M. GUILLOT: "Je viens de chez le charcutier"


Nous allons aujourd’hui parler des hallucinations.
Les psychiatres ont toujours hésité pour donner une définition des hallucinations, entre une définition sensorielle de "la perception sans objet" et celle plus intellectuelle de "la croyance erronée". En définitif celle qui en psychiatrie est à ce jour la plus adoptée est celle d'Esquirol qui date de 1817 et qui tient compte de ces différents écueils: "Un homme qui a la conviction intime d'une sensation actuellement perçue, alors que nul objet extérieur propre à exciter cette sensation n'est à portée de ses sens, est dans un état d'hallucination".
Comment la psychanalyse nous permet-elle d'aborder les hallucinations sur un autre versant? Nous suivrons tout d'abord Freud, puis Lacan dans cette recherche.

Au cours de la dernière intervention, il y a un mois Jacques Ruff nous a déja parlé de ce thème en l’articulant avec la phénoménologie de la perception de Merleau Ponty. Il nous a montré comment cette théorie aboutissait à certaines impasses sur la compréhension de l’hallucination. Pour aller très vite, quand il est question de la structure du perceptum il y accord , mais Lacan infléchit la Gestalt et la phénoménologie du côté d’une structure signifiante.
Lacan qui dès sa thèse s’est intéressé aux psychoses va, en 1955 reprendre l’étude de l'hallucination en l'illustrant par un exemple qu’il nous donne de sa présentation de malade à Sainte Anne qui est celui d’une paranoïaque et qu’il a intitulé:

“ Je viens de chez le charcutier ”

Voyons tout d'abord comment Freud situe la perte de la réalité chez le névrosé et chez le psychotique et surtout le ressort de ce qui s'y substitue.

En 1924 dans "la perte de la réalité dans la névrose et dans la psychose" Freud écrit:
Dans la névrose le moi est en situation d'allégeance par rapport à la réalité, et réprime un fragment du ça
Dans la psychose, le moi se met au service du ça en se retirant d'un fragment de la réalité.
On peut dans les deux cas considérer deux temps:
Dans la névrose dans un premier temps le moi au service de la réalité, procède au refoulement d'une motion pulsionnelle; la névrose consiste dans la réaction contre le refoulement, dans l'échec de celui-ci et l'apparition du retour du refoulé; dans un deuxième temps il y a relâchement du rapport à la réalité.
Dans la psychose il y a dans le premier temps coupure entre le moi et la réalité le second temps essayant une réparation, compensant cette perte de la réalité; il y a une création d'une nouvelle réalité utilisant les traces mnésiques et créant des perceptions propres à la nouvelle réalité, but qui est atteint de la façon la plus radicale sur la voie de l'hallucination.
Dans la névrose la réalité qui est sacrifiée est une partie de la réalité psychique , c'est à dire une partie de son moi et cette partie continue à se faire entendre, mais de façon symbolique, dans le symptôme par exemple.
Dans la psychose, c'est avec la réalité extérieure qu'un moment il y a eu trou, rupture, déchirure, béance; et c'est la réalité elle-même qui est d'abord pourvue d'un trou, que viendra combler le monde fantastique. Pour expliquer ce retour du monde fantastique Freud parle de projection. Mais ensuite il nous dit que ce n’est pas exactement de projection dont il s’agit.

Nous pouvons donc déjà là, articuler les termes dont il a été question lors de la première intervention :

La Verdrängung le refoulement à l’oeuvre dans la névrose,
LaVerwerfung la forclusion qui est “ la condition primordiale pour que du réel quelque chose vienne à s’offrir à la révélation de l’être ” (écrits P.388)

La projection dont parle Freud dans la psychose est le mécanisme qui fait revenir du dehors ce qui a été pris dans la Verwerfung, soit ce qui a été mis hors de la symbolisation générale structurant le sujet.

pour illustrer la projection, dont Lacan dit que le terme n’est pas le peilleur,venons en au cas de la présentation de malades, dont nous avons parlé plus haut.

Il s'agit d'un délire à deux, c'est à dire de deux personnes prises dans un même délire; dans le cas en question il y a la mère et la fille et c'est cette dernière que Lacan reçoit. Il s'agit d'un cas exemplaire et elle a été sollicité de nombreuses fois pour être présentée et se tient dans une réserve importante; ce n'est qu'au bout d’un certain temps que Lacan arrivera à lui faire signer sa structure psychotique, par la parole:
“ J'ai croisé un homme dans le couloir il m'a dit: "truie" ”
Pour en arriver à cette énonciation d'une hallucination, il a fallu tout une approche, une mise en confiance.
Elle a d'abord expliqué qu'un jour au moment où elle sortait de chez elle, elle avait croisé une sorte de mal élevé qui lui avait dit un gros mot cela ne l'étonnant pas car ce vilain homme était l'amant régulier de sa voisine aux moeurs légères.
Au bout d'un moment elle accepte de dire qu'elle même sur son passage avait prononcé- "Je viens de chez le charcutier"
En entendant cette parole Lacan lui énonce que cela fait référence au porc. Il semble comprendre et c'est ce qu'elle souhaite, que l'autre comprenne et c'est pour cela qu'elle a parlé par allusion Elle peut alors lâcher le morceau en quelque sorte et préciser, il a dit: "Truie"
Revenons à ce qu'il en est de cette jeune fille. Ce qui frappe chez elle , c'est qu'elle ne présente pas ce que l'on dit habituellement des paranoïaques c'est à dire une base caractérielle d'orgueuil, de méfiance, de susceptibilité, de rigidité psychologique, mais au contraire elle est charmante et aimée de tous, selon ses propres dires.
Elle n'a jamais réussi à se séparer de sa mère, sauf au cours d'un très bref mariage qui s'est soldé par une fuite de sa part.
Elle avait épousé un homme de la campagne et a soupçonné sa belle famille de vouloir la dépecer en la coupant en rondelles , comme un vrai cochon.
Elle a donc repris la vie avec sa mère et toutes deux sont repliées sur elles-mêmes, en dehors de toute référence à l’élément masculin. Elles n'ont de relations avec personne sauf avec cette voisine qui leur est apparue rapidement comme envahissante. Il s’agissait alors de la “ vider ” dans le sens propre du terme et c’est effectivement à partir du moment où elles l’ont proprement vidée que les choses sont devenues problématiques.
L’injure, car pour la patiente le mot “ truie ” est vécu comme une injure, s’accorde avec le procès de défense, elle se situe sur le mode de la projection et les deux femmes complètement isolées dans leur monde féminin se trouvent en posture non pas de recevoir leur message de l’autre, mais de le dire elles-mêmes à l’autre.

Il y a eu hallucination, puisque Truie a été entendu réellement, c’est donc la réalité qui parle. Habituellement est-ce la réalité quand quelqu’un nous parle?
Celà nous amène à nous poser la question:
Qu’est-ce que la parole? et comment la différencier du langage?
Parler c’est tout d’abord parler à d’autres, et la structure de la parole c’est que “ le sujet reçoit son message de l’autre sous une forme inversée ”. Et cet autre nous l’écrirons avec un grand A, car dans la vraie parole, l’Autre c’est devant quoi vous vous faite reconnaître et pour cela il doit être d’abord reconnu et non connu, l’Autre est là en tant qu’Autre absolu et cette parole est un au-delà du langage. Quand on dit qu’une marionnette parle ce n’est pas elle qui parle mais quelqu’un qui est derrière.
L’exemple donné par Lacan pour illustrer cela est le suivant: “ Quand vous dites à quelqu’un Tu es ma femme, vous lui dites implicitement Je suis ton homme , mais vous lui dites d’abord Tu es ma femme, c’est à dire que vous l’instituez dans la position d’être par vous reconnue moyennant quoi elle pourra vous reconnaître. ”
Lacan dira celà d’une autre façon dans “ Fonction et Champ de la parole et du langage ” (écrits P.298):
“ La parole inclut toujours subjectivement sa réponse ”

Chez la patiente dont il est question sa propre parole est dans l’autre qui est elle-même, le petit autre, son reflet dans le miroir, son semblable, dans une position totalement imaginaire et ne vient pas de ce grand A ; là c’est la marionette qui parle .

Pour illustrer ces différentes positions nous pouvons utiliser le schéma L que nous a donné Lacan et qui signifie que la condition du sujet dépend de ce qui se déroule en l’Autre A:

S a’


a A Schéma L


S, son existence
a’, ses objets
a, son moi
et A le lieu d’où peut se poser au sujet la question de son existence.

Dans le cas présent: a’, c’est le monsieur qu’elle rencontre dans le couloir,
a, le moi du sujet, c’est ce qui dit Je viens de chez le charcutier qui est dit de S.
a’ lui a dit Truie
Il n'y a pas de A, il est complètement mis hors circuit.

Parler de S, c’est soit s’adresser vraiment à l’Autre, soit indiquer sa direction, sous la forme de l’allusion. Si cette femme est paranoïaque, il y a exclusion de l’Autre (grand A), le circuit se referme sur a, a’ ; dans la parole délirante tout ce qui concerne le sujet est réellement dit au lieu de l'autre (petit a);
Ici le sujet ne s'adresse pas vraiment à A qui reste en dehors du circuit. Elle s'adresse à a', dont elle reçoit sa propre parole, sans toutefois se rendre compte que "sa propre parole est dans l'autre, qui est elle-même, le petit autre, son reflet dans son miroir, son semblable" (les psychoses P.63) ,échange du tac au tac et on ne sait plus quel est le premier tac.

L’Autre étant exclu, il n’y a pas de vérité derrière et le sujet est perplexe pendant une longue période, avant de tenter de restituer un ordre que nous dirons délirant. Elle ne peut, dans un premier temps, parler que par allusion, car elle ne sait pas ce qu'elle dit d'elle même.
"Qui vient de chez le charcutier? Un cochon découpé. Elle ne sait pas qu'elle le dit, mais elle le dit quand même. Cet autre à qui elle parle, elle lui dit d'elle même- Moi, la truie, je viens de chez le charcutier, je suis disjointe, corps morcelé, membra disjecta, délirante et mon monde s'en va en morceaux, comme moi-même." (Sem. III-les psychoses P.64)

Maintenant, pour nous situer au niveau du langage nous pouvons nous servir des trois termes qu'utilise Lacan: le symbolique, l’imaginaire et le réel.

Le discours concret, c'est le langage réel.
le symbolique et l'imaginaire articulent la structure du langage.
-Le matériel signifiant, c'est le symbolique.
-La signification, qui renvoie toujours à une autre signification est de l'ordre de l'imaginaire.
A partir de là, le sujet constitue un discours concret.
Il y a un ensemble synchronique qui est la langue, et ce qui se passe de façon diachronique, c'est à dire dans le temps, c'est le discours.
Dans le parler délirant, certains éléments du signifiant s'isolent, s'alourdissent, prennent une forme d'inertie particulière et se chargent d'une signification tout court, ne renvoyant pas comme habituellement à une autre signification.
Cela est particulièrement frappant dans le livre de Schreber: adjonction de nerfs, assassinat d'âmes en sont deux exemples.
Ces mots qui ont pris un poids particulier, Lacan en dit qu'ils ont subi une érotisation.
L'injure, comme le mot d'amour est une rupture du système du langage- "Truie" en est l'exemple.
Nous avons vu que la patiente parle par allusion: "Je viens de chez le charcutier"- Quand elle dit: "vous comprenez" celà veut dire qu'elle même n'est pas très sûre de la signification et qu'elle renvoie à la signification comme ineffable... la sienne, son morcelage personnel.
La parole réelle, apparaît, en un autre point du champ, en l'autre, la marionnette en tant qu'élément du monde extérieur.

Et pour donner une autre illustration à propos de ce qu'il en est de ce surgissement nous prendrons l'exemple de l'hallucination visuelle de "l'homme aux loups", que nous trouvons dans les cinq psychanalyses de Freud.
Il s'agit d'un souvenir d'enfance qui revient à l'homme aux loups au cours de sa psychanalyse: "Il avait cinq ans et se trouvait avec sa bonne, faisant des entailles avec son couteau dans un noyer. Soudain, avec la plus grande terreur il s’aperçoit qu’il s’est sectionné le petit doigt et qu’il ne tient plus que par un mince lambeau de chair.
Il reste pétrifié, n’éprouve pas de douleur mais une grande angoisse et ne peut rien en dire, ce qui nous renvoie au suspend de la parole au moment où il y a énigme et rupture dans l’articulation du système du langage.
Au bout d’un moment regardant à nouveau, il s’aperçoit que son doigt est indemne.
Dans son commentaire Freud nous dit que bien que le sujet ait manifesté dans son comportement un accès à la réalité génitale, celle-ci est restée lettre morte pour son incoscient où règne toujours “ la théorie sexuelle de la phase anale ”.
Quand Lacan reprendra cet exemple dans “ Réponse au commentaire au commentaire de Jean Hyppolite ” (écrits P.385) il nou sdit bien que ce que Freud amène c’est qu’il ne s’agit pas de refoulement (verdängung) mais de verwerfung que Lacan propose de traduire par retranchement, qu’il reprendra plus tard sous le terme de forclusion.
Il y a là abolition symbolique et ce qui n’est pas advenu au jours au cours de la Bejahung, affirmation primaire, reviendra dans le réel sous la forme de l’hallucination.
Pour reprendre ce qui vous a déja été dit: Il y a d’abord expulsion primaire, c’est à dire le réel comme extérieur au sujet; puis à l’intérieur de la représentation (Vorstellung) , constituée par la reproduction imaginaire de la perception primaire, il y a la discrimination de la réalité, où l’objet est retrouvé.
Chez le psychotique, la partie du réel qui a été retranchée de la symbolisation primordiale, y est déjà et peut émerger sous la forme d’hallucination; le sujet ne peut cependant rien en dire car il a perdu la disposition du signifiant et s’arrête devant l’étrangeté du signifié.
En haut En bas