S. GOUMET: "Un cas limite d'hystérie pure"


« Un cas limite d’hystérie pure »
Sylvie Goumet
2003
La collaboration de Freud et de Breuer s’articule d’une méthode qui se démarque de la suggestion.
Les hystériques furent longtemps considérées comme des simulatrices. Magnétisme de Mesmer, hypnose pratiquée par Charcot à la Salpêtrière, la suggestion expérimentée par Bernheim de l’école de Nancy, permettent une observation différente. Freud et Breuer franchissent un autre pas dont rend compte Le mécanisme psychique de phénomènes hystériques, Communication préliminaire : ce pas méthodologique est la catharsis. « l’être humain trouve dans le langage un équivalent de l’acte, équivalent grâce auquel l’affect peut-être abréagi . »
Les travaux de Charcot comme ceux de Bernheim ont retenu l’attention de Freud. De Charcot, il retient la conceptualisation de l’hystérie comme névrose et son origine sexuelle.
Bernheim distingue dans la suggestion hypnotique, la dimension verbale et celle du regard. Il renonce à l’hypnose et accuse Charcot de manipuler les malades, de provoquer des crises pour donner le statut de névrose à l’hystérie. « Une seule fois, j’ai vu un sujet qui réalisait à la perfection les trois périodes léthargique, cataleptique, somnambulique. C’était une jeune fille qui avait passé trois ans à la Salpêtrière. »
En outre, il pointe que les effets obtenus par l’hypnotisme sont possibles par la suggestion à l’état de veille : « Il n’y a pas d’hypnotisme, il n’y a que de la suggestibilité » ( Bernheim, Chertock L. L’hypnose. Théorie.Pratique et technique .) Pour lui donc, la conception de Charcot est erronée : « Erreurs fâcheuses, car elles entravent le progrès, en obscurcissant une question si simple en elle-même et où tout s’explique, quand on sait que la suggestion est la clef des phénomènes hypnotiques. » L’apport de Bernheim est d’ouvrir à l’interprétation psychologique de l’hystérie, là où Charcot posait une interprétation physiologique.
Freud conduit la réflexion à ce terme : « [je] ne retins de l’hypnose que la position couchée sur un lit de repos derrière lequel j’étais assis, de sorte que je le voyais [le patient], mais sans être vu de lui. » Il peut dès lors s’orienter vers un traitement de la névrose par la parole.
Voici donc où en est la méthode freudienne dans les années 1890.

« Un cas limite d’hystérie pure » est l’expression qu’utilise Freud au chapitre IV des Etudes sur l’hystérie pour évoquer le cas de Miss Lucy R. qu’il reçoit fin 1892 et dont il publie l’observation en 1895 : « il s’agit d’une hystérie de courte durée, épisodique, avec une étiologie sexuelle impossible à méconnaître et pareille à celle d’une névrose d’angoisse » Cette affirmation a son poids théorique si on la resitue dans le contexte du débat qui s’est engagé avec Breuer. Bien que les Etudes sur l’hystérie soient publiées conjointement, elles marquent également la rupture entre les deux hommes.
L’hypothèse de Freud est que tout sujet qui subit un dommage y répond ou non par « une réaction énergétique ». La réponse, acte, paroles, larmes, vise à faire disparaître l’affect. Concernant les souvenirs qui ont provoqué des symptômes hystériques, « la mémoire des malades ne garde nulle trace des incidents en question ou alors ne les conserve qu’à l’état le plus sommaire . »
Voici donc ce qui guide le travail de Freud en 1893 mais dans le même temps l’exposé des cas s’oriente vers l’étape suivante, à savoir la libre association, une perspective qui met en exergue la parole et le langage.
Parce que Freud appuie son élaboration théorique sur ses observations cliniques, et il y insistera clairement en 1914 en affirmant que les concepts sont les résultats des acquis du travail de la psychanalyse et non des présupposés. C’est-à-dire qu’il ne s’agit pas de poser des hypothèses de travail mais les observations cliniques, la construction des cas permet l’élaboration théorique.
La démarche que je vous propose est d’abord de vérifier en quoi le cas de Lucy R. conduit Freud à une élaboration ou à une vérification théorique sur l’hystérie en 1893, notamment concernant une perspective énergétique, les concepts de pulsion et de refoulement. Puis nous montrerons comment les étapes théoriques ultérieures permettent un éclairage de ce cas.
Enfin, nous tâcherons d’observer ce qu’il en est du féminin dans le cas de Miss Lucy R.
La méthode :
Miss Lucy R. est réfractaire, elle ne parvient pas à un état somnambulique. Que vise Freud quand il hypnotise ses patientes ? « l ‘élargissement hypnotique du champ de la mémoire » car « les souvenirs pathogènes … font défaut à la mémoire des malades dans leur état psychique ordinaire ou … y sont seulement tout à fait sommairement présents »
Freud, à l’exposé de ce cas, pointe les difficultés rencontrées dans l’orientation cathartique : le somnambulisme permet l’accès aux souvenirs oubliés, l’insistance produit des effets contraires au travail qu’il entreprend : résistance, altération de la confiance des patients et de plus, embarras de Freud qui doit justifier l’expérience.
Ainsi, face à ces difficultés, Freud prend de la distance avec les méthodes dont il s’inspire, il déduit de son observation : « mes malades étaient au courant de ce qui pouvait avoir une importance pathogène, il s’agissait seulement de les forcer à le révéler ». Freud donc procède à une sorte de rituel, pression des mains sur le front, on peut dire qu’il utilise son pouvoir de suggestion, non pour obtenir la rémission des symptômes mais pour « stimuler » la capacité de se remémorer les éléments refoulés. La formulation même ouvre à la pratique de l’association libre puisque après avoir suggéré au patient que la pression des mains aurait un effet ; il dit : « Vous allez vous en souvenir sous la pression de mes mains », Freud ajoute : « Au moment où cette pression cessera, vous verrez quelque chose devant vous ou il vous passera par la tête une idée qu’il faudra saisir, ce sera celle que nous cherchons. »

La patiente :
Miss Lucy, jeune anglaise, est gouvernante chez un directeur d’usine qui vit près de Vienne. Freud ne sait qu’une chose à son propos : elle s’occupe de deux enfants dont la mère est décédée d’une grave maladie quelques années plus tôt.
Elle a été traitée pour une rhinite purulente à laquelle on a trouvé une cause organique. Un nouveau symptôme se substitue aussitôt à celui-ci : la jeune fille se plaint d’avoir « perdu l’odorat et […d’être] poursuivie par une ou deux sensations olfactives d’ordre subjectif . » « elle se sentait en outre d’humeur morose, fatiguée, se plaignait de lourdeurs de tête, de manque d’appétit et d’adynamisme »

Le symptôme :
Ces sensations olfactives subjectives constituent un symptôme hystérique permanent. Freud part de l’hypothèse qu’elles sont le symbole afférent aux réminiscences d’un événement traumatique. Il considère ces hallucinations et la mauvaise humeur qui les accompagne comme « des équivalents d’un accès hystérique ».
Il note que les hallucinations sont récurrentes mais ne constituent pas un symptôme permanent (perte odorat l’est).

Le postulat de la méthode freudienne est que la libido, soit la manifestation du sexuel dans le psychique, se crypte, se code parce qu’elle rencontre des forces contraires et qu’en dépit du refoulement, quelque chose continue à se dire, cherche à se satisfaire par des voies détournées et complexes.
Ce qui se crypte se décrypte tout autant. Le soin que prend Freud à reproduire les phrases des patients dans l’analyse de leur cas est frappant. Relire Les études sur l’hystérie permet de mesurer l’écart entre l’écrit freudien et celui de Breuer : dans l’étude sur Anna O., une description précise rend compte des observations de Breuer, il résume l’histoire du sujet, celle qu’Anna rapporte ne se distingue pas clairement des observations qu’il a pu obtenir par ailleurs ; les cas freudiens sont différents en ce que Freud cite les patientes.
C’est à l’énoncé qu’il s’attache : énoncé dont il décrypte le sens latent sous le sens manifeste.
C’est ce que nous montre le cas de Miss Lucy R. se situe donc au début de la théorisation freudienne ; période où Freud pose non seulement l’hypothèse princeps de la libido mais il évoque sa dimension organique en recourant aux pulsions dont le frayage inscrit dans le corps les traces d’une satisfaction.
C’est donc à ce que dissimule le dit du symptôme que Freud s’attache. Le dévoilement de cette vérité : le symptôme est le produit du refoulement d’une pensée d’ordre sexuel (vouloir épouser le maître de maison) qui entre en conflit avec la réalité (le maître de maison la traite en domestique), ce dévoilement donc fait passer à l’ordre symbolique ce qui se disait métaphoriquement dans le corps de Lucy.
Cet exemple montre que les manifestations libidinale se décryptent et que de surcroît cela a un effet thérapeutique : « Hier, au réveil, mon oppression avait disparu, et depuis je me sens bien. » « J’examine son nez et constate que sensibilité et réflexes sont presque entièrement revenus, elle distingue aussi les odeurs, mais en hésitant, et seulement quand elles sont intenses. »

La manière dont Freud rapporte le cas montre, quant à elle, qu’il accorde suffisamment d’importance à la parole du sujet pour en rendre compte. Si nous reprenons la forme du dire, nous voyons que la pulsion en jeu, olfactive, ne se convertit pas mais se détache de la scène d’origine du déplaisir (au cours de laquelle elle avait senti l’odeur du cigare), se raccroche à une autre odeur, celle de l’entremet brûlé. Il s’agit d’un déplacement métonymique qui préserve la métaphore du dit conflictuel.

Utilisons les élaborations ultérieures :
Le destin des pulsions partielles (la notion de pulsions partielles est élaborée vers 1905) se détermine au regard des voies qu’elles doivent se frayer pour obtenir satisfaction en dépit du principe de réalité qui y objecte (dualité principe de plaisir et principe de réalité 1910).
Il s’agit donc de démêler ce qui se trame dans la combinaison des pulsions, de leurs manifestations et quelles sont les voies de satisfaction de la pulsion.

Au delà de ce qui se dit, Lacan nous invite à entendre comment cela se dit. Cela ne signifie pas que ce qui se dit compte pour rien . Il s’agit de prendre en compte que le dire sexuel se manifeste dans le mode de jouir qui instaure sa relation à l’autre.

L’éclairage lacanien permet de concevoir ce contre quoi bute Freud, ce qui le pousse à persister dans le remaniement théorique : tout ne se résorbe pas dans le symbolique ; que le symptôme puisse être mis en mots n’éponge pas toute la jouissance.
La complexité de la théorie des pulsions laisse dans l’ombre une part : qu’en est-il de la satisfaction pulsionnelle dans le symptôme de Lucy ? Sentir l’entremet brûlé et ne rien sentir d’autre convoque le déplaisir de la scène qui lui apporte un démenti quant aux illusions qu’elle avait pu construire. De quel mode de jouir se supporte-t-elle ? Si nous partons du principe que la pulsion partielle vise une satisfaction autonome, la perspective se brouille.
On peut émettre deux hypothèses : la première en se référant à l’enseignement ultérieur de Freud. La répétition fait signe de l’engagement de la pulsion de mort dans la combinaison pulsionnelle. Miss Lucy se sent, si j’ose dire rejetée quand elle croyait être engagée par son employeur à partager sa vie. La répétition exprime le conflit entre principe de plaisir et principe de réalité (1910). Or le malaise ne la saisit qu’à l’instant où elle reçoit une lettre de sa mère malade qu’elle prévoit de rejoindre pour la soigner.
Le déclenchement conscient exprimé c’est la division entre s’occuper des enfants qu’elle aime et rejoindre sa mère. Freud nous montre que derrière cette chaîne associative s’en trouve une autre : quitter les enfants c’est renoncer à satisfaire imaginairement au rêve de partager le lit de leur père. Ce scénario convoque la présence de l’autre femme, la mère des enfants qu’elle a connu et à laquelle elle a promis lors de sa maladie de s’occuper des enfants.
Or, c’est l’odeur de l’entremet brûlé, sentie à cette occasion qui va faire symptôme. On peut donc émettre l’hypothèse que quelque chose de sa relation à l’objet d’amour vient en écho à la relation à sa propre mère.

Reprenons les modalités de la répétition. La pulsion de mort « non érotisée » vise le retour à un état antérieur, anorganique, contraire au principe de vie et pourtant une partie de cette pulsion peut se mettre au service de la pulsion sexuelle. ( la pulsion de mort ne sera théorisée qu’en 1920). C’est justement parce qu’elle entre en combinaison avec la pulsion de vie, qu’elle peut en partie être décrypté : cela donc étaye le fait que dans l’hallucination olfactive se dit la satisfaction pulsionnelle.
La seconde hypothèse consistera à pointer que l’hallucination olfactive convoque le déplaisir d’être rejetée mais dans le même temps permet à l’idée refoulée devenir l’épouse du maître de maison de s’exprimer. Il y aurait donc là une trace de la satisfaction imaginaire qui insisterait à se dire ; la répétition du conflit qui s’engage avec le principe de réalité en exprimerait le refus-même.
L’élaboration conceptuelle a des incidences sur la clinique : concevoir l’inconscient comme lieu de vérité ou de savoir modifie non pas la conduite de la cure mais la formalisation qui s’en opère et le terme qui s’en profile.
Dans le cas de Lucy R. on peut observer le décryptage des dits par Freud mais aussi exploiter les modalités de son dire : un symptôme qui convoque de manière répétitive l’expression du désir sexuel insatisfait.

L’observation de Lucy R. illustre une hystérie pure, (i.e. sans combinaison névrotique avec une névrose d’angoisse ). Comment interroger le féminin dans ce cas.
Le rapport à l’autre de l’Autre sexe décrypté par Freud permet de modifier l’investissement libidinal qui trouvait satisfaction imaginaire par le biais des pulsions partielles.

Ce qui s’y substitue, c’est un investissement d’objet qui produit un renoncement propre à l’hystérie : « certainement, je l’aime, mais cela ne me fait plus rien. On est libre de penser et de sentir ce qu’on veut. » dira Lucie au terme de la cure.
Ce qui pouvait passer de l’imaginaire au symbolique, l’a été, c’est ce qui a permis de restaurer le lien à l’autre dans l’économie libidinale tout en maintenant le désir insatisfait. C’est-à-dire que la position du sujet par rapport au Réel demeure inchangée. Reste l’impossibilité du rapport au partenaire qui se symbolise en l’occurrence par le fait que Lucy retourne auprès de sa mère.
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