nous ne savons pas grand chose de sa vie, sinon qu’il a une rente adulte handicapé (AH), qu’il est très lié à sa mère, vivant près de chez lui. Il a un dossier de surendettement suite à ces problèmes de factures non payées et du vol de son porte-feuille. Il nous parle d’avocat, et d’ailleurs nous demande un certificat de passage pour son dossier. Il est suivi par une assistante sociale.
Fin du premier acte. Est noté « fin d’intervention du Centre »

- Deuxième acte :
Nous revoyons M. Pietrino à sa demande un mois plus tard, jour pour jour. Il est à nouveau, nous dit-il, très angoissé et très déprimé, malheureux. Il ne sort presque plus, pleure toute la journée. Il a peur de rechuter, de retomber dans la dépression. Il recommence à boire un peu.
Mme Fiole a été hospitalisée en psychiatrie il y a une semaine ou deux et il a appris une mauvaise nouvelle. Il nous faudra relativement de la patience et une insistance à le ramener à cette mauvaise nouvelle pour en connaître le contenu :
« Elle lui a dit à l’hôpital, en présence d’une infirmière ou d’une aide-soignante, il sait pas bien, qu’elle allait le quitter ».
En plus, « un aide-soignant ou un infirmier m’a dit, au téléphone, je peux pas savoir, en tout cas c’était un infirmier ou un aide-soignant, j’appelle souvent ; je l’appelle d’ailleurs tous les jours pour lui parler, c’est normal non ! de demander des nouvelles et puis, ça lui fait du bien à Mme Fiole qu’on l’appelle, quant on est tout seul à l’hôpital, c’est important d’avoir quelqu’un qui appelle… Et puis c’est son anniversaire, je lui proposerai de l’emmener au restaurant, elle aura qu’à demander une permission de sortie, pour son anniversaire quand même ! »
Mais, que lui a-t-il dit l’infirmier? A nouveau détour.
Qu’elle allait porter plainte contre lui.
Et lui : « je dois savoir, est-ce qu’elle va porter plainte, ça ne m’inquiète pas, mais est-ce qu’elle va revenir chez moi à sa sortie de l’hôpital ou pas ? Mais si elle ne vient pas chez moi, elle ne peut pas aller chez sa mère, c’est trop petit, c’est son ex-mari, elle est interdite de séjour. Alors où ? Hein Où ? A la rue, elle va aller à la rue ! Dans le froid ! » M. Pietrino a la larme à l’œil.
Revenons à ce qui s’est passé depuis ce mois.
M. Pietrino nous raconte les choses suivantes, tranquillement, décrivant son attitude toujours du côté du devoir, du bien faire avec cette théâtralité qui lui est si singulière. Cette « histoire » nous est donnée d’anecdotes en anecdotes, par les détails.
Avant cette hospitalisation, nous le savons, M. Pietrino hébergeait Mme Fiole. En fait, elle vivait enfermée à clef chez lui, lui ayant la clef et elle non.
Elle n’avait pas la clef pour pas qu’elle sorte, pour pas qu’elle aille acheter à boire. Lorsqu’elle voulait faire des courses, elle l’appelait sur son portable et lui venait. Et il allait faire les courses. Parfois, bien sur, mais avec son argent à elle, il lui achetait à boire, du champagne, ou autres, pour lui faire plaisir. « Quand même ! De temps en temps, on peut boire un verre ou deux avec sa concubine ». Mais ça n’allait pas. Mme Fiole buvait beaucoup trop, elle replongeait. Elle se mettait dans des états ! et lui, il supportait pas de la voir comme ça. Elle buvait trop et lui, à la voir comme ça, ça le faisait vomir.
En plus, des fois, elle lui parlait de son ex-mari qui disait n’importe quoi sur lui. Alors, il lui mettait quelques baffes. Elle lui parlait aussi d’un ex-compagnon avec qui elle avait eu une aventure. « Il faut pas exagérer, quand même, alors je lui ai mis une baffe. »
Bref, dans la réalité, une femme séquestrée à qui il donne quelques baffes.
Un matin, il travaillait chez un copain et il lui avait expliqué qu’elle ne devait pas l’appeler, qu’il ne pourrait pas venir. « Je lui rendais service, je travaillais chez lui, je pouvais pas quand même s’en aller comme ça sur un coup de téléphone pour faire les courses, elle pouvait attendre midi, je les aurais faites entre midi et deux, le Prisunic est ouvert ! »
Et elle a appelé et il n’a pas pu venir. Et elle a fait le 17. Les flics sont venus et ils n’ont pas pu entrer car la porte était fermée à clef. « Enfin, quand même, c’est normal de fermer à clef, je vais pas laisser ouvert toute la journée, laisser la maison à tous vents, comme ça, n’importe qui peut entrer… » Les flics sont revenus quand il était là. Il leur a expliqué qu’il pouvait pas laissé sortir Mme Fiole parce qu’elle achetait à boire. Les flics étaient d’accord avec lui, elle buvait vraiment trop. Mais ils ont trouvé que Mme Fiole était très mal et ont appelé des médecins qui ont décidé de l’hospitalisation de la dame.
Revenons à la mauvaise nouvelle. Outre le fait que Mme Fiole lui a dit qu’elle le quittait. Ce qui ne va pas du tout, c’est le fait qu’elle l’ait dit en présence d’une infirmière ou aide-soignante. M. Pietrino en a été très choqué. « Quand même, c’est du domaine du privé devant un tiers ! C’est privé ! Devant une infirmière, même si c’est une aide-soignante ! »
A ma demande insistante et réitérée de préciser cette question du privé, il nous dit : « Vous voyez bien le domaine privé… »
Non, je ne vois rien.
« Eh ben, par exemple, dans un bar une fois, j’ai vu un copain qui embrassait une fille, qui se fait un extra conjugal, j’en parle pas, c’est privé ».
Lui, son souci, aujourd’hui, c’est qu’elle revienne, qu’elle ne soit pas réduite à aller à la rue, dans le froid. Il lui donnera les clefs, il s’occupera d’elle. Toujours à son propos, il nous dit, incidemment, qu’un jour, un copain, lui avait dit : « Mais qu’est-ce que tu fous avec cette femme, en lui conseillant de la mettre dehors ». Et M. Pietrino de nous dire que cette réflexion lui avait fait du bien.
Mais que nous demande M. Pietrino ?
Très concrètement et très clairement, il nous demande deux choses :
1. Doit-il continuer à l’appeler tous les jours.
Il faut dire que je suis un peu déconcertée par cette demande, comme décalée par rapport au contenu de l’entretien, très triste, très dramatique
Je lui réponds assez fermement que non.
Je pense que j’aurais dû, dans ce « non », m’appuyer sur le soulagement que la réflexion du copain lui avait apporté.
2. Doit-il continuer à sortir un peu, voir des copains. Mais, en ce moment, il a envie de rien.
Je lui conseille de continuer à sortir, de voir ses copains.
Ce que M. Pietrino nous demande, c’est ce qu’il doit faire très concrètement pour pallier à ce rien qui l’assaille, à cette tristesse qui l’envahit.
Je pense que nous devons lui répondre.

Nous revoyons M. Pietrino une semaine plus tard. Mme Fiole est sortie de l’hôpital et vit chez sa mère. Elle menace de porter plainte contre lui pour des problèmes assez obscurs de téléphone et d’affaires laissées chez lui. M. Pietrino continue à l’appeler tous les jours. « C’est plus fort que moi, nous dit-il ». M. Pietrino est très triste. Il a peur de ne pas tenir le coup. Il recommence à boire. Nous constatons des ruptures dans le discours, comme des arrêts le geste suspendu. Après deux rendez-vous manqués, M. Pietrino revient pour nous demander une hospitalisation. C’est Mme Fiole qui le lui a conseillé.
La tonalité est vraiment triste, sombre. « Je bois et en plus je prends des médicaments, comme ça je fous ma vie en l’air ». « Si elle ne revient pas chez moi, je suis quoi ! Une poubelle qu’on jette comme ça ! »
D’où lui vient la plaie qu’il a au front ? « Je suis tombé dans les escaliers » et M. Pietrino enchaîne sur Mme Fiole qui se serait suicidée. Il est confus.
Il continue d’appeler Mme Fiole « 3 fois par jour, matin, midi et soir ».
Il revient sans cesse sur le fait qu’elle veuille porter plainte. Il s’imagine au tribunal avec son avocat. Mme Fiole est là, avec un avocat aussi, et puis le juge. M. Pietrino rit. Je lui demande pour quoi ça le fait rire : « Vous voyez ! Au tribunal, le juge, ça sera quoi ! AH contre AH ! »
Et cette AH, d’où lui vient-elle ? « Je ne sais pas ». J’insiste. M.Pietrino m’explique : « Mon père travaillait dans le bâtiment, il est tombé d’un toit et il est mort. Alors j’ai eu l’AH… J’avais 5 ans » Impossible d’en savoir plus : « Je ne sais pas pourquoi j’ai eu l’AH, le médecin ne me le dit pas ». A 5 ans son père est mort, et il a eu l’AH. Point.
Dans ce même entretien, je fais un lapsus en l’appelant M. Fiole. Lapsus que je relève immédiatement. M. Pietrino sourit : « Vous avez raison de m’appeler M. Fiole, j’ai toujours rêvé de me marier avec elle comme ça je m’appellerais M. Fiole. »

M. Pietrino est psychotique, ce qui n’était pas forcément spectaculaire dans le premier temps. Mais quand même assez clair, que ce soit dans sa façon d’exister dans la chaîne signifiante, non pas comme effet de signifiant, non pas comme sujet mais comme un personnage jouant dans une mise en scène, le texte de son propre discours, pour des spectateurs absents.
Dans sa façon de parler, presque métonymique évoquant parfois une fuite des idées.
Puis, plus tard, surgissent des ruptures dans le discours avec des effets d’arrêts sur image, le geste suspendu, comme si s’ouvrait une faille dans la chaîne signifiante.
Un style aussi dans sa façon de traiter le signifiant : « Privé » dont M. Pietrino a un usage singulier, faisant allusion au sexuel. « AH contre AH ». Un signifiant « AH » qu’on lui a attribué à 5 ans, à la mort de son père. Une « AH » sans explication, sans raison. Enfin, qu’est-ce que ça dit : « être à la rue ».
Et puis il y Mme Fiole. Fiole, qui vient prendre la place littéralement de la fiole contenant l’alcool traitement de sa dépression. D’ailleurs, ce traitement il le prend « matin, midi et soir ».
Cette Mme Fiole qui refuse de revenir chez lui, réduisant son être à n’être qu’une poubelle qu’on jette.

Je pense ce jour là que l’hospitalisation qu’il demande doit être envisagée. Elle est programmée pour le lendemain, M. Pietrino devant s’occuper de son chien.

- Troisième acte.
M. Pietrino se passe de l’hospitalisation. Nous le revoyons pourtant encore au Centre à sa demande. Il a retrouvé un peu de travail. Il a arrêté tout traitement : alcool, médicaments etc… Sauf Mme Fiole.
Qu’il nous amène deux fois, à quinze jours d’intervalle. Elle est très mal. M. Pietrino ne vient pas pour lui mais pour elle. Il nous demande qu’on s’occupe d’elle. Rappelons que Mme Fiole a été de nombreuses fois hospitalisée, qu’elle est suivie régulièrement par un psychiatre du secteur.
La première fois, nous discutons dans l’équipe sur l’opportunité de recevoir Mme Fiole et je souligne que la personne que nous avons accueillie est M. Pietrino, pas Mme Fiole et que celle-ci est suivie par ailleurs. Mais j’insiste, comme je l’ai déjà fait auparavant, pour que notre position par rapport à M. Pietrino ne soit pas prise comme un refus. J’explique cela à M. Pietrino : il a bien eu raison de nous amener Mme Fiole, mais il le comprend bien, pour son bien à elle, il vaut mieux qu’elle aille voir M. L, son psychiatre. Aujourd’hui même ? Bien sûr. Nous le prévenons et puis, c’est à 5 minutes. Et M. Pietrino pourra revenir quand il veut.
Il revient quinze jours après toujours nous emmenant Mme Fiole. Même réponse de notre part mais en prenant le temps de l’écouter comme la première fois.
La question est : Quel est la place de Mme Fiole pour M. Pietrino ? En quoi participe t’elle d’une forme de stabilisation ?
Soit c’est M. Pietrino qui est réduit à n’être qu’un déchet, soit c’est elle qui tend à occuper cette place, l’effort de M. Pietrino est alors de tout faire, à son sens, pour que cela n’arrive pas. Cet effort, comparable au travail du psychotique, le stabilise ou du moins restaure le lien social qui lui a permis jusqu’à aujourd’hui de se débrouiller sans psychiatrie pas si mal que ça. Il nous dit très clairement l’opération qu’il tente de faire : s’appeler M. Fiole. Il s’ensuit comme un effet de bascule de l’humeur, celle-ci passant du plus sombre désespoir à un état guilleret.
Dans cette relation entre M. Pietrino et Mme Fiole, il y a quelque chose du côté de la pulsion de mort qui s’installe sans que rien ne puisse y faire frein.
Curieusement, je me suis posée la question de la mélancolie. Pourtant ça semble bizarre de parler de mélancolie, parce que la question de la faute se trouve comme à l’envers. C’est le devoir qui oblige M. Pietrino, il n’exprime aucun sentiment de culpabilité, juste un désespoir que cette femme puisse être réduite à « être à la rue ». La faute ne semble pas être chez lui.

Prenons au sérieux le fait que Mme Fiole, plus fiole que concubine, est le traitement que M. Pietrino a trouvé pour parer à sa dépression, comme il dit. Mais voilà, il y a un problème qui touche au rapport du psychotique à l’objet.
Dans quelle mesure ne peut-on pas entendre dans cette demande qu’on s’occupe d’elle, une demande de traitement du traitement que M. Pietrino s’est administré ?

Nicole Magallon
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