J-J POUMET: Différence entre psychanalyse et psychothérapies


Le terme : « psychothérapie », recèle à lui seul une équivocité qui prête à confusion . Il désigne aussi bien le champ général d’une pratique regroupant des techniques issues d’orientations doctrinales variées, que l’on dénomme « psychothérapies » au pluriel.
Le plus petit commun dénominateur à l’ensemble de ces pratiques, est l’usage de la parole, mais ici relatif à la visée thérapeutique qui s’y déclare en toute première intention comme justification sociale et professionnelle, celle de cette fameuse rencontre patient-thérapeute, construite sur le modèle de la relation médecin-malade, qui se déroule sous l’égide d’un procès articulé dans une dimension déontologique : celle exigible d’un véritable traitement, demandé en tant que tel par le malade ou par ses proches, et qui ne peut être entrepris qu’avec l’accord de l’intéressé, et l’engagement du thérapeute qui souvent est aussi le prescripteur du traitement. De ce fait, le terme « psychothérapie » connote le résultat thérapeutique escompté, voire implicitement espéré favorable, qui est comme tel nécessairement attendu d’un tel traitement pour qu’il vaille d’être entrepris. Nous sommes donc là dans le domaine de la maladie au départ désignée, et de son traitement requis comme une nécessité ( ananch ).
Une psychothérapie est donc l’effet thérapeutique obtenu à la fois sur « le psychisme » du patient, et par le moyen même de ce « psychisme » référé à un savoir, abordé peu ou prou en termes de causalité interrogeant la personne malade : en l’occurrence, celle qui attend d’un tel traitement, administré par un thérapeute en position de maîtrise car supposé détenteur d’un savoir, des effets psychiques probants sur la maladie diagnostiquée, effets psychiques induits par le maniement de ce savoir ainsi validé par des résultats évaluables…Qu’il s’agisse d’apprentissage, de conditionnement plus ou moins opérant, d’évaluation du comportement, de suggestion, de soutien psychologique etc.., il s’agit toujours de la transformation des effets de ce qui est mis en jeu, à la fois comme moyen et comme résultat : le psychisme et sa « psychopathologie » … Mais ces moyens et ces résultats ne peuvent être évaluables en connaissance de cause, qu’en des termes où de toute façon, la subjectivité occupe une place fondamentale certes, mais principalement une place en tant qu’objet du traitement nécessité, où le sujet a d’abord statut de patient, ce qui déjà constitue un obstacle majeur non moins fondamental à l’ouverture autre d’un questionnement psychanalytique, et ce qui entretient un facteur déterminant de résistance à la psychanalyse. Or, la psychanalyse est le moyen privilégié pour ouvrir à l’analysant qui veut savoir, le chemin de la découverte de son inconscient à l’œuvre jusque dans ses symptômes en tant qu’ils peuvent interroger une implication subjective à mettre au travail de l’acte analytique.

Si dans l’esprit de ce qu’il est convenu d’appeler « le grand public », les termes de psychothérapie et de psychanalyse sont si souvent couramment employés l’un pour l’autre et si fréquemment confondus ou liés ensemble, ce n’est certainement pas l’effet d’un pur hasard. Ceci se répercute jusque dans l’intention explicite du législateur, lorsqu’il s’agit d’entériner, « au réel », les recettes fiscales de ces pratiques variées, très nombreuses quant à leurs sigles, et à ce niveau quantitatif confondues entre elles par leur intention thérapeutique, la seule différence pour le législateur résidant dans le fait que ces professions soient pratiquées par des praticiens médecins ou bien par des praticiens non médecins qui se soutiennent de qualifications habilitantes de psychothérapeute ou de psychanalyste. Cela, à quoi s’ajoute le fait que le sigle « psychothérapeute » n’est pas reconnu par le conseil de l’ordre des médecins comme une qualification, devrait suffire à nous interroger en tant que psychiatres, sur ce qu’est devenu pour nous, dans notre pratique, une psychothérapie, et sur ce qui fait la différence entre une psychothérapie et une psychanalyse. A quoi répond la singularité qualifiante de chacune de ces deux pratiques sachant que, là où il y a psychanalyse, se situe l’exigence d’un « acte » dit analytique ?
Cela nous amène par comparaison, ( mais comparaison n’est pas raison), à nous interroger sur ce qu’est pour nous, psychiatres dans notre pratique quotidienne, la place de la psychanalyse non pas seulement en termes de qualité, au sens où ce mot fait partie d’un vocabulaire commercial, mais surtout, quelle est sa différence par rapport aux « psychothérapies »… C’est à quoi ouvre cette question éthique cruciale, car elle est spécifique d’un champ qui n’est pas seulement déontologique ou corporatiste. C’est une question par laquelle se pose électivement, en psychiatrie plus que partout ailleurs dans le champ de la médecine, la dimension du Sujet, y compris, qu’on le veuille ou non, dans la pratique de ce que nous appelons couramment « la psychothérapie » au singulier. Cela nous engage à ne pas méconnaître cette place structuralement questionnante en provenance du champ analytique, place non réductible à un simple problème épistémologique ou de classification, mais qu’il faut interroger au cas par cas dans l’orientation fondamentale de notre pratique de psychiatre, et dont l’exercice en tant que médecin ne devrait pas nous empêcher de nous poser ces questions : qu’est-ce qu’une psychanalyse ? Pour qui et pourquoi une psychanalyse ?

« L’originalité de la psychanalyse réside dans les moyens dont elle se prive »
nous dit LACAN ( dans Fonction et champ de la parole et du langage – Ecrits – Seuil , page 257).
C’est à partir de l’orientation psychanalytique d’une pratique comme telle décidée, fut-elle à son départ celle qui part d’une demande psychiatrique du malade, qu’il peut s’avérer possible, mais au cas par cas, de distinguer psychothérapie et psychanalyse. L’enjeu de cette distinction réside dans cette pratique qui a été inventée par FREUD, reconquise par LACAN, et qui est celle que le psychanalyste Jacques–Alain MILLER a nommé judicieusement « la psychanalyse appliquée à la thérapeutique »… Son enjeu au demeurant primordialement analytique est que cette « psychanalyse appliquée à la thérapeutique » ne cède pas sur l’exigence maintenue d’un désir d’analyse, d’où l’écoute de la structure clinique mise en cause puisse fonder sa différence d’avec l’intention psychothérapeutique qui s’y articule, et qui, elle, met d’abord le plus souvent en jeu un simple désir de réparation, répondant à la logique du modèle médical classique.
Relevons que « les vrais psychanalystes » dits « purs et durs » ne sont pas les seuls à dire que « la psychothérapie n’existe pas », ni à souligner, au delà de son aspect phénoménologique, l’impropriété du terme de guérison dans le champ du « mental ». Si nous interrogeons le Conseil de l’Ordre des Médecins sur la qualification de « psychothérapeute », il nous répondra selon la logique d’un autre point de vue, que la psychothérapie, mais tout autant la psychanalyse, n’existent pas en tant que spécialités médicales comme telles légalement reconnues .
Ce qui fait argument du côté des psychanalystes pour dire que la psychothérapie n’existe pas, est donc plutôt réductible à ceci que la psychothérapie n’est qu’une étiquette recouvrant un certain nombre de pratiques empiriques des plus hétéroclites, qui sont des pratiques dont l’ensemble ne constitue pas un discours. Mais, peut –on rétorquer, et LACAN le soulignait déjà, « une pratique n’a pas besoin d’être éclairée pour être efficace ». Les pratiques que l’on qualifie du terme de « psychothérapeutiques » vont donc de la gymnastique et autres approches multiples passant par le corps comme langage, jusqu’à des traitements très nombreux, privilégiant dans un but thérapeutique l’écoute de la parole articulée du patient. Ces pratiques sont centrées par un maniement du transfert, instrumentalisé au service d’un but thérapeutique particulier. Ce but est ciblé ou non par le traitement du symptôme, appréhendé comme signe pathologique auquel le patient associe l’appel d’une demande de soins à celui non moins légitime de la reconnaissance d’un véritable statut social de malade, auquel s’attachent les bénéfices codifiés d’un droit. Cette demande accompagne donc une souffrance constatée qui spécifie traditionnellement le positionnement particulier du sujet malade, dont l’appel et la plainte sont à accueillir et à admettre par le médecin.
Un certain nombre de ces pratiques, dites psychothérapeutiques, qui participent du soutien ou de l’accompagnement à durée indéterminée, sont ainsi offertes au souffrant qui veut savoir. Elles peuvent paraître voisines de la psychanalyse, au point même d’avoir pu se dénommer psychothérapies d’inspiration ou d’orientation analytique, voire même psychothérapie familiale psychanalytique etc.… mais elles ont pu permettre à des sujets qui en ont bénéficié, dans des cas très graves, d’y trouver des solutions d’aménagements à leurs symptômes, solutions appréciables, voire même parfois pour eux salvatrices et permettant à ces patients d’éviter le pire.
Mais ce n’est certainement pas cela qui fait dire aussi de façon tout à fait fondée à Jacques-Alain MILLER ( dans le N°48 de la revue « la cause freudienne » intitulé : les exigences du symptôme ), que « la psychanalyse a produit, a nourri, a encouragé son propre semblant, et que ce semblant désormais l’enveloppe, la transite, la vampirise » (…) . A lire ce qui se dit et ce qui s’écrit chez les psychanalystes bien au delà de ce qui fait notre surface, dit-il, on constate que cela prend à l’occasion cette tournure que j’ai appelé d’expropriation de la psychanalyse. Si on y songe, il est logique, il apparaît même nécessaire que la psychanalyse ai produit son semblant. N’est-ce pas aussi bien ce qui est advenu à la philosophie telle que, à proprement parler promue par SOCRATE, et qui a produit son double sous les espèces des sophistes. C'est ce qui motive la constante polémique platonicienne contre les sophistes comme doubles, comme semblants du philosophe. (…) Jacques-Alain MILLER poursuit sa réflexion en disant ceci : « il y a du platonicien dans le tourment que vaut au psychanalyste l’extension croissante de la psychothérapie sous la forme voisine de l’analyse, cette forme dérivée, et qu’il ne me paraît pas excessif de qualifier de semblant de la psychanalyse » . Il ajoute un peu plus loin : « C’est dans la psychanalyse elle même que gît sans doute le secret de ce semblant, s’il est vrai que c’est elle qui l’a produit, ce semblant qui la dévore ».

Si dans son enseignement, LACAN récuse la visée psychothérapique comme intention ( « la psychothérapie ramène au pire », nous dit-il dans Télévision, pages 17 à 22), c’est qu’à la suite de FREUD proscrivant la « furor sanandi », il a distingué de la psychothérapie ce que l’orientation lacanienne a appelé « psychanalyse appliquée à la thérapeutique ».
Cette pratique – la psychanalyse appliquée à la thérapeutique – répond au choix contingent d’une pratique d’expérience vécue fondamentalement dans sa dimension analytique. Cependant, elle peut avoir, et elle a des effets thérapeutiques « de surcroît », nous a dit LACAN. De par les effets qu’opère la parole dans le transfert de la cure, et de par les remaniements pulsionnels qu’entraînent ces effets, la psychanalyse ouvre un nouveau champ clinique spécifique ( l’amour de transfert, soit « un nouvel amour ») qui, dans son expression structurale liée à l’éthique du sujet parlant, ne saurait se laisser réduire au seul point de vue conditionnant d’une perspective utilitariste ou comportementaliste à visée avant tout normalisante, soucieuse de résultats maîtrisables à court terme, et comme tels programmables, à partir d’un savoir postulé et préétabli conformément à des critères médico-socio-économiques étalonnés et standardisés.
D’autre part, la psychanalyse, par sa façon de manier le transfert de la cure, ouvre avec son nouveau champ clinique un questionnement, qui va bien au delà de ce qui résulterait seulement des effets de l’exigence invariablement ritualisée du seul cadre (setting). A n’en considérer que l’exigence formelle, ce cadre comme tel préétabli ne pourrait alors qu’être réduit à la fonction de dimension universelle d’un mythe d’où s’ignorerait les variations de la cure type dont l’analyse exige d’aborder les particularités structurales du sujet au cas par cas.



Comme le souligne avec acuité une collègue psychanalyste, Catherine BONINGUE, (lors d’une soirée d’étude de l’Association de la Cause Freudienne - Ile de France, en avril 2001) :
« La psychothérapie entérine le décalage du symptôme avec la réalité collective. La psychanalyse donne au symptôme du sujet le statut du plus réel ».


Durant le demi siècle qui vient de s’écouler sur le fond d’une mise au silence du discours religieux, et avec l’emprise grandissante des effets du discours de la science devenu dans ses applications producteur de nouveaux objets technologiques, la portée de la parole s’est trouvée considérablement modifiée, et s’est aussi déplacée, du fait en partie de la croyance renouvelée dans les pouvoirs de la parole, celle dont le maniement, producteur d’un « effet-sujet », a été précisément par la découverte du transfert attribué à la psychanalyse.
Ceci a contribué à faire que la parole, par ailleurs devenue médiatique par la grâce du discours capitaliste, se soit trouvée, en tant que telle, utilisée et investie comme objet d’un « deal » visant par on ne sait quelle vertu magique, à donner du sens à tout, et à tout prix !
Transposé dans le domaine de la psychothérapie, ce sens est d’un sens attendu par le sujet parlant dans la dimension d’un plus de bien être, d’un sens reçu comme d’un au dehors de l’implication subjective même dont se supposerait le sujet de son impensable engendrement.
Notre époque est celle où l’on croit aux pouvoirs d’une parole donneuse de sens, et ce sens comme produit d’une conscience confondue au moi du sujet, procurerait à lui seul à ce sujet le service d’un bien universel étiqueté par avance du sigle thérapeutique, lui-même comme tel supposé constituer un rempart, un moyen sur de défense : celui dont on peut, celui dont on doit impérativement munir tous les sujets parlants pour les protéger de l’agression du réel, lors des traumatismes et dans les situations de catastrophe.
Tant bien que mal il est vrai, c’est bien là en effet le premier prix à payer pour qui commence une psychanalyse : parler pour donner du sens, construire ou reconstruire par la parole une histoire, et pour cela accepter ce jeu étrange de la règle fondamentale, qui est de dire ce qui vous passe par la tête, même si cela vous paraît être « n’importe quoi », pourvu que ce soit la chose qui, justement, vous arrive à l’esprit en premier. Même si cela paraît être dépourvu d’intérêt, l’important réside dans ce que cela situe d’impossible à dire à partir de ce réel là qui vous passe par la tête à ce moment là et qui n’est pas n’importe quoi. Néanmoins, donner du sens à ce qui paraissait d’abord ne pas en avoir, donner du sens au quelconque d’une parole adressée, à la différence de ce qui se passe dans l’introspection, fait sortir le sujet d’une tautologie imaginaire, et par son adresse à l’Autre, déplace et ouvre sa relation à un au - delà des effets de la présence symbolique du tiers locuteur : celui que l’au delà de la parole du sujet introduit entre réel et imaginaire. Donner du sens ne qualifie ni toute la théorie, ni toute la pratique de la psychanalyse. Il y a en effet de l’impossible à dire, il y a un réel du corps, et il y a un réel de la jouissance avec son envers de souffrance qui, en tant que réel, demeure séparé du symbolique et reste radicalement hors sens, mais n’en déplace pas moins la jouissance du sujet à partir des modifications de son lien au symbolique. Pour conclure par un point de vue supplémentaire à ces quelques réflexions sur la différence entre psychanalyse et psychothérapies, je dirai donc pour citer Josée MARTI, « qu’il s’agit en psychanalyse de déchiffrer le sens pour rendre possible d’en chiffrer la jouissance », celle qu’il déplace, et permet de mieux localiser et aussi de mieux situer de ses transformations dans le temps. Il s’agit moins de traiter un symptôme médical ciblé, que de traiter de la question de la relation du sujet à son symptôme, saisi dans son lien à la structure. Par exemple, il ne s’agit pas tant de traiter « le psychotique » ou « un psychotique », que de traiter plutôt de la relation qu’entretient ce sujet psychotique avec sa psychose.

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