S. GOUMET: "L'être cool"


Le mode de jouir élaboré par le sujet s’articule à une position de réponse à la rencontre de l’Autre. La formalisation proposée par les formules de la sexuation inscrit l’idée d’une position dans le discours, adoptée ou à prendre, par le sujet d’un côté ou de l’autre du tableau indépendamment de la répartition sexuée biologique. La question de l’identité sexuelle se détermine donc autrement. Cette identité est le résultat d’un processus qui exprime « comment un sujet va être amené à se déterminer par rapport au phallus et à la castration, du seul fait qu’il parle et que la loi de son désir est inféodée à la logique du signifiant. »
Lorsqu’il y a forclusion, lorsque le sujet échappe à la loi de la castration, c’est au versant réel de la langue qu’il s’affronte, la dimension symbolique faisant défaut, les signifiants se déconnectent de la chaîne signifiante et véhiculent la jouissance à l’état brut. Le sujet schizophrène est notamment confronté à des signifiants isolés coupés de la signification ce qui objecte à toute élaboration de sens. J’en retiendrai quelques conséquences pour aborder le cas de Muriel.
Première conséquence, l’imaginaire prend le pas sur le Symbolique pour aborder le Réel, les mots s’illustrent au pied de la lettre.
Seconde conséquence, l’autre consiste dans sa version imaginaire, pris sur l’axe imaginaire, en miroir.
Troisième conséquence, le réel de la langue a des effets sur le corps du sujet. Les mots affectent directement le corps, la déréliction des signifiants produit celle du sujet en tant qu’être parlant.

J’ai eu l’occasion d’évoquer le cas de ce sujet psychotique, rangée sous le signifiant alcoolique qui fit un temps nouage précaire. Se découvrir malade alcoolique présenta en effet certains avantages : trouver un semblant d’identité qui fait lien social dans les lieux de cure et à l’hôpital de jour, mais ce signifiant donne aussi un sens à son quotidien, il inscrit son existence au milieu d’autres qu’ils la cool-ent ou la dé-cool-ent et cela stabilise aussi la question du rapport à son mari. Le jour où on lui a dit qu’elle était « malade alcoolique », elle s’est sentie beaucoup mieux, même son mari l’a regardée autrement. Elle voudrait « être malade alcoolique sans consommer ».
Je reprendrai brièvement ce cas :

Muriel a 41 ans. Elle se sent bien, à l’abri, dans les structures ouvertes ; les bars à proximité ne l’incitent pas à en sortir.
L’alcool « c’est plus fort qu’elle ». Elle se demande si elle n’a pas une puce dans le cerveau qui se réveille pour lui commander de boire.

Parmi les points de certitude qu’elle décline, elle dit qu’elle a « laissé un morceau » ou des « petits bouts » d’elle dans un lieu de cure où elle a fait un séjour. D’autre part, en groupe de discussion elle se tait par crainte de dire des choses obscènes
Le sexuel affleure dans cette référence à l’ob-scène, il ne se décline pas en termes de relation à un représentant de l’autre sexe. Il existe peu ou prou de relations avec son mari, s’interrogeant à ce propos en séance, elle le trompe dans les jours qui suivent mais « ce n’était pas satisfaisant » car on lui a réclamé des « choses sales ».
C’est plutôt du côté de l’identité ou d’un défaut d’identité sexuelle que s’exprime le malaise. Elle a consulté une psychologue pendant un temps, elle a interrompu ce suivi pour des raisons qui semblent s’élaborer ou se dévoiler peu à peu : allusion à l’enregistrement des séances, et surtout à une phrase qui lui aurait été dite : « Les femmes ne naissent pas toutes avec un pénis entre les jambes ». Lors d’une autre séance, elle suppose qu’ « on la soupçonne d’amitiés féminines ambiguës, comme cette psy. »
En fait, pour Muriel l’autre n’est pas autre : tout pour elle se décline sur le mode du un au point que l’autre est dépourvu de traits dans sa pensée. Elle dit ne pas avoir la mémoire des visages, à ma demande d’explication, elle précise « par exemple, en ce moment, je pense à mes enfants, je ne les vois pas…( ?)… je vois leur silhouette et leur visage est comme un blanc ».
Les rares rêves qu’elle rapporte confirment le défaut du Signifiant , de même lorsqu’elle téléphone en état d’ébriété, elle écorche son nom, le réduit et cela donne : « Muriel ça ».
Caractéristiques aussi de son rapport aux signifiants « désactivés » sont les propos qu’elle tient concernant son mari. Il la couvre de cadeaux parce qu’il est cool mais qu’il la colle. Ce sont des mots qu’elle reprendra souvent, sans que la proximité phonétique de « alcool » ne lui apparaisse. Ainsi le signifiant alcool pourrait être pris « à la lettre », le mot a une incidence sur son être, il est un signifiant de cohésion. Etre malade alcoolique la nomme, lui donne une consistance qui la protège des autres et la dé-cool de son mari.
Elle me dit souvent que je ne peux rien pour la guérir mais elle vient. Il y a un transfert qui l’aide à tenir le livre de sa vie, mes notes qui se sont faites rares au fil du travail et dont elle me dit qu’elle ne voudrait surtout pas les voir. Effectivement le travail a eu des effets très modestes : canaliser les consommations, espacer les phases d’alcoolisation massives, modifier la prise en charge de l’équipe thérapeutique (son dossier psychiatrique évoquait une hystérie). Je n’ai trouvé longtemps aucune accroche … autre que le transfert.
Muriel s’éclipse régulièrement, elle fait des séjours ponctuels en cure où elle noue de nouvelles modalités de transfert avec le personnel. Habituellement, cela la soutient au-delà des sorties de clinique, quelque temps, puis elle réapparaît. Son dernier séjour en date a eu des effets désastreux sur son état. Précisons qu’il a eu lieu là où elle dit avoir laissé des bouts d’elle-même. A sa sortie, elle revient aussitôt en séance, elle m’explique qu’elle a eu affaire à une infirmière « très bonne qui a mis le doigt juste sur le truc ». Muriel évoquait le défaut de relations sexuelles avec son mari, on lui a demandé si elle n’était pas homosexuelle. Et là s’amorce aussitôt un épisode délirant : elle n’a plus d’identité, quand elle ferme les yeux elle se voit en homme, quand elle rêve, elle est un homme ou pire elle se cherche et ne se trouve pas, elle n’est plus nulle part ni personne.
On l’a incitée à beaucoup parler à la suite de cet entretien, interrogée sur son rapport aux hommes, à son père, à sa mère. Elle a fait le tour du service, infirmiers, psychologue, groupe de parole et n’a pas trouvé de réponse. Plus elle parlait, plus les images devenaient confuses au point de la hanter.
Elle vient passer un contrat avec moi : il faut que je trouve ce qu’elle est et que je m’engage à l’expliquer à ses fils devant elle, si je préfère elle se cachera derrière le rideau pendant que je parle ; il faut que je leur explique pour interrompre le défaut d’amour et la violence que lui a fait subir sa mère et qu’elle a fait subir à ses fils. Elle m’attribue le pouvoir d’arrêter la répétition de la violence en lui donnant à elle une identité. Elle fixe une date butoir : j’ai 6 mois pour accomplir la mission.
Au cœur de cette tourmente qui l’a saisie, la phrase d’une autre infirmière a fait énigme et par-là point d’arrêt. Cette phrase fait condensateur du côté de la perplexité : « Lâche-toi les baskets ».
Dans le temps de l’urgence à apaiser l’angoisse de Muriel, cette phrase dépliée en séance va opérer. Elle l’entend évidemment au pied de la lettre et décline ses variantes : défaire ses lacets, jeter une chaussure au travers de son salon. L’opération réitérée arrête la fuite métonymique.
L’hypothèse est donc la suivante : ce que Muriel a rencontré dans l’entretien avec « la bonne » infirmière, c’est un autre imaginaire qui l’envahit, la coince sur l’axe a-a’ dans un aller-retour incessant qui enclenche un processus métonymique accéléré au point d’envahir son quotidien et de le rendre confus. En effet elle rapporte dans les séances suivantes des moments ponctuels, ne sait plus les ordonner : tout se passe comme si le fil-même de son vécu se fragmentait. Je l’encourage à me rapporter le détail de ses activités, elle se met à noter, de manière presque illisible, les choses qu’elle fait entre les séances sur des fragments de papier déchirés qu’elle déchiffre en séance ; en dépit de ses premières réticences, je les collecte un à un, les range dans un dossier que je range devant elle.
Quelque chose se met alors en place : peu à peu elle change de support, apporte des pages entières d’une écriture ordonnée, le texte s’organise en paragraphes. Certes le contenu procède toujours de la métonymie mais les fragments sont plus conséquents. Elle aligne des proverbes chinois, des morceaux de vie, et, fait nouveau, des sentiments.
Bien que la stabilisation soit précaire car Muriel est toujours hantée par ses impulsions alcooliques, elle envisage d’entrer en cure ailleurs qu’ « au lieu de sa fragmentation » en emportant son bloc de papier et un stylo.
Au cours du dernier groupe de parole auquel elle a assisté, elle a raconté le rire de ses fils lorsqu’ils lui rapportent l’avoir trouvée effondrée sur le sol, ivre et son malaise et son impossibilité à résister à l’appel de la bouteille. L’un des participants ayant enchaîné sur la nécessité de trouver un dérivatif quel qu’il soit dans ses instants, musique, lecture… elle répond : « Moi j’ai l’écriture, mais je ne peux pas écrire tout le temps »
Le bricolage qui permet à Muriel de rassembler ce qui tend à se disperser, à la disperser pourrait tenir dans la mesure où elle le revendique. C’est un processus en cours d’élaboration qui ne la protège pas encore de la question fondamentale de son identité. Il semble que le signifiant alcoolique ne suffise plus à la nommer. Elle pose actuellement la question de son existence en ces termes : je reprends des relations sexuelles avec mon mari, je n’éprouve rien donc je ne suis pas une femme. Suis-je un homme ? qui suis-je ?
En haut En bas