M. GUILLOT: Mère-enfant-phallus


Mère-enfant-phallus

Le titre de cette intervention est mère-enfant-phallus. C’est donc cette articulation que nous allons interroger en l’illustrant d’un exemple clinique: le cas Sandy.

Nous allons reprendre la relation d’objet , qui est impossible à comprendre, si l’on ne met pas le phallus en élément tiers. C’est le schéma de la triade imaginaire:
Qu’en est- il de cette triade? Phallus

Mère Enfant


Dans l’exercice de la théorie analytique nous ne pouvons nous passer de la notion de manque d’objet qui est le ressort de la relation du sujet au monde. Les trois termes de référence du manque d’objet sont, castration, privation, frustration comme cela a été développé dans une communication précédente. Nous allons réécrire, au moins en partie le tableau situant ces trois instances:
___________________________________________ AGENT_____MANQUED’OBJET_______OBJET_____
castration maginaire
dette symbolique
____________________________________________
mère symbolique frustration réel
dam imaginaire
___________________________________________
privation symbolique
Trou réel



Dans le cas Sandy nous constatons que la frustration introduite, sans l’articulation avec les deux autres termes, va modifier la compréhension du mécanisme de la phobie.
La frustration est par essence le domaine de la revendication; revendication par rapport à un objet qui peut se situer dans trois positions comme nous le voyons sur le tableau:
Castration : objet imaginaire
Frustration : objet réel
Privation : objet symbolique

Quant au manque d’objet
. Rappelons donc que :
· dans la castration il y a un manque fondamental qui se situe en tant que dette dans la chaîne symbolique
· dans la frustration le manque ne se comprend que sur le plan imaginaire, comme dommage imaginaire, dam imaginaire dit Lacan.
· dans la privation le manque est purement et simplement dans le réel, limite ou béance réelle. Réelle veut dire qu’elle se situe en dehors du sujet donc consistant à poser le symbolique avant ; pour que le sujet appréhende la privation, il faut d’abord qu’il symbolise le réel.
.
Le troisième terme introduit est l’agent et nous parlerons seulement dans un premier temps de l’agent de la frustration qui est la mère symbolique.
En principe l’enfant accède au fait qu’il est pour sa mère non seulement l’enfant mais aussi le phallus après une époque de symbolisation. Il arrive dans certains cas qu’il soit confronté directement au dommage imaginaire de sa mère quant à sa privation de phallus (celle de sa mère)
Dans le cas de la phobie il est question de l’organisation du monde symbolique, le père faisant lien « il s’agit d’un appel à la rescousse, l’appel à un élément symbolique singulier » nous dit Lacan (1); Le père maintient la solidarité menacée par l’apparition du phallus entre la mère et l’enfant, élément cernant la triade imaginaire;
Ce qu’il y a de plus caractéristique dans la relation d’objet pré-oedipienne, c’est la naissance de l’objet comme le fétiche(2).
Dans le fétichisme l’enfant établira une liaison directe entre le phallus et la mère. Nous verrons par un exemple d’intervention dans une cure comment l’objet fétiche peut ressurgir.


C’est pour illustrer la déviation de la théorie analytique où le terme de frustration est utilisé sans faire référence aux deux autres termes, que Lacan reprend cette étude clinique qu’il trouve dans une conférence d’une élève d’Anna Freud, Mme Anneliese Schnurmann qui est parue en 1947 dans le vol. 3-4 du Psychonalytic Study of the child. (3)
Il s’agit de l’apparition transitoire d’une phobie chez une petite fille, âgée de 2 ans et 5 mois, Sandy, placée à la Hampstead Nursery d’Anna Freud.
Nous allons étudier cette observation où la thérapeute relate une phobie dans un ordre chronologique, celui du stade où en est l’enfant au moment où il est privé de son objet privilégié.
Lacan va situer cette phobie en référence au trois termes ci-dessus.

Voici donc dans un premier temps l’histoire de l’apparition et de la disparition de cette phobie chez Sandy.
Cela se passe pendant la guerre et cette enfant est séparée de sa mère non seulement parce que c’est la guerre, mais parce que sa mère à perdu son mari au début de la guerre. Elle vient voir sa fille régulièrement et à chacune de ses apparitions arrive sur la pointe des pieds dans un petit jeu d’approche faisant alterner la présence-absence. L’enfant supporte bien cette situation.
A cette période Sandy s’aperçoit que les garçons ont un fait-pipi, comme s’exprime le petit Hans et elle se met à fonctionner en position de rivalité par rapport aux garçons , voulant tout faire comme eux. Cette découverte ne lui pose pas de problème particulier et elle chemine de façon toute à fait habituelle dans sa recherche de la différenciation sexuelle.
Une nuit, la petite fille se réveille saisie d’une frayeur folle : Un chien est là qui veut la mordre. A la suite de ce rêve la phobie s’installe : la peur du chien.
Quatre mois avant l’éclosion de la phobie, la mère avait cessé de venirvoir Sandy parce qu’elle etait tombée malade et qu’il avait fallu l’opérer. la mère a manqué, mais rien ne s’est passé. Elle revient joue avec l’enfant, rien ne se passe.
Puis dans un troisième temps elle revient affaiblie, appuyée sur une canne et n’ayant plus ces jeux approche et éloignement qui permettait un accrochage suffisant pour l’enfant. C’est à ce moment là que surgit la phobie.
La suite de l’histoire est tout aussi frappante car le Blitz cessant, la mère reprend sa fille ; elle se remarie et la petite fille se trouve avec un nouveau père et en plus avec un frère âgé de 5 ans de plus qu’elle ( le fils du beau-père) ce dernier se livre avec Sandy à toutes sortes de jeux adoratoires et violents. Il lui demande de se montrer nue et se livre sur elle à une activité entièrement tournée vers le fait qu’elle n’est pas porteuse d’un pénis. A la grande surprise de la thérapeute, il n’y a plus de phobie.
Reprenons cette observation en en faisant deux lectures possibles: Celle faite par la thérapeute de Sandy, Mme Anneliese Schnurmann qui n’utilise que le concept de frustration sans l’articuler à ceux de castration et de privation puis comme le fait Lacan en y repérant le symbolique, l’imaginaire et le réel. Il construit les divers renversements qui vont se produire au cours de l’évolution de cette phobie. Ce sont les trois niveaux, nous dit-il, auquels il faut se référer à chaque fois qu’il y a crise.
L’observation du cas est particulièrement détaillée en quelque sorte relatée au jour le jour ce qui permet d’en faire une interprétation différente de celle de l’auteur avec le matériel amené par Mme Schnurmann.
1- Ce qu’en fait Mme Schnurmann:
Elle va se situer dans une position où elle ne fait intervenir que l’imaginaire et le réel; elle fait une seule interventionet manifeste sa surprise face à l’évolution de Sandy.

Elle pensait que les jeux avec le frère lui présentifiant son manque feraient redoubler sa phobie; il n’en est rien. Elle a négligé de prendre en compte ces divers renversements que nous allons développer et en est restée au niveau imaginaire de la relation mère-enfant.
L’intervention de la thérapeute consiste à dire à l’enfant que toutes les petites filles sont comme cela. Il ne s’agit pas par cette intervention d’une réduction au réel, car l’enfant sait bien qu’elle n’a pas de phallus, ( Il me semble que dans ce texte du sém.4 Lacan emploie le terme de phallus et non de pénis en tant que pénis imaginaire car Sandy a abordé la castration elle est en travail de symbolisation si l’on peut s’exprimer ainsi) mais ce qu’elle ne sait pas et que lui apprend sa thérapeute, c’est que c’est la règle. Mme Schnurmann fait passer le manque sur le plan symbolique de la loi. L’efficacité de cette intervention ne sera que momentanée et la phobie ne se réduira que quand l’enfant aura retrouvé une famille complète, comprenant un père qui se placera dans une bonne position dans la constellation familiale.
2- Reprenons donc les différentes séquences avec l’éclairage que nous en amène Lacan: (4)
Tout d’abord quand la mère rend visite à sa fille en jouant le petit jeu présence absence, elle permet à Sandy de situer sa mère en tant que mère symbolique. En son absence Sandy a à sa disposition des objets réels et quand la mère est là, elle joue son rôle symbolique. Nous sommes là dans le registre de la frustration.
Puis Sandy découvre l’absence du pénis. la phobie ne se déclenche pas. Pourtant le chien est manifestement un chien qui mord et qui mord le sexe. Nous sommes donc bien là dans le registre de la castration. L’agent de la phobie, le chien est là comme agent qui retire ce qui a d’abord été plus ou moins admis comme absent. En effet au plus fort de sa phobie elle prononcera cette phrase: «le chien mort la jambe du méchant garçon »
Repérons les diverses absences de la mère par rapport aux quelles va se déclencher la phobie.
Lors de la première absence, celle où elle tombe malade et se fait opérer, la mère a manqué, la mère n’est plus la mère symbolique, elle devient la mère réelle et devient une puissance. Si la mère n’a pas pû rester en position de mère symbolique, c’est que ce premier travail de symbolisation du jeu de la bobine n’a pas été jusqu’au bout et Sandy s’est trouvée en face d’une mère dont la présence et l’absence dépendait de sa volonté, mère toute puissante, mère réelle. Premier renversement de position. Nous sommes alors placés dans le registre de la privation. L’objet qui était auparavant réel vaut alors comme témoignage du don venant de la puissance maternelle et prend sa place d’objet symbolique. Sandy est triste, mais celà ne va pas plus loin.
Deuxième temps, la mère revient, rien ne se passe.
C’est dans le troisème temps où la mère arrive affaiblie, appuyée sur une canne, et qu’elle n’a plus ces jeux qui permettaient à l’enfant de faire de sa mère un point d’ accrochage suffisant, c’est à ce moment que surgit la phobie. Que s’est-il donc passé à ce moment là? La mère se présentant de cette façon montre une carence qui touche à cette toute-puissance maternelle. Et c’est par rapport au phallus que va être vécue cette carence maternelle.
En effet c’est au moment où l’enfant s’aperçoit que la mère elle-même manque de ce phallus, qu’elle est désirante elle-même , que la béance se produit dans la triade mère-enfant-phallus. Pour colmater cette béance l’enfant lance « un appel à la rescousse » nous dit Lacan un appel à un élément symbolique particulier. Le père est chargé de maintenir la solidarité menacée par l’apparition du phallus entre la mère et l’enfant.
Si le père ne répond pas ce qui est le cas chez Sandy il faut absolument trouver le moyen de colmater cette béance et surgit cet être fantasmatique qu’est le chien, celui qui mord, celui qui châtre et qui permettra au moins provisoirement que la situation soit vivable symboliquement. La phobie est l’une des solutions possible; il y en a d’autres.
A partir de quel moment la phobie devient-elle nécessaire ? Elle intervient à partir du moment où la mère « débile » nous dit Lacan, manque de phallus.
Débile: la définition du Littré en est: manque de force au physique et au moral.
Et c’est quand Sandy retrouvera un équilibre familial avec un père assez présent pour introduire un élément symbolique, situé au-delà des relations avec la mère, au-delà de ce qui est sa puissance ou son impuissance que la phobie disparaît. L’enfant retrouve maintenant son besoin saturé par la présence maternelle, par celle du père et de surcroît par sa relation au frère.

La phobie se trouve alors réduite car le sujet n’en a plus besoin pour suppléer à l’absence dans le circuit symbolique de tout élément phalliforme. Celui ci est à ce moment représenté par le beau-père et le grand frère.
Ce que nous avons donc vu, dans cette observation, c’est que la triade imaginaire mère-enfant-phallus n’est là qu’en prélude à la mise en jeu de la relation symbolique qui intervient lors de l’apparition de la fonction du père introduite par la dimension de l’oedipe (5).
Vient le moment où l’enfant s’aperçoit qu’il n’est pas l’unique objet de la mère et que l’intérêt de la mère est le phallus. puis l’enfant s’aperçoit que la mère est justement privée de cet objet. Nous en sommes là au moment ou Sandy perçoit sa mère comme privée de phallus. Face à cette perception de la mère privée du phallus, il y a double déception imaginaire pour l’enfant : en premier lieu le phallus lui manque, puis dans un deuxième temps ce phallus manque aussi à la mère.

Dans la situation oedipienne normale, c’est par l’intermédiaire d’une rivalité avec le père que le sujet se vera conférer la puissance phallique avec des limites qui l’introduisent à la relation symbolique. Pour le garçon, c’est sur le plan symbolique, c’est à dire sur le plan d’une sorte de pacte, de droit au phallus, que s’établit cette identification virile qui est le fondement d’une relation oedipienne normative.
Il peut se faire et c’est ce que nous venons de voir, qu’un accident évolutif ou un incident historique porte atteinte aux liens de la relation mère-enfant par rapport au tiers objet, l’objet phallique.
La cohérence fait défaut. Pour la rétablir , il y a d’autres modes que symboliques. Il y a des modes imaginaires qui sont non typiques c’est à dire différents de la phobie.
Pour illustrer une possibilité autre que la phobie, nous aurions pû prendre un exemple amené par F. Morel dans lequel un trait pervers apparaît dans une cure, quand l’interdiction d’une symbolisation est provoquée par les interventions de l’analyste. Il s’agit alors d’une solution métonymique en regard de la splution métaphorique de la phobie.




1- LACAN J. le Séminaire Livre IV « la Relation d’objet » (1956-1957) Paris, Seuil 1994, P.58.
2- Ibid, P.75
3- les Documents de la bibliothèque de l’ECF n°5 « Trois références du Séminaire IV de Jacques Lacan » P.9 à 31.
4- LACAN J. Op. cit. P. 54-55, 71-75, 100.
5- Ibid P. 81.
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