C. ALBERTI: Tristan et la mosaïque des langues


Il n’y a pas d’évidence de la langue. Pourtant, sans doute parce que les mots nous sont transmis par la langue dite maternelle, ils s’accompagnent du sentiment de l’évidence, un lien naturel résiderait entre les mots et les choses. Cette évidence est purement imaginaire. De même que l’évidence du corps repose sur sa dimension scopique : avoir un corps au sens du miroir. Tristan, âgé de 24 ans, témoigne du fait que pour lui il n’y a aucune évidence ni dans les mots, ni dans le corps. J’ai rencontré ce patient lors d’une présentation de malades, dans le service où il est hospitalisé depuis plusieurs mois. L’équipe médicale s’interroge sur l’orientation à prendre pour la suite du traitement.

Le début de l’entretien suscite chez ce patient un emballement du discours dont le défaut de capiton est manifeste. Tristan se présente d’emblée affublé d’un scénario de jouissance (« des oncles s’habillaient en diable et m’obligeaient ») , dont l’évocation fragmentaire, confuse, concerne des sévices sexuels subis durant l’enfance. Il situe son propos tantôt dans le registre du cauchemar, tantôt comme un épisode de l’enfance qu’il ne peut référer au souvenir (vous vous en en souvenez ? vous aviez quel âge ? : ….je sais pas…, on me l’a dit). Il prend appui sur le discours des soignants ou sur leur regard. La tentative d’articulation discursive est vaine.


Le temps de la signification

Sur le contexte de sa première hospitalisation, il y a quatre ans, Tristan me dit qu’il souffrait d’une maladie. Il semble évoquer un écho de la pensée : il devait répéter les choses deux fois, c’était une autre personne, pas lui. Très vite il m’apparaît que si je pose des questions à Tristan, pour qu’il puisse ordonner des éléments autrement épars de son histoire (ordonnancement dans le temps et l’espace), il y a au contraire un redoublement de l’emballement de la langue. Est manifeste le peu de prise des signifiants désarrimés qui glissent sur lui. Le symbolique poursuit seul sa route. La signification est labile, elle ne tient pas. Le temps de la signification que je mobilise par mes questions de départ est celui de la rétroaction. Or, le défaut de Nom du père fait perdre à la phrase sa valeur d’unité sémantique et le sujet est tantôt pétrifié sous certains signifiants, tantôt dispersé dans une dérive métonymique sans intervalle pour loger une question. Il n’y a pas pour lui de système de la signification qui fasse tenir la langue. Dans le fond, si on lui fait l’offre de l’articulation signifiante sur ce mode, supposant un savoir que délivrerait la parole, on force son rapport à la signification et inévitablement se produit un retour de la jouissance dans le corps ( il s’agite, ne tient plus en place) dont seul peut le protéger l’accrochage au regard du médecin présent dans l’assistance qui prend soin de lui dans le service qui l’accueille.. Bref, je réalise très vite qu’il est vain de mobiliser chez lui la dimension de l’histoire. Tristan à mes questions, ne répond pas par les signifiants qui le représenteraient au champ de l’Autre. Inutile donc de mobiliser le discours de l’Autre qui aurait présidé à sa naissance, son enfance ou la figure de l’Autre qui a veillé sur sa santé, sa maladie.

Des objets en excès


Je lui demande de me décrire sa maladie. Il évoque les voix qu’il entend et le menacent, la nuit, le jour. Elles parlent de la mort et du sexe. Elles lui ont dit de mettre le feu au lycée : « Je savais que si je tuais quelqu’un, je serai libre, alors j’ai mis le feu ». Ce passage à l’acte a été jugé et sanctionné comme un geste délinquant et Tristan incarcéré. A ma question, Tristan répond que personne à cette époque ne lui a demandé pourquoi il faisait cela, il n’a donc pas eu l’occasion, selon lui, de parler des voix. Impossible de préciser le statut et la configuration de ces voix. Quelquefois elles se présentent comme des sons inarticulés. Le regard est également un objet omniprésent. On le regarde tout le temps. On le suit dans le métro, « c’est un ami dont les têtes changent » « je le voyais mais j’avais tout dédoublé » : dédoublement de l’ autre à l’infini.

Il se souvient d’une période 17-19 ans, avant l’armée et la maladie. Il faisait des petits boulots. Parfois il se transforme et peut changer de destin. De son discours émergent par endroit, des thèmes mégalomaniaques (« sauver le monde », « changer de destin » « je deviens un Dieu manouche, beau, avec des cheveux verts ») mais de façon morcelée et qui ne donne pas lieu à l’élaboration d’un scénario délirant.

Il apparaît ainsi que l’environnement de Tristan est fait d’objets satellisés, les hallucinations auditives et visuelles étant omniprésentes (c’est le cas durant l’entretien). Son rapport à l’objet, de n’être pas marqué de la trace du manque, le met en devoir de le restituer à l’Autre impératif dont la consistance est féroce : il a peur de « se faire découper en morceaux, écarteler, exploser ». Rapport à l’objet et rapport à la signification n’étant pas sans rapport.

Les semblables qui l’entourent, sont désignés dans le même syntagme « des copains, des voleurs » et semblent très vite l’envahir. L’appartement qu’il occupe un temps, devient très vite un lieu ouvert à des SDF de passage. A l’évidence, l’ autre est sont supporté par des figures anonymes. Tristan mentionne à part, un algérien, qu’il voyait partout « comme si sa tête me poursuivait ». Parfois il voit des filles « pas beaucoup, pas encore, pas trop ». Le monde des semblables est extrêmement mouvant : « il suffit que quelqu’un arrive pour que tout bouge. Une semaine ça va, je suis gentil, sympa, je m’entends bien avec les autres. L’autre semaine, ça change ». Son rapport à l’autre quand il n’est pas menaçant, s’accroche à des images de l’autre souriant, affable, suspendues à des formules. Il trouve l’auditoire « gentil, sympa ». Il me demande si je le trouve beau avec sa nouvelle coiffure rasta.


L’étranger

Arrêtons-nous sur la thématique de l’étranger (« l’arabe », « le manouche », « le gitan », « l’espagnol ») que Tristan décline à trois reprises.

- De l’enfance, Tristan a retenu qu’il a quitté l’école très tôt : « je ne suivais pas, je ne comprenais rien ».

- Il évoque également le nom de sa mère qui a « du sang espagnol » : « Je suis, je crois, espagnol, je sais pas, on me l’a jamais dit ». Les signifiants qui pourraient le désigner ne tiennent pas et la moindre identité se retourne en persécution. Ainsi l’identification (certes ténue) à l’étranger, au manouche, au gitan, au nomade, qu’il évoque par moment devient très vite menaçante : « j’ai peur qu’on m ‘emmène dans un camp de gitans, de manouches pour me découper en morceaux ». Cette identification surgit à un autre moment, de façon strictement allusive : « quelque fois je suis gentil, sympa, mais les autres ne me rendent pas la pareille, ils sont racistes envers les arabes ».


Au surgissement de ces signifiants désarrimés, prélevés dans le discours de l’Autre, fait écho un épisode d’incompréhension fondamentale.
Il évoque un souvenir de vacances où il s’est trouvé invité chez un ami en Tunisie. Il se décrit comme littéralement démuni face à la langue arabe qu’il ne comprenait pas : « Je ne parlais jamais. J’avais pas de pensées. Je disais rien. J’étais muet». Par-delà l’incompréhension de la langue arabe, Tristan décrit sa position d’être passivé par la rencontre de ce trou dans le psychique, sans pensées, où se particularise la forclusion. Sa description n’est pas sans évoquer « la paralysie » que décrit un Wolfson, pétrifié en plein milieu des autres. C’est au point que Tristan évoque une période de mutisme où son propre silence se révèle comme assourdissant pour les autres : « je ne disais rien, je saoulais les autres ». L’énonciation est sans ironie.

La parole de l’Autre lui est imposée comme étrangère, fondamentalement il ne comprend pas. Faute du système de la signification qui ferait tenir la langue, la langue est pour lui essentiellement étrangère : « le monde est comme ça, j’aimerais que ce soit autrement, plus paisible ». Je l’invite à me parler de cet « autrement ». L’offre est au fond de miser sur la façon dont il tente idéalement de localiser ce qui l’envahit.

Deux éléments qu’il semble investir même si cela reste ténu, se dégagent : les images et la « mosaïque des langues ».

La manipulation des images

Tristan me dit qu’il aime faire des photocopies, soit en utilisant un scanner, soit un photocopieur. Je lui demande me décrire le procédé de reproduction de l’image. Il distingue le mode du balayage (photocopie) et le procédé informatique qui fait intervenir le fait de traduire des données visuelles en langage informatique. Il me donne des précisions sur le format, la texture du papier utilisé, les images reproduites. C’est le premier moment de l’entretien où il semble s’apaiser. Je fais l’hypothèse que la reproduction de l’image, par cette voie lui permet de traiter les images en excès : localisation de la jouissance dans une image qui à la fois se fixe dans le cadre de la photocopie et à la fois entre dans une série. Chaque image photocopiée ne peut être rapportée à elle -même, trouvant, dans son agencement ou son esthétique sa raison. En effet, chaque photocopie est inséparable de la jouissance qui s’inscrit sur le support du papier. Ces photocopies sont à considérer comme des restes, des traces de ce qui envahit Tristan dans son corps. C’est cela qu’il vise à matérialiser sur le support papier. Ce qu’il fait advenir dans cette reproduction, concerne moins la ressemblance des images entre elles, que leur manipulation. Son projet est maintenant de vendre ses photocopies d’images de différents pays sur le marché de Saint-Sernin (les puces à Toulouse). Je marque mon intérêt pour « cette entreprise photocopique » qui lui permet d’inscrire ce procédé dans un réseau d’échanges. Il s’agit, me dit-il, de trouver « les moyens de faire quelque chose, pas en parler ». « Vous avez tout à fait raison » lui dis-je. Ce patient nous a en tout cas indiquer qu’un certain silence, un arrêt de l’appel à la signification phallique semble constituer des voies d’orientation pour le traitement.



La mosaïque des langues

Tristan me dit qu’il aimerait apprendre les langues étrangères. « J’aimerais apprendre la langue de mon ami tunisien, lui parler dans sa langue, ça lui ferait plaisir ». Il précise ce point. « J’aimerais en fait, faire une langue avec des bouts de chaque langue, comme un jeu, des maths, calculer, jouer, s’amuser, une mosaïque des langues faite avec plusieurs dialectes ».

Je me suis d’abord demandé si ce procédé linguistique était susceptible de constituer une défense pour Tristan aux fins de ne pas entendre ce qu’intime le signifiant. Entreprise que l’on pourrait comparer au vidage de la signification des paroles de la langue fondamentale de Schreber au cours de l’évolution de son délire. Ce qui s’estomperait alors c’est l’omniprésence de ce qu’il entend. Il s’agit de traiter les voix en les vidant de leur signification délirante.

Mais l’objectif essentiel de Tristan est autre. Je l’amène à le préciser : « ce qui m’intéresse, c’est de comprendre, comprendre de quoi ça parle ». Son objectif est d’inventer son propre idiome à partir d’un bricolage de petits bouts de significations « une phrase de chaque pays » et ce à des fins de compréhension.

Autrement dit, il ne s’agit pas d’un travail de traduction qui viserait à opérer sur la langue maternelle, à la manière de Louis Wolfson qui tente de convertir la langue maternelle à partir de phonèmes de quatre autres langues selon un « cérémonial de transformation en langues étrangères » opérant une sorte de meurtre de la langue maternelle. Tristan se propose plutôt, au travers d’un idéal de langue atomisée, de traiter l’étrangeté de la langue de l’Autre. La où Wolfson cherche à « rendre exotique » la langue maternelle, Tristan tente de l’apprivoiser. Il cherche à produire une nouvelle articulation entre code et message. Il s’agit de bricoler le code pour mieux entendre le message, là où Wolfson veut d’un seul recours au code ne plus entendre le message : interruption du message et sollicitation du code. Tristan ne sollicite pas un message du code lui-même mais fait plutôt appel à la dimension ludique de la lettre (un calcul, des maths), soit une langue allégée des éléments de subjectivation. La dimension de la mosaïque, l’assemblage de pièces rapportées visent à entamer la densité des mots. Tristan semble cibler une compréhension privée plutôt qu’une langue qui aurait vocation à s’universaliser. Son bricolage porte sur des bouts de langue, implique un découpage des langues, et même des dialectes, autrement dit la langue en tant qu’éminemment particularisée. Il est au plus près de ce point où toute langue nécessite un travail de traduction permanente, (une traduction généralisée disait E. Laurent à la Convention Antibes). Il cherche à rejoindre la particularité de la langue de l’autre, pour le « respecter » selon son expression.

La tentative de Tristan concerne un traitement de la langue comme telle, à partir duquel il tente reconstituer quelque chose du lien social. Sa réponse est en conformité avec la structure. Toute langue est Autre pour le sujet. Il y a le signifiant et son effet est un effet de jouissance. C’est un effet qui met le sujet aux prises avec une volonté de jouissance. La question de la signification ne se pose que dans un second temps, elle n’est pas une donnée primaire, elle est d’abord étrangère, énigmatique. C’est la croyance au rapport sexuel qui dans la névrose, pose la signification comme première.

La psychose nous livre ainsi la mesure du traumatisme de la langue pour tout sujet. Elle nous enseigne que tout sujet est un exilé du sens, un orphelin de la signification. Car pour tout sujet, il y a de l’Un tout seul, il n’y a pas de rapport sexuel. Dans la conférence qu’il prononce en 1975 au Centre Raymond de Saussure , le point de départ de Lacan n’est pas la structure de langage. Dans des termes presque naïfs , Lacan interroge ce qui se transmet entre les parents et les enfants. Il avance que c’est un mode de parler, un mode de relation à la parole et au langage qui se diffuse. Lacan fait ici référence à une espèce de sensibilité que le langage implique dès le début. Il insiste sur la dimension alluvionnaire de la langue : avant-même qu’un enfant soit capable de construire des phrases, il y a en lui « une passoire qui se traverse, par où l’eau du langage se trouve laisser quelque chose au passage, quelques détritus avec lesquels il va jouer, avec lesquels il faudra bien qu’il se débrouille. ». Qu’il se débrouille, pour traiter quoi ? « La rencontre des mots avec le corps ». Lacan nous indique par là, que le véritable traumatisme concerne les traces de cette rencontre.
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