M. GUILLOT: L'Homme aux loups


Un fil rouge de la psychanalyse: L'Homme aux loups


Parler une fois de plus de "l'Homme aux loups" semble une gageure. De combien d'interventions a-t-il été l'objet? En relisant un certain nombre d'écrits à son sujet je me suis demandé ce qui pouvait encore pousser les gens à y revenir et c'est en me posant la question de l'écriture de son nom qu'un début de réponse m'est venue.
Fallait-il mettre des guillemets à "l'Homme aux loups" y mettre une majuscule. En donnant ce titre pour l'édition de la plaquette ce que j'ai fait par voie orale, intentionnellement je n'ai rien précisé, m'interrogeant sur ce qui allait en advenir et j'ai attendu la parution de la plaquette pour connaître le résultat de mon imprécision. Vous avez le résultat sous les yeux. Car ce pseudomyme est devenu nom propre. Qui connait Serguéi Constantinovitch Pankejeff?
Tout au cours de l’histoire de la psychanalyse, l'Homme aux loups a ponctué les avancées théoriques des différents analystes et nous continuons aujourd'hui encore par cette journée à y amener notre petite contribution.
Cela a donc commencé avec Freud, l'auteur de ce cas clinique qui en a parlé à de nombreuses reprises au cours de l’élaboration de divers concepts;. la grande différence avec les suivants, c'est qu'il a été l'analyste de l'Homme aux loups.

"L'analyste doit se faire à l'idée qu'il établit son expérience à partir de ce qu'il rate. Ses ratages, en effet, le contraignent à interroger son acte là où il échoue." écrit Michel Silvestre dans Demain la psychanalyse . (1)

Freud écrit cette observation au cours de l’hiver 1914-1915 .
A cette même période il rédige Pour introduire le narcissisme (2) ainsi que Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique (3)
Pendant les années où s'est déroulée l'analyse de l'Homme aux loupsFreud a traversé toute une période de conflits avec Jung, Adler ainsi qu'avec Stekel et plus tard avec Rank. Cette analyse se déroule au moment où il se questionne sur la réalité des traumatismes sexuels précoces.
Il a à défendre la question même de la libido sexuelle, sur laquelle il est attaqué et contredit par ses plus fidèles disciples.
Il le fait dans Pour introduire le narcissisme . Rappelons que Lacan s'appuiera sur ce texte dans le séminaire 1 pour nous introduire à la topique de l'imaginaire.


Pour évoquer cette période de conflit, je m'appuyerai sur le texte même de Freud: "Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique" et sur le livre de Jones sur la vie et l'oeuvre de Freud. (4)
Freud n'est pas tendre avec Adler et avec Jung et l'on sent bien que c'est après s'être tû longtemps qu'il laisse éclater son désaccord.
Son travail se rapporte directement à expliquer ce qui a été leur divergence....Il voulait plus objectivement essayer de mettre en parallèle les deux sortes de données en face de matériaux cliniques actuels, et la rédaction conjointe des deux textes: L'histoire d'une névrose infantile (5) et Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique lui permet de bien préciser ce qu'il en est de la psychanalyse et sur ce quoi il n'est absolument pas question de céder .
En ce qui concerne ces deux défections, la première eu lieu entre la fondation de l'association psychanalytique en 1910 et le congrès de Weimar en 1911; il s'agit de celle d'Adler.
La seconde fut celle de Jung et se situe après ce congrès pour ne devenir publique qu'à Munich en 1913.
Les réflexions de Freud portaient en grande partie sur un problème: savoir si les traumatismes ou les fantasmes dataient d'une époque très reculée de la vie du patient ou s'il s'agissait d'un fantasme plus tardif ayant été rejeté dans le passé.
Le débat porte sur la réalité effective de la scène imaginaire. Il écrit: “ J’aimerais savoir si la scène originaire de mon patient était un fantasme ou un expérience réelle. Je dois admettre que la réponse à cette question n’est pas d’une grande importance ”
“ Une étude très approfondie des renseignements recueillis dans le cas en question montra à Freud que les théories récemment formulées par Adler et par Jung étaient indiscutablement contredites par le test crucial des faits réels." écrit Jones

En effet les dissensions avec Adler ont lieu en 1911 alors que la psychanalyse de l'Homme aux loups a débuté en1910 et se poursuivra pour une première période jusqu'en 1914.
Le premier objectif de la psychanalyse avait consisté à obtenir l’explication des névroses avec comme point de départ les faits de la résistance et du tranfert. Cela avait permis d’élaborer la théorie du refoulement et mis en évidence le rôle des pulsions sexuelles et de l’inconscient.
La doctrine d'Adler est essentiellement une psychologie du moi et remet toutes ces avancées en question. Elle repose sur une base étroite et unilatérale: l'agressivité émanant de la "protestation virile". Les facteurs sexuels et particulièrement les facteurs sexuels infantiles sont réduits au minimum. Les concepts de refoulement, de sexualité infantile, celui même d'inconscient, sont écartés de sorte que la psychanalyse se trouve vraiment réduite à peu de chose.
Et Freud parlant alors des théories sexuelles infantiles nous dit que c’est l’étude approfondie d’une névrose infantile qui permettra de montrer comme Adler se trompe. Il écrit cela au moment où il rédige L’histoire d’une névrose infantile.

C'est également pendant cette cure de l'Homme aux loups que va se produire la rupture avec Jung. Celui-ci était particulièrement cher à Freud puisqu'il le considérait comme son successeur. La rupture en sera d'autant plus difficile. Elle devint définitive en 1913, mais s'est étalée sur plusieurs années; les brèches entre eux commencèrent dès 1909. Jung ne se fait pas l'ardent défenseur des théories sexuelles de Freud; celui-ci ne veut pas encore le reconnaître et ce n'est que quand paraîtra le livre de Jung sur les Symboles de la libido (6) en 1911 que Freud pourra manifester ouvertement son désaccord. En effet Jung et avec lui le groupe suisse tentent de désexualiser la psychanalyse: "Je continue à ne plus donner la première place au thème de la sexualité" écrit-il à Jones.
En 1914 tous les analystes suisses, à l'exception de deux ou trois avaient renoncé à leurs "erreurs" et abandonné les théories sexuelles de Freud, Jung à la veille de la guerre quitta l'Association Internationale
L'exposé de ce cas eu encore des répercussions graves dans les défections autour de Freud puisque quelques années plus tard, il devait jouer un rôle dans la rupture entre Freud et Rank. Et c’est au patient lui-même que Freud eut recours et celui-ci se montra capable de collaborer sans restriction avec son praticien dans l'exposé qu'il donna de son parcours.

Celà se passe en 1926:
Nouvelle querelle cette fois entre Rank et Freud. Rank accuse Freud d'avoir inventé le rêve de l'Homme aux loups dans lequel il retrouverait les membres du comité. Freud écrit alors à l'Homme aux loups pour lui faire confirmer la véracité de ce rêve. Juste après cette demande de Freud, il reprendra son analyse avec Ruth Mack Brunswick, sur les conseils de Freud.

Plus tard va apparaître chez Freud un nouveau concept: celui de la pulsion de mort. Le patient reste fixé à son symptôme point de jouissance et point de souffrance. Cette découverte a été refusée par la plupart de ses élèves et a provoqué une nouvelle division parmi ceux-ci. A cette époque l'Homme aux loups commençait sa deuxième tranche d'analyse qu'il a effectué avec Ruth Mack Brunswick mais cette question de la fixation du patient à son symptôme le poursuivra jusqu'à la fin de sa vie qui fut fort longue puisqu'il est mort en1979 à l'âge de 92 ans et jusqu'à la fin il consultera des psychanalystes et des psychanalystes le consulteront. Ils lui demanderont son avis sur des événements de l'observation de l'histoire d'une névrose infantile sur des interprétations et des commentaires de Freud ; puis de septembre 1974 à janvier 1976 il rencontrera toutes les deux ou trois semaines pendant plusieurs heures une journaliste Karin Obholzer qui publiera Entretiens avec l'Homme aux loups. (7)

Venons-en à la suite du rôle de l’Homme aux loups dans les années plus proches de nous. C'est dans l’Extrait de l'histoire d'une névrose infantile que Lacan a répéré que Freud employait le terme de Verwerfung. Cela est longuement développé dans le séminaire 3 (8)ainsi que dans les écrits dans la réponse à Jean Hippolyte. (9) Cette notion de forclusion va venir prendre sa place dans l’enseignement de Lacan, lui permettant d’élaborer ce concept qui soutient la notion de structure. Or des années plus tard, la forclusion étant tout à fait essentielle dans l'enseignement de Lacan elle sera remise en question à propos de celui là même qui en a permis l'émergence et de nombreuses discussions ont eu et ont encore lieu à propos de la forclusion éventuelle de l'Homme aux loups. Comme s'il avait permis tout au long de sa vie, aux analystes d’avancer leur théorisation en interrogeant ce cas clinique.

Pour illustrer celà, j'ai retrouvé entre autre une intervention aux journées d'automne de 1982. Il s'agit d'un texte deJean-Claude Maleval intitulé:
"Du rejet de la castration chez l'homme aux loups." (10) cette intervention a été suivie d'un débat très vif.
Dans ce texte Maleval reprend cette acceptation ambiguë des concepts de forclusion et de paranoïa rapportés à l'Homme aux loups.
La forclusion qui se révèle dans l'observation n'est pas du même ordre que celle qui se discerne chez le Président Scheber.
Ce que dit Lacan à propos de l'hallucination du doigt coupé, c'est que l'homme aux loups ne serait pas "sans recéler quelques ressources du côté de la psychose" et que le déchaînement du signifiant dans le réel serait consécutifà la forclusion du nom du père.
Or Freud à plusieurs reprises souligne la précocité de l'identification au père; il s'agirait alors du père imaginaire, mais Maleval souligne que: "les effets d'identification à celui-ci ne sont-ils pas nécessairement en la dépendance de la mise en place du père symbolique?" Y aurait-il alors plusieurs modalités de forclusion? Safouan qui avait déja soulevé cette interrogation dans Etudes sur l’oedipe (11) en parlerait chez l'homme aux loups, comme d'un mécanisme de défense.

Ces divers questionnements vont se prolonger dans le débat.

Est évoqué tout d’abord par Serge André la possibilité d’un acting-out plutôt que d’un déclenchement d’une psychose à propos des symptômes liés à son nez et qui obligeront l’Homme aux loups à reprendre une cure avec Ruth Mack Brunswick.

Au moment de la période du changement de caractère chez l'Homme aux loups et où il se livre à toutes sortes de pratiques et de fantasmes cela constitue un véritable appel au père. Le père est absent à ce moment et à son retour au lieu de satisfaire son enfant en écoutant sa demande, il joue avec les oreillers et ne répond pas... C'est la confrontation au réel qui est en jeu dans la castration. Et quand la problématique resurgit dans son rêve, il se réveille dans l'angoisse. A ce moment c’est la phobie, comme solution boiteuse vient alors établir un substitut de Nom-du-père.
Cette phobie évoluera vers une névrose obsessonnelle, dans laquelle le statut du père est tout à fait assuré. De cette névrose obsessionnelle il y aura des restes, les symptômes anaux, renforcés à la fin de l'analyse chez Freud. (Cf. érotisme anal et copmplexe de castration). Freud a fait un cadeau d'argent à ce moment, en 1926; d'autre part à cette date Freud est pris à parti par Rank à propos du rêve et il demande à l'Homme aux loups de certifier par écrit qu'il a bien fait ce rêve. (ce que nous avons évoqué plus haut). Ce qu'on appelle délire aurait plutôt la structure d'un acting-out que celle d'une psychose présentant une Verwerfung du Nom-du-père; il en effet confronté à ce qui est pour lui de l'ordre du réel, à ce qui est pour lui l'objet (a).
Une autre piste: Le récit du doigt coupé est un récit correcteur qui supplée au texte défaillant, par rapport à un jugement d'existence portant sur la castration. Au fond on tourne autour du texte sur la dénégation. Ceci est une thèse de Pierre Thèves.
Pour d’autres il n’y a aucun doute possible; Marc Strauss affirme "Il n'y a aucune raison de parler de forclusion chez l'Homme aux loups. Cet homme est un obsessionnel"
La difficulté, soulignée par Christian Vereecken est que Lacan a été pêcher ce terme de Verwerfung dans le cas de l'Homme aux loups
Une façon de s’en sortir est alors proposée par Claude Duprat qui suggère que la phobie, par exemple, ou la religion, pourrait venir comme suppléance au Nom-du-père, mais un Nom-du-père qui ne serait pas forclos.
Et c’est au moment où il était question de toutes sortes de forclusions, dans les années 60 que Lacan répond à cette interrogations à côté, en donnant comme titre du séminaire de 1964 : "les Noms-du-père"(12). Au moment où tout le monde cherchait les forclusions, Lacan répond par "les Noms-du-père".
Je ne sais si l’évocation de cette discussion vous a permis d'entrevoir comme la recherche à propos de ce cas clinique est toujours restée aussi vive qu'à l'époque de Freud.
Voici peut-être un exemple de ce que nous disait Colette Soler ici même en mars de cette année parlant de l'enseignement de la psychanalyse en dehors de la cure: "en plaçant "a" en tant qu'agent, l'enseignement analytique met en position de cause le manque à dire et pousse à l'élaboration"
L'Homme au loups a-t-il pris cette position? C'est sur cette question que je concluerai.

(1) Michel SILVESTRE: “ Demain la Psychanalyse ” Collection Champ freudien Seuil 1993
(2) Sigmund FREUD: “ Pour introduire le narcissisme ” 1914 dans La vie sexuelle PUF
(3) Sigmund FREUD “ Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique ” dans 5 leçons sur la psychanalyse 1914 PUF
(4) Ernest JONES : “ La vie et l’oeuvre de Sgmund Freud ” PUF 1970
(5) Sigmund FREUD : “ Extrait de l’histoire d’une névrose infantile ” dans 5 psychanalyses 1914-1915 PUF
(6) C G JUNG “ Wandlungen und Symbole der libido ” Jahrbuch der psychoanalyse 1911-1912
(7) Karine OBHOLZER : “ Entretiens avec l’Homme aux loups ” Gallimard 1981
(8) Jacques LACAN séminaire III 1955-56 Seuil
(9) Jacques LACAN : “ Réponse au commentaire de Jean Hyppolite sur la “ verneinung ” de Freud 1954 Ecrits Seuil
(10) Jean-Claude MALEVAL Actes ECF février 1982
(11) Moustapha SAFOUAN : “ Etudes sur l’OEdipe 1974 Seuil
(12) Jacques LACAN : “ Les Noms-du-père “ 1964 Inédit

 
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