A. MENARD: Ces mots qui nouent et qui dénouent


CES MOTS QUI NOUENT OU QUI DÉNOUENT…
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Ce thème m’a été suggéré par deux rencontres récentes : une communication d’Alain Vaissermann présentée à la Journée du G.R.A.P.P. du 5 février dernier et la présentation de malades du Collège clinique de Montpellier.
Alain Vaissermann a évoqué le cas d’un jeune homme à la recherche d’un emploi, n’ayant plus aucune ressource et faisant démarches sur démarches pour tenter de sortir de son exclusion. Un après-midi où il fait la queue depuis de longues heures, n’ayant rien mangé de la journée, la fermeture à 18 heures le surprend alors qu’il espérait encore quelque chose. Il se précipite sur l’assistante sociale pour lui dire qu’il n’est pas possible qu’on ne le reçoive pas alors qu’il n’a plus rien et qu’il attend depuis très longtemps. Le ton est probablement vif, mais la réponse tombe sèchement : “ vous n’êtes pas le seul ici, rentrez chez vous ”. Ces mots déchaînent une violence extrême qui le conduit à blesser l’assistante sociale qui fera plusieurs jours d’hôpital et dans une agitation clastique violente à détruire le matériel de l’agence, bureau, ordinateur etc… Arrêté par les policiers, il leur dit : “ au moins ce soir, en prison je mangerai ”. Il payera cela de six mois de prison ferme, mais pourra ultérieurement bénéficier d’une prise en charge individualisée, tant sur le plan social que sur le plan psychothérapique, lui permettant de trouver un logement, une aide financière et de reprendre des études en faculté où il réussit. Ces mots : “ vous n’êtes pas le seul ” l’annulant dans sa particularité, le désubjectivant ont déchaîné sa violence. “ Nouer et dénouer ne sont pas de métaphore ” nous dit Lacan dans Television (p.22).
La veille j’avais rencontré à la présentation de malades un autre jeune homme qui lui aussi avait “ pété un câble ” selon sa propre expression, somme toute assez banale, mais malgré ce, évocatrice. Ici, nous n’avons pas le mot qui a déclenché. Nous pourrons probablement le reconstituer à partir de celui qui a permis de renouer. Dans une crise d’agitation violente, il traverse une porte et reste coincé, une moitié dehors, une moitié dedans. Il nous dira qu’il est partagé entre le bien et le mal, et dans cette phase aiguë ses hallucinations lui font percevoir les hommes comme ayant une tête moitié humaine, moitié porc ou moitié humaine, moitié mouton, toujours selon la même dichotomie du bien et du mal. Il se décrit lui-même comme la brebis galeuse de la famille, partagé, et c’est là je crois le maître mot, entre la tradition musulmane incarnée par le grand père, et sa transgression qu’il met en acte en suivant un autre modèle, celui des copains avec lesquels il a fumé des joints et fait des accès éthyliques. Entre ces deux références se situe le père qui l’incite à suivre la religion, mais qui lui-même en a abandonné la pratique.
Un jour, au cours d’une fête, il est assailli par un groupe, dûment rossé, une bouteille lui explose sur la tête. Il s’enfuit, franchit une rivière et se retrouve en sang dans un village voisin où il est recueilli sans qu’aucun éprouvé corporel ne vienne connoter cet épisode. Tout se passe comme s’il n’avait pas de corps. Toute son énergie, ce qu’il nomme le bien, se réfugie dans son cœur. C’est “ un dragon ”, nous dit-il, et c’est à lui qu’il s’identifie. C’est l’animal mythique emprunté à la tradition thaïlandaise de son amie, monstre avec des écailles et une longue queue, mais c’est aussi bien dans le réel la constellation céleste. Tout ce qui se produit de mal dans le monde le concerne, il le ressent comme s’adressant à lui. Le monde lui est devenu subitement hostile non après l’agression que je viens d’évoquer, mais brusquement à un retour de fête de fin de Ramadan et à la suite d’une remarque de son père.
Sa suppléance, elle est en train de s’élaborer. Sa mission, pour lui qui incarne le bien, serait de “ pacifier le monde ”. Le mot qui lui permet de renouer, lui a été fourni par son grand-père et par sa religion : “ être le modèle ”. C’est le mot qui unifie, qui pacifie son univers imaginaire morcelé. Il se représente lui-même comme “ un puzzle qu’il contemple de l’extérieur ”. C’est aussi la manière dont il évoque le point de vue d’Allah contemplant le monde. En tant que vivant, porteur du bien, de cette énergie, de cette immense force qu’il veut investir dans sa mission, il est ce point extérieur à son corps qu’il n’a pas. En même temps, il est, sinon Allah lui-même, du moins son prophète dans ce point extérieur au monde, d’où peut s’exercer son pouvoir. Il fait là une distinction entre deux corps : l’imaginaire corpséïfié par le signifiant et comme déjà mort, cadavérisé et morcelé, et l’autre, réel, vivant, palpitant d’énergie, lesté d’un objet a, véritable biophore selon l’expression de J. A. Miller.
Le sinthome que constitue la métaphore délirante, utilisation imaginaire des signifiants et non plus symbolique, lui permet ainsi de récupérer son corps et de trouver une issue à la schize originaire. Il était “ partagé ”. Le dénouage, nous pouvons le reconstruire, une phrase du père alors qu’il revient de “ chercher le plaisir à la fête servile ”, le renvoie au caractère sacré de la fête, marquant la faille entre le modèle des copains et celui de sa tradition, mais proféré par un père lui-même défaillant par rapport à la loi. Il ne pourra se soutenir à nouveau comme parlêtre qu’en construisant son symptôme. “ Le symptôme est un événement de corps ” nous dit J.A. Miller, dans son cours de Juin 1999, reprenant cet énoncé d’un texte de Lacan sur Joyce. En effet, si le symptôme est jouissance et si pour jouir il faut avoir un corps, le symptôme ne peut se constituer que si le rond imaginaire du corps a pu se nouer à nouveau d’une certaine manière au réel et au symbolique. Joyce, comme notre sujet, et il le rapporte dans “ Portrait d’artiste ”, a fait l’expérience de l’absence de nouage de son corps à l’occasion d’une raclée infligée par ses camarades lorsqu’il était jeune. “ Nouer et dénouer n’étant pas ici des métaphores, mais bien à prendre comme ces nœuds qui se construisent réellement à faire chaîne de la matière signifiante ”. Lacan dans ce même texte, ajoute : “ car ces chaînes ne sont pas de sens mais de jouis-sens ”. Joyce pourra refaire son nouage grâce à son symptôme, et c’est à son sujet que Lacan évoque le corps que “ … l’on a, on l’a, lon la… ”
Dans nos deux cas donc, la violence se déchaîne lorsqu’un nœud se défait, et la pacification s’obtient par un nouveau nouage. Si le deuxième cas est à l’évidence psychotique avec comme suppléance une métaphore délirante, Alain Vaissermann insistait, dans le cas de son sujet nulle pathologie antérieurement exprimée, ni névrose, ni psychose constituée, mais une rencontre. Une rencontre du réel où vole en éclats l’appareillage, peut-être précaire mais néanmoins efficace, qui tenait jusque là et nécessite un réaménagement de la position subjective.
Un autre sujet avait fait un jour en voiture, alors qu’il était seul et qu’il traversait une place une autre rencontre : deux flashes très brefs, un immense effroi, il s’arrête et reste figé sur place. Conduit à l’hôpital, on lui dit : “ c’est une phobie ”. Ce mot l’apaise, il peut mettre un mot sur ce qui n’en avait pas, car des circonstances déclenchantes du pourquoi ce jour-là, à cet endroit, à cette heure précise, il n’en peut rien dire. Du vécu même de l’événement traumatique initial rien non plus, c’est une a-perception au sens de Husserl. Là où il faudrait une image, là où il faudrait un mot, il n’y a rien. La phobie fait de l’effroi angoisse et de l’angoisse, peur, c’est dire qu’à l’irruption de jouissance, à la positivation de la jouissance, elle substitue une négativation qui pacifie en lui donnant un nom et un lieu, un objet que l’on peut dès lors localiser et éviter. Mais, dans ce cas, c’est la nomination qui a joué, et, est allée plus loin, il vit dès lors avec la phobie qui est sa partenaire intime, je dirais même sa partenaire symptôme. Je n’en veux pour preuve que ses dires. Je lui demande de préciser une nouvelle fois l’épisode initial, sa réponse : “ on ne peut rien en dire ”. Je l’interroge sur ce “ on ” et là : “ je vais vous dire quelque chose que je n’ai jamais dit à personne, ma phobie c’est une maîtresse, elle vit en moi, nous sommes deux, c’est pourquoi je dis “ on ”. Pourquoi est-ce une femme ? “ parce que la phobie, c’est féminin ”. La solution a un côté élégant, c’est une issue à la nécessité d’être toujours accompagné pour éviter l’angoisse, on est deux. Ici, la phobie n’est pas symbole, elle est bien signe, elle noue par une nomination qui reste imaginaire, et permet par ce nouage un nouvel appareillage du sujet. Ici se déplie, peut-être mieux que dans les exemples précédents, que pour qu’un symptôme soit un événement de corps, il faut que non seulement on ait un corps, non seulement qu’il y ait une rencontre du réel mais aussi comme le fait remarquer dans ce même cours J.A. Miller qu’il y ait un discours, car il n’y a d’événement que de discours.
C’est le lieu d’évoquer la distinction opérée par J.A. Miller entre avènement de signification et événement de discours, mais aussi entre les mécanismes de signifiantisation et de corporéïsation. La signifiantisation correspond au meurtre de la chose par le mot, soit à élever un objet, voire une partie du corps au signifiant. C’est ainsi que du pénis on peut faire phallus. C’est la manœuvre de la formation métaphorique des symptômes hystériques. La corporéïsation, elle, répond à une marque, un signe, une lettre qui du signifiant s’inscrit sur le corps, et selon la structure du parlêtre, pourra être reprise symboliquement dans un symptôme, voire faire sinthome ou se manifester comme phénomène psychosomatique.
Il est tout à fait remarquable que Freud nous ait déjà ouvert la voie dès ses “ Etudes sur l’hystérie ”, avec le cas de Cécilie. Cette histoire de névralgie faciale qui disparaît lorsque la patiente évoquant une remarque faite par son mari et qui l’avait péniblement frappée. Elle porte tout à coup sa main à sa joue douloureuse et s’écrie : “ c’est comme un coup reçu en plein visage ”. Freud évoque à cette occasion, deux mécanismes de conversion : l’un par simultanéité, on retrouve dans les antécédents un événement pénible qui a coïncidé avec une douleur de la face ; l’autre par symbolisation, véritable conversion, lorsque Cécile va utiliser ce phénomène corporel qui est un événement de corps, car trace d’un discours, pour en faire un symptôme par un mécanisme métaphorique. Nous avons là déjà dans ce que Freud appelle la conversion par simultanéité, un mécanisme de corporéisation alors que la signifiantisation se situe dans le second avec la formation d’un symptôme et un avènement de signification, à quoi il réserve le terme de conversion par symbolisation.
Il est tout à fait remarquable d’ailleurs, que chez Freud, comme le remarquent les rapporteurs de Chauny-Prémontré dans la “ Convention d’Antibes ”, le terme de conversion par la suite disparaît dans la suite de son œuvre. Il écrit à Groddeck en 1917 : “ l’acte inconscient exerce sur les processus somatiques, une action plastique intense que n’obtient jamais l’acte conscient ”. À partir de ce moment, le passage de la représentation au corps n’est plus caractérisé comme un trait distinctif de l’hystérie, mais l’un des mécanismes qui rend compte de la structure du symptôme dans sa généralité.
Avec sa clinique borroméenne, Lacan nous fournit une clinique continuiste car valable aussi bien face à la décompensation névrotique où au déclenchement psychotique, et même hors pathologie s’exprimant dans l’un de ces deux registres, comme dans le cas d’Alain Vaissermann, que la rencontre du réel soit prise dans l’un des quatre discours ou reprise dans un néo-discours lorsque les précédents sont hors d’accès pour un sujet.
Ce passage de Television, sur lequel je m’appuie, est celui, dans lequel Lacan rappelle que “ de tout temps la médecine a fait mouche avec des mots. Mais, du développement qui fait suite à cet énoncé, il résulte que “ si une pratique n’a pas besoin d’être éclairé pour opérer ”, le résultat de cette opération peut être le pire, faute de cet éclairage. Il y a des mots qui tuent ou qui déstabilisent comme dans notre premier cas, il y a des mots qui apaisent comme “ vous êtes phobique ”, mais ce que la clinique nous enseigne c’est précisément que la valeur opératoire de ces mots est fonction de leur valeur de jouissance chez tel ou tel sujet et non pas fonction de leur sens.
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