B. MIANI: Lien érotomaniaque et condition d'amour


Parler d'érotomanie dans un Colloque sur l'amour pourrait être un paradoxe dans la mesure où l'érotomanie est l'indication de la faillite de l'amour dans la psychose au point même que Lacan pouvait dire aux américains en 1975 (Conférence à la Yale university) que la psychose tout entière pourrait être considérée comme une sorte de faillite en ce qui concerne l'accomplissement de ce qui est appelé "amour".
Néanmoins, l’érotomanie pourrait peut être avoir sa place dans ce colloque grâce à ce qu'on appelle le transfert psychotique;il s'agirait ici de ce qu'on nomme "l'érotomanie de transfert".
Mon travail part de ce constat qui est maintenant largement répandu que des psychotiques demandent une psychanalyse.
Cela pourrait surprendre au regard de la question que Lacan en 1956 plaçait en préalable à tout traitement possible de la psychose : il s'agit de la question de la forclusion du signifiant du Nom du Père comme obstacle irréversible à la possibilité d'un transfert psychanalytique chez le psychotique.
Point qui n'empêchait pas Lacan par ailleurs de soutenir que le psychanalyste n'avait pas à reculer devant la psychose, c’est-à-dire qu'à la demande du psychotique, l’analyste avait à lui faire l'offre de se faire lui-même l'agent d'une analyse.
C'est à partir d'un tel constat,qu'un psychanalyste,( trop tôt disparu),et qui se nommait Michel Sylvestre,pouvait dire que c'est justement à partir de la forclusion d'un signifiant dans la psychose, qu'une demande d'analyse pouvait être formulée par un sujet psychotique.
Ainsi Michel Sylvestre cernait une telle demande autours de ce qu'il nommait "une signification en suspens" qui pouvait être parfois menaçante pour le sujet et qui dans tous les cas venait à ce moment-là troubler suffisamment ses rapports à la réalité pour le conduire chez un analyste.
D'où alors cette demande à l'analyste qu'il puisse l'aider à mener jusqu'à son terme cette signification en suspens.
Bien entendu, et c'est là que le sujet psychotique fait erreur,en cela que l'analyste n'a pas à sa disposition le signifiant qui manquerait et qui viendrait boucler la signification.
C'est en ce point justement que réside la différence avec le transfert dans la névrose et c'est là aussi qu'il y a toute la difficulté concernant le transfert psychotique.
En effet du côté de la névrose, on peut dire qu'au départ,il y a aussi une signification en suspens chez celui qui demande une cure à un analyste .
Le névrosé demande aussi à l'analyste le signifiant qui lui manque pour savoir quelque chose sur ce qui ne va pas chez lui (sur son symptôme).
Mais on peut dire ici que c'est justement parce que l'analyste n'a pas à sa disposition le signifiant qui manque au patient que surgit alors l'amour de transfert.
L'amour de transfert dans la névrose, c’est précisément ce qui vient pallier au manque que le patient a entr'aperçu chez l'analyste.
L'amour vient donc recouvrir un manque chez l'Autre, c’est en quelque sorte la face de tromperie du transfert qui est installée rapidement par le patient pour préserver l'illusion que l'autre saurait.
Mais il s'agit bien d'une illusion et c'est pour cela que Lacan pouvait dire du transfert qu'il s'agit d'une formation qui est détachée du psychanalysant, Lacan appelait cette formation le Sujet supposé savoir, qui n'est pas l'analyste mais dont celui-ci accepte de se faire le support.
Ce que je décris du côté du transfert dans la névrose n'a pas du tout la même portée dans la psychose car le risque dans la psychose, c'est que le sujet psychotique se mette lui-même en place de compléter ce qui pourrait manquer à l'Autre à qui il s'adresse .
C'est là le point qu'on peut qualifier d'érotomaniaque dans le transfert psychotique. A ce point, le psychotique viendrait s'offrir comme objet d'amour pour combler cette place du signifiant qui manquerait à l'Autre.
Il serait en quelque sorte le signifiant incarné (CF "le texte déchiré" qui est le nom que Lacan donne à Schreber dans la "Présentation des Mémoires d'un névropathe").
Mais ce point est aussi celui où apparaît dans la psychose une faillite de l'amour bien que l'amour apparemment puisse y être au premier plan.
Ce que je dis ici peut apparaître contradictoire puisqu'on sait bien et c'est la définition même de l'érotomanie que le sujet s'y croit aimé d'un autre.
C'est d'ailleurs ce que dégage Freud en 1911 dans son commentaire des Mémoires d'un névropathe (Pdt Schreber) où il déduit l'érotomanie de la paranoïa à partir d'une série de renversements syntaxiques qui vont d'un "Je le hais" qui caractérise la paranoïa vers un "Il n'aime que moi" qui spécifie l'érotomanie.
Celle-ci conservant de la paranoïa cette dimension de certitude implacable et non dialectisable que le Psychiatre Gatian De Clérambault appelait le postulat érotomaniaque ("être aimé") et auquel il réduisait tout le délire érotomaniaque au point qu'il pouvait dire : "enlevez ce postulat et tout le délire s'effondre et s'évapore".
C'est justement en cela que l'érotomanie peut témoigner d'une faillite de l'amour dans la psychose.
Supposons en effet que l'on veuille donner une définition de l'amour (et ce colloque pourrait en être une tentative de plus), on s'aperçoit bien vite qu'on peut en donner cent ou mille, aucune ne nous apparaîtra vraiment complète ou satisfaisante.
C'est en cela qu'on peut aussi considérer l'amour non pas comme ce qui parle au sujet (bien que ça le fasse parler) mais seulement comme "ce qui fait signe au sujet" (Lacan Encore p11).
L'amour fait signe au sujet parce que lorsqu'il apparaît, il se présente d'abord comme énigmatique, dans la mesure où chaque fois l'amour met en jeu quelque chose qui ne peut pas totalement se dire.
Autrement dit, l’amour est le signe qui peut surgir quand la dimension d'un réel n'est pas entièrement recouverte par la dimension du langage (par le registre du signifiant).
Il y a donc une dimension réelle qui est présentifiée par l'amour (CF la définition freudienne du transfert comme "un amour réel" qui n'aurait rien à envier aux autres amours).
Et nous savons aussi que lorsque surgit ce réel de l'amour qui est parfaitement contingent, hasardeux etc., nous cherchons aussitôt à réduire ce réel aux cordonnées habituelles de notre fantasme, c’est-à-dire à ce qui conditionne habituellement notre choix d'objet sexuel.
C'est le passage de l'aspect hasardeux et contingent de l'amour à ce qui fait l'histoire d'amour qui, elle, obéit aux règles et aux nécessités habituelles.
Au fond j'essaye ici de décomposer ce qui est habituellement confondu dans l'amour,c'est-à-dire d'une part l'apparition singulière d'un objet qui va causer mon désir et d'autre part ce dans quoi je vais aussitôt envelopper cet objet,c'est-à-dire l'être aimé.
Ce que je décris ici c'est simplement cette dimension profondément narcissique de l'amour.
C'est ce qui conduira Lacan à la suite de Freud à soutenir qu'au fond, l’essence même de l'amour est à rechercher du côté du semblant.
Il y a une affinité que je dirais élective entre l'amour et le semblant : c'est cette affinité qui rend gracieux les traits de l'être aimé,ces traits qui sont au fond l'enveloppe narcissique avec laquelle j'habille cet objet qui suscite mon désir.
Et en effet,en poursuivant cette logique narcissique,Lacan a pu même soutenir que l'être aimé auquel le sujet s'adresse ce n'était jamais que "l'habillement de l'image de soi qui vient envelopper l'objet qui cause le désir" (Lac.Encore p 85).
Et Lacan fait de cet habillement le socle même du rapport à l'Autre et du rapport objectal.
Je parlais de l'affinité entre amour et semblant,mais c'est la même affinité qui existe aussi entre ce quelque chose qui fait l'objet réel de l'amour et ce qui vient l'envelopper, c'est-à-dire cette image narcissique dont j'habille l'autre aimé.
C'est pour cela précisément que Lacan peut parler de la faillite de l'amour dans la psychose, puisque la psychose c'est justement l'échec même du narcissisme.
La rencontre avec cet événement singulier, avec cet objet ineffable et énigmatique qu'on appelle amour ne peut pas s'imaginariser dans la psychose.
L'objet ne peut pas s'habiller de cette image narcissique qui fait défaut au psychotique.
Le sujet psychotique ne peut pas en quelque sorte emballer narcissiquement cet objet dans un Autre qui en serait l'enveloppe.
Autrement dit, dans la psychose, il n'y aucune affinité entre l'objet et le semblant; l’objet reste sans forme précise, sans image spéculaire pour en habiller l'Autre.
D'où la difficulté du transfert dans la psychose : l'échec du narcissisme ne permet pas au sujet psychotique de mettre l'analyste auquel il s'adresse en place d'enveloppe ou de chasuble pour son propre objet.
Inversement, faute donc de pouvoir constituer un Autre qui serait le gardien ou le logement de son objet, le sujet psychotique conserve en quelque sorte cet objet dans sa propre poche.
Et c'est justement parce qu'il a l'objet qui cause le désir ou l'amour dans sa poche que le sujet psychotique va lui-même se sentir devenir l'objet de toute l'attention de l'Autre,une attention qui pourra être menaçante,persécutrice ou amoureuse comme dans l'érotomanie .

Il s’agit donc ici d’interroger l’élaboration effectuée par une jeune femme psychotique lors d’une série d’entretiens qui la conduiront d’un délire de persécution vers une forme supportable d’érotomanie.

Je diviserai les entretiens en deux moments précis qui dans l’après-coup se sont logiquement articulés autour d’un point énigmatique afin de produire une conclusion qui s’est imposée à cette femme et qu’elle formulera en ces termes : »Maintenant je suis à ses ordres ».


1°/LE DELIRE DE PERSECUTION

Cette jeune femme est psychotique en cela que dès le premier entretien, elle évoque spontanément les phénomènes cénesthésiques qui se produisent dans son corps depuis longtemps et qui s’amplifient régulièrement au point qu’une conclusion évidente s’est imposée à elle :elle doit mourir rapidement.
Ces phénomènes procèderaient de l’absence du lobe cervical droit constatée, dit-elle depuis la naissance et ils s’expriment dans des transformations corporelles sous formes de mouvements internes bien réels qui parcourent ses membres; de même cette femme constate aussi des tensions qui s’amplifient dans son cerveau et qui s’expliqueraient aussi par le lobe manquant.
En l'écoutant je suis frappé par l'aspect scientifique qu'elle veut donner à sa démarche. En cela, le discours est froid, désaffecté, distant.
Cette jeune femme ne se plaint pas vraiment, bien qu’un immense accablement semble peser sur elle. Elle vient seulement témoigner qu’elle est à bout c’est-à-dire au bout de ce processus qu’elle qualifie de génétique et dont elle situe l’origine dans des manipulations scientifiques effectuées par les nazis dans les camps de concentration dont elle serait issue par sa famille.
Elle serait donc le produit objectif de ces manipulations provenant de l’extérieur; Cela est tout à fait cohérent avec une remarque de Freud à propos de la paranoïa où il constatait que la formation des symptômes paranoïaques « exigeait que les sentiments, la perception intérieure soient remplacés par une perception venant de l’extérieur » (1°).
Cette jeune femme ne se plaint pas mais elle formule cependant une demande qui témoigne justement de cette "signification en suspens" dont je parlais en cela qu'il lui manque quelque chose pour que la boucle soit bouclée. Ce qu'elle attends de moi c'est que je lui fournisse le nom d'une clinique spécialisée dont elle connaîtrait l'existence et où l‘on regrouperait les malades présentant des malformations génétiques identiques. Ce serait non pas un lieu de soins puisque la fin est génétiquement programmée mais un lieu qui serait adéquat à la conclusion scientifique du programme, c’est-à-dire la mort. Elle insistera donc pendant plusieurs entretiens pour avoir le nom de cette clinique.
« Maintenant, dit-elle, on doit me laisser mourir » c’est ce qu’elle répète souvent au cours des premiers entretiens où elle exprime ainsi sa soumission à cette exigence génétique de l’Autre qu'elle constate dans son corps.

Cette jeune femme décrit donc logiquement un processus dont elle consent à la finalité : produit de la Science et soumise aux effets scientifiques de sa propre programmation, elle consent à la mort comme stade dernier d’une expérimentation génétique initiée longtemps auparavant.
Ces premiers entretiens permettent de situer sa psychose sur le versant de la paranoïa : cette femme a donc accès à ce que l'on appelle le grand Autre par le biais de son corps qui lui en fournirait le lieu.
Elle peut témoigner de la consistance réelle de cet Autre dans la présence permanente de cette jouissance qu’elle constate dans les mouvements cénesthésiques de son corps.
Cela fait d’elle le témoin objectif et accablé de la réalité d’un Autre qui se manifesterait silencieusement et anonymement en elle-même. Mais pour régler son rapport à cet Autre il lui manque donc un semblant pour pouvoir le faire "exister" détaché d'elle.
Ce degré zéro du semblant dont cette femme témoigne,va donc la confondre avec l’Autre et lui ôte tout appui pour établir un rapport quelconque avec un tel Autre.
Dans ce premier temps des entretiens, l’Autre est trop présent et la jouissance ne peut pas s'élaborer à partir d'une image, d’un semblant qui mettrait l'Autre à une distance plus supportable pour elle.
Mais cette jeune femme va cependant se mettre à travailler à partir de cette absence même de semblant ; elle va donc se mettre à travailler afin de tenter de suppléer à l’impossibilité même de l’absence de l’Autre.

2°/LE TOURNANT DE L’ENIGME

Un fragment clinique va alors faire transition pour produire le second temps des entretiens.
Alors qu’elle continuait à répéter mécaniquement ses constats scientifiques, au cours d’un entretien elle laissera cependant échapper une parole qui va excéder ses conclusions habituelles:
»Vous voyez me dit-elle,je suis une énigme de la nature ».
Ce à quoi je m’entends l’approuver avec la plus grande énergie.
Ce qui produit aussitôt chez elle un effet d’étonnement et de soulagement.
Quelque chose pourrait donc sous forme d’énigme venir décompléter cet étau scientifique dans lequel elle est prise?


Mon soutien énergique à l’énigme de la nature semble introduire une sorte de suspens à ce réseau de significations froides dans lequel l’Autre la maintenait. Mon approbation et son étonnement relancent donc ce suspens de la signification qui l'avait conduite à demander à parler.
La suite montrera que c’est par la fonction même de l’énigme que cette jeune femme va tenter de se produire comme sujet.
A la différence du névrosé qui est seulement représenté dans le langage,la psychose empêche cette jeune femme de s’inscrire comme absente comme « en moins » dans le langage,c'est-à-dire dans la chaîne signifiante.
Je dirais qu'elle va alors travailler à produire cet « en moins » nécessaire pour décompléter la chaîne signifiante dans laquelle elle se confondait réellement dans son corps et dans ses énoncés.
Ici la forclusion du Nom du Père rend inefficace l’accès au signifiant qui doit nécessairement manquer pour que le sujet puisse accéder à une position sexuée.
C’est donc par une autre voie qui est celle de l’énigme qu’elle va tenter de s’inscrire comme femme dans la sexuation.
Ne pouvant pas accéder à ce manque qu’indexe le signifiant phallique, cette jeune femme va opérer à partir de ce qui à un moment donné va faire trou dans le réseau des significations qui l'enserre y compris dans son corps.
Là où la castration ne peut fonctionner, cette jeune femme va tenter de faire jouer l’énigme comme trou, c’est-à-dire comme un suspens possible à la signification.
Cela va se repérer dans ce léger mouvement qui va venir animer la suite scientifique de ses énoncés logiques.
D’abord, l’énigme en tant que suspension du sens, va permettre à cette jeune femme d’interpréter de façon légèrement différente les phénomènes corporels qui l’agitent. Ces phénomènes ne sont plus seulement des effets de la Science mais ils deviennent pour elle des phénomènes inexplicables.
A partir de là, une énonciation commence à se décoller de la suite des énoncés qu’elle débitait mécaniquement jusqu’alors. Je dirais qu'une parole commence à animer ce bain de langage dans lequel elle était immergée.
L’énigme commence à faire fonctionner la parole:en tant que signifiant sans signification, l’énigme commence à creuser un écart dans la chaîne signifiante.
Mais cette mise en fonction de la parole aura aussi une incidence particulière sur cet Autre jouisseur auquel elle était soumise et que la parole va un peu écorner.
C’est dans ce trou que l’énigme est venu ouvrir dans la signification que cette jeune femme va pouvoir constituer un objet particulier que l’on peut nommer érotomaniaque.
En effet, s’il va s’agir d’un objet qui continuera à concentrer la jouissance de l’Autre,il va s’agir cependant d’une jouissance particulière puisque ce sera celle de la parole d’amour.
Il va s'agir donc d'une jouissance dans laquelle un certain manque pourra être préservé, une jouissance que l’on pourrait qualifier de pas-toute.
Une telle jouissance altérée par le manque, va préserver cette dimension du trou qu’elle avait pu auparavant rencontrer dans la signification énigmatique.
Grâce à l’amour un tel manque va se produire maintenant sur un autre registre qui est celui du symbolique, là où se trame la parole et plus seulement dans le réel du corps.


3°/LE VERSANT EROTOMANIAQUE

On pourrait alors parler d’un second temps des entretiens où la jeune femme va mettre en place le trait érotomaniaque : elle va ainsi progressivement construire un objet qu’elle va formuler ainsi :
« Un homme m’aime» ou bien «Il m’aime ».
Un tel énoncé qui définit l’érotomanie suggère immédiatement que la femme érotomaniaque est celle qui est aux prises avec l’amour d’un homme pour une femme. C’est-à-dire que l’amour dans sa forme érotomaniaque loin de situer une femme dans un rapport amoureux à un homme, l’inscrit inversement dans le rapport que l’homme amoureux entretient avec la femme aimée. C'est certes l'aspect implacable de l'érotomanie qui en cela relève de la paranoïa.
Mais l'érotomanie introduit une nuance radicale, lorsqu’on examine la nature de cet Autre qui serait incarné par l’homme amoureux.
En effet l’amour dans sa forme érotomaniaque suggère un Autre qui certes cherche à jouir de ce que posséderait le sujet, mais parce qu'il est amoureux cet Autre apparaît marqué d’un certain manque, ce qui introduit une différence avec la paranoïa où toute la jouissance est identifiée au lieu de l’Autre selon la définition même de Lacan (6°).
Ainsi on peut faire l'hypothèse que cette forme féminine de la paranoïa que constitue l'érotomanie, introduit une particularité : le postulat de l'érotomanie, ce « Il m’aime », va conduire cette jeune patiente à faire exister un homme qui l’aimerait, c’est-à-dire un Autre qui sera en quelque sorte décomplété par la parole d’amour qu’il lui adresserait.
Si le premier temps des entretiens (qui est aussi le premier temps d’une construction délirante) pouvait se caractériser par sa soumission à l’Autre qui jouissait d’elle anonymement et silencieusement, un second temps va se distinguer par l’introduction d’une parole, celle de l’amour c’est-à-dire précisément par la parole qui va donner une forme, un habillement à l’objet.
Cette opération d'habillement de l'objet sous la forme de l'objet d'amour érotomaniaque est une tentative d'élaboration ou d'imaginarisation de la jouissance chez cette femme afin de la rendre plus supportable.
C'est donc parallèlement tenter de constituer un Autre qui en serait l'enveloppe amoureuse car comme le souligne Jacques-Alain Miller « dans l’érotomanie, l’objet est un Autre qui parle ».

Nous sommes ici dans un second temps : c’est celui d’une construction délirante qui sera soutenue par l’objet érotomaniaque, véritable vecteur qui permettra à cette femme de s’orienter dans la jouissance.
Il s’agit donc d’un temps qui va se concentrer sur l’apparition progressive d’un personnage masculin qu’elle nommera de diverses manières au cours des entretiens:Mr Lollivier, le Procureur, le Parrain etc.
D’abord cet homme apparaît discrètement sous la forme d’un nom propre qu’elle a repéré dans l’annuaire et qui selon elle, (mais ce n’est pas vrai, après vérification) serait celui d’un, ancien Procureur de la République. Ce Procureur pourrait l’aider à entrer dans cette clinique spécialisée dans la mort des malades génétiques; mais on peut s’apercevoir qu’à d’autres moments ce même homme pourrait être aussi le Directeur de la clinique, par exemple.
Cet homme de plus en plus présent dans son discours a cette particularité de pouvoir changer de forme ou d’apparence selon les besoins de son évocation. C’est donc bien une créature de parole.
Progressivement la jeune femme va réexaminer toute sa vie passée au moyen de cet homme irréel, c’est-à-dire en fonction du rapport amoureux de cet homme à son égard.
Et parallèlement, je m'aperçois qu’elle ne parlera plus d’hospitalisation ou de mort imminente; de même, que disparaîtront les phénomènes génétiques qui pouvaient parcourir son corps.
En faisant exister cet homme uniquement dans un rapport amoureux à elle-même, elle peut donc parvenir à cette conclusion logique, celle qui fait le trait érotomaniaque dans la paranoïa féminine:
»Il m’aime depuis toujours ».

Ainsi un évènement construit par cette jeune femme au cours d’un entretien, va lui certifier la nature amoureuse de cet être : elle aurait alors 22 ans, sa mère reçoit un coup de téléphone et elle lui aurait dit: »c’est ton parrain,il t’aime et il veut t’épouser ».Elle aurait alors refusé,dit-elle, car elle était trop jeune. C'est donc à partir de ce soi-disant refus que se constitue l'homme amoureux qui va la poursuivre.
L’introduction du mot d’amour, comme objet érotomaniaque sous la forme de cet homme qui parle, va donc précipiter ce second temps des entretiens et les conduire vers leur conclusion rigoureuse.
Cette femme va donc revisiter sa vie mais ce qui va maintenant la guider ce sera la parole amoureuse de cet Autre qui s’adresserait à elle depuis toujours.
Les exemples qu’elle en donne sont des paroles qui peuvent apparaître énigmatiques et insensées : qu’il s’agisse de bruits dans la rue,de sons incongrus ou de cris entendus autrefois,tout se transforme alors en traces allusives de cet amour qui lui serait adressé.
Cela lui permet donc de se repérer comme celle qui manquerait à cet homme, et d’être ainsi dans une sorte d'absence à son égard.
L’irruption de ces paroles énigmatiques qui seraient preuves d’amour,va produire cet effacement étonnant des phénomènes corporels dont elle n’évoque plus la consistance douloureuse dans son corps.
Elle ne serait donc plus tout entière la proie de l’Autre dont les manifestations jouissives donnaient à son corps une consistance insupportable.
L'amour de cet homme prend alors sa dimension d'axiome ou de postulat .La jeune femme va alors en démontrer sans cesse les conséquences, c’est-à-dire les preuves de l’attachement à elle de cet homme depuis le début de sa vie : petite fille, adolescente, puis plus tard, elle peut repérer sa présence continuelle, y compris lors de ses rapports sexuels.
Sa vie entière s’imprègne ainsi de cette présence discrète dont toutes les manifestations seraient des signes évidents d’amour.
En lui faisant signe, l’amour lui donne ainsi quelques repères pour établir un rapport avec cet Autre amoureux.
Je voudrais encore souligner un autre aspect qui m’a paru essentiel concernant le rapport entre la parole d’amour et la jouissance dans l’érotomanie.
Cet autre aspect se dégage des caractéristiques propres de cet homme que la jeune femme a inventé : en effet, dans ses propos cet homme imaginaire mais bien réel pour elle, va être progressivement muni d’une existence sans limite.

Non seulement la vie présente et passée de la jeune femme sont réinterprétées en fonction de ce qu’elle serait pour cet homme, mais en outre toute la réalité va se réordonner selon la puissance illimitée que le rapport amoureux donnerait à cet homme.
Cet homme qui n’existe pas va donc être affublé d’une existence dont on pourrait trouver les coordonnées dans le vocabulaire théologique:il est omniprésent et omniscient.
Si j’utilise ces termes pour désigner cet homme, ce n’est pas pour le situer comme celui qui ferait exception à la fonction phallique puisqu’une telle fonction d'exception, dans le cas de cette jeune femme psychotique ne peut pas opérer.
Je dirais plutôt que ces termes me paraissent cohérents avec ce qui fait l’objet érotomaniaque de jouissance, c’est-à-dire avec un objet qui apparaîtrait décomplété. C’est-à-dire un objet qui serait démuni de cette limite que l’inscription phallique trouve habituellement dans l’exception paternelle et qui fonde le désir (CF à ce sujet "Totem et tabou" de Freud).
Ici, à l’inverse, cet objet d’amour érotomaniaque se caractérise d’être sans limite à la différence par exemple de l’objet fétiche qui vient à la place du partenaire qui manquerait.
On peut faire l’hypothèse que cet objet d’amour érotomaniaque (càd cette parole assortie d'un manque), permettrait de décompléter en partie la jouissance, c’est-à-dire de défaire cette limite corporelle où la jouissance est enfermée dans la psychose. Dans la psychose, cette limite réelle du corps est la conséquence du défaut de la fonction phallique (qui introduit un manque au niveau signifiant).
De la même façon, on pourrait faire l'hypothèse que cette puissance illimitée qui est attribuée à cet homme inventé, désignerait une manière de décompléter la jouissance, pour dégager une autre jouissance qui ne serait pas-toute contenue dans l'Autre (CF la jouissance infinie que Lacan évoque concernant La Femme (la barré femme) dans le Séminaire Encore).

Je voudrais conclure sur deux points:

D’abord concernant la fonction de cet homme inventé .Il semble s’apparenter à ce que Lacan désignait en 1958 sous le terme d’ "incube idéal" c’est-à-dire l’autre partenaire de la femme celui qui, derrière le voile de la mascarade « appelle son adoration » (9°). Lacan précisait que c’est selon cette forme érotomaniaque qui suppose l’initiative de l’Autre que l’amour d’une femme serait toujours convoqué.
Nous pourrions être apparemment dans ce cas de figure avec cette jeune femme si ce n’est que pour elle l’incube n’opère pas derrière le voile mais qu’il accomplit son office amoureux en plein jour.
Autrement dit il n’y a pas chez cette femme ce que Lacan nommait ironiquement la duplicité du sujet féminin qui permet à une femme de conjoindre dans un même homme le désir et l’amour qui s’originent cependant chez elle de deux partenaires qu'elle sait bien distincts.
(C.F. un texte de Lacan plus tardif,càd le Séminaire Encore où la duplicité sera transformée en un dédoublement des vecteurs du côté féminin des formules de la sexuation).
Ce qui fait défaut à cette jeune femme, ne se trouve pas du côté de l’amour mais plutôt du côté du désir, c’est-à-dire l’impossibilité pour elle d’inscrire un désir dans un partenaire sexuel qui pourrait ainsi lui servir de « relais » (le terme est de Lacan) pour accéder à l’Autre, c’est-à-dire pour se constituer un inconscient.
A défaut donc de pouvoir accéder à l’Autre elle n’a pas d’autre issue que de faire exister un rapport d’amour qui cependant trouve sa limite à ne pas pouvoir s'alimenter du désir.
Cela éclaire peut-être la conclusion à laquelle elle aboutit lorsqu’elle terminera les entretiens par ces mots: « Maintenant je suis à ses ordres »,où elle semble exprimer le point extrême auquel elle a pu aboutir sur le versant érotomaniaque de la constitution de l’objet d’amour,c'est-à-dire de la constitution de cet Autre qui lui parle.
Elle serait donc passée de l’ordre scientifique silencieux, aux ordres de l’amour qui lui feraient signes.
Peut-être s’agit-il dans cette opération de ce que Jacques-Alain Miller appelait le tissage de l’amour et de la jouissance dans l’érotomanie (10°).
Mais cela ce progrès trouve aussi sa limite qui est perceptible dans l'impossibilité pour la jeune femme à pouvoir fixer en quelque sorte cet Autre qu'elle constitue grâce à l'érotomanie.
Au fur et à mesure de la construction délirante, cet Autre perd toute limite et donc perd en même temps ce minimum de consistance qui permettrait de le situer quelque part.
On voit bien ici que cet Autre n'est pas constitué par cette image de soi, par cette image narcissique qui l'habillerait comme l'enveloppe aimable de l'objet du désir.
On voit bien ici que l'objet est toujours du côté de cette jeune femme psychotique,elle le garde dans sa poche et l'homme inventé en tant qu'Autre est dans la dépendance (je dirais amoureuse) de cet objet.
Il n'y pas réellement détachement de l'Autre,la séparation n'opère pas vraiment,ce qui constitue aussi la limite de son transfert.
On peut supposer que la mise en place de l’objet érotomaniaque qui est un objet de parole, nécessite pour elle, un tel passage par la demande et donc par la parole, mais l'impossibilité d'introduire une séparation d'avec l'Autre fait obstacle ici au déploiement du transfert. L'analyste ici n'est occupe la place du "relais",place limitée dans le temps et seulement pour les besoins du moment,ce à quoi bien sûr j'ai accepté de me prêter.
Bruno Miani

Références bibliographiques
(1°) Freud, »Le Président Schreiber » p308 in Cinq psychanalyses P.U.F.
(2°)Lacan Séminaire XX Encore p116 Seuil
(3°)Lacal Séminaire XX Encore p118 Seuil
(4°)Lacan Séminaire III Les Psychoses Seuil
(5°)Lacan Séminaire XX Encore p116 Seuil
(6°)Lacan Présentation des Mémoires d’un Névropathe p215 in Autres écrits Seuil
(7°) Jacques-Alain Miller « Le répartitoire sexuel » in Revue de la Cause freudienne N°40
(8°)Lacan Séminaire XX Encore p58 Seuil
(9°) Lacan « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine »p 733 in Ecrits Seuil
(10°) Jacques-Alain Miller « Le répartitoire sexuel » in Revue de la Cause freudienne N 40 Seuil
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