Intervention sur Sade Philippe Mengue


I les deux S

Mais je vais commencer par aborder la question, sur laquelle Hervé Castanet, nuancé et partagé, nous a laissé la dernière fois, et que j’appellerai la question des deux S , Sade(s) ? comme on dit les deux G ? (sur le cours Mirabeau). Pourquoi la question des deux S ? Parce qu’il y aurait deux Sade? -- En effet, il y a le Sade bien connu, celui du fantasme et qui a laissé son nom à une perversion, on dira le Sade personnage, héros de roman. Ce premier Sade est étudié par Lacan dans le premier graphe p.774 des Ecrits, où c’est la volonté de jouissance, le V, qui est en position maîtresse. Mais il y a un autre Sade, l’auteur, moins connu celui-là, caché qu?il est par le personnage qui absorbe sur lui toute l’attention et la renommée. Lacan, qui distingue bien l’auteur du narrateur, aborde la structure du désir de l’auteur Sade par le second graphe de notre article, celui qui met l’œuvre en position de commandement, au titre d’objet a (voir p. 778). Ces graphes ont été suffisamment commentés lors de notre dernière séance par les exposés de Jacques Ruff et de Bruno Miami. Je vais m’attacher plutôt à illustrer concrètement ce qu?il me semble en être le plus important. Le Sade auteur, qui est hors narration, ne doit pas être confondu avec le narrateur, par exemple celui des 120 J, même s’il se fait passer pour l’auteur. L’auteur en tant que tel est le référent des biographes, il n?est pas le narrateur mais le narré (par un autre que soi). Il narré par Gilbert Lély en tête, et par Maurice Lever, à sa suite, pour nous en tenir aux deux principaux. Ces distinctions précises sont nécessaires. L’auteur, Donation Alphonse François de Sade, né le 2 Juin 1740, a été d?abord élevé à la cour dans le trop grand amour qu’il a porté à un père, Dom juan et très libertin (Jean-Baptiste, comte de Sade). Puis ensuite, dès l’âge de quatre ans, il a été confié à son oncle abbé, au château de Saumane, en Provence, qui sur le plan du libertinage, n’a rien à envier au premier. (Il vivait avec deux prostituées qui lui servaient de gouvernantes ). Voilà une situation qui a de quoi fortement impressionner l’imaginaire de l’enfant Donatien, surtout si l?on souligne que son départ à Saumane, survient après qu?il eut passé ses premières années dans les appartements de la maison de Condé, avec le futur Prince, qui est son ami de jeu, sous l’autorité du comte de Charolais, le type même du roué, du grand seigneur méchant homme, ? un sadique ? avant la lettre, tel que vous pouvez le retrouver, par exemple, je pense, dans le personnage du Duc de Blangis, dans les 120 J. cf. Lever, p. 59 Donatien, arraché dès l’âge de quatre ans des bras de sa mère, élevé uniquement par des hommes qui ne fréquentent que des femmes soumises à leur volonté, subit là un nouage affectif, qui va être déterminant pour le reste de sa vie, comme le souligne Lever. C’est un de ses apports les plus importants de son étude. Nous retrouvons donc, au plan des faits, le poids et l’admiration du père couplé à la dévalorisation inverse de la mère, comme facteur structuraux de la configuration sadique, tels que Freud les repère habituellement (voir Deleuze, Introd à la Venus, qui souligne fortement ce point, ainsi que Klossowski, dans son dernier article, dans Sade mon prochain). Cf. Lever p. 68 et 73Si l’on admet l’existence d’un double graphe, comme Lacan le justifie, on doit distinguer le sadien du sadique. La question est de savoir si cette distinction est encore valide, et si sur le plan de la structure du désir on a ou non tort d’assimiler le premier avec le second, l?auteur donc avec le personnage ou le narrateur. Sade est-il sadique ? La machine narratique sadique et l’œuvre Que le narrateur ait le projet explicite de corrompre par des jouissances perverses son lecteur, il suffit pour s’en convaincre de lire toute l’Introduction des 120 J qui opère très subtilement le montage de cette machine pervertissante et à captation de jouissance. Mais, pour aller au résultat, je vous donne le passage suivant, on ne peut plus explicite : Pl I, p.69. Mais justement, question, cette déclaration du narrateur engage-t-elle celle de l’auteur ? Faut-il confondre le narrateur, interne au récit, comme une sorte de personnage de fiction, et l’auteur, à savoir Donation Alphonse François, marquis de Sade ? Répondre oui, c’est coller au fantasme sadique type, celui du narrateur, et négliger les distinctions que la narratique nous enjoint de faire, et c’est à brève échéance coller son auteur en prison. Sade, sur ce versant, est un névrosé disons obsessionnel, qui ne vit que pour son oeuvre, un homme de lettres avant tout. C’est ce qu’il pensait d’ailleurs de lui-même : à ses yeux il était principalement, uniquement, un homme de lettres, et même un homme de théâtre. Il ne soupçonnait pas que sa gloire auprès de la postérité lui viendrait de ses romans licencieux. Il pensait qu’elle lui viendrait de ses pièces de théâtre qu?il estimait très haut et que nous ne jouons plus du tout (il n’y a pas non plus d’édition complète de son théâtre). Il n’y a qu’une raison qui puisse nous pousser à abolir cette distinction, c’est celle de la biographie. Il faut donc voir maintenant si dans sa vie, en fait, on peut trouver un épisode qui détienne la valeur d’un crime véritable, d’un meurtre proprement sadique. Qu’en est-il ? Examen des dernières données grâce à M. Lever. J’ai relu rapidement le Lever, qui sur ce point ne me semblait pas apporter quelque chose de bien nouveau par rapport à ce qu’on savait depuis Lely. Et je n’ai rien trouvé. Keller, deux prostituées : rien de plus que ce qu?on sait déjà : il les paie (très cher) pour les flageller et se faire flageller. La torture est surtout plus cérébrale que réelle. C’est l’angoisse dans l’autre qu’il vise : que veut-il, que va-t-il m’arriver, se demande la partenaire. -- L’affaire de Marseille, porte sur les bonbons à la cantharide (censés détenir des vertus aphrodisiaques) et le début d’empoisonnement (toutes en réchapperont avec des coliques très violentes) n’est aucunement intentionnel, Sade s’étant fait refilé de la camelote. -- Reste le scandales des petites filles ? de Lacoste, engagées comme servantes. Lacoste est-il un autre Silling, et le fantasme réussit-il à s’inscrire dans la vie ? La seule affaire importante est celle de Nanon. En effet, Nanon portera pendant un bon mois des traces de flagellation ? et peut-être des plaies à cicatriser. Mais que s’est-il réellement passé ? Cf. Lever p. 264 : ne s’agit-il pas de fables ourdies sur la réputation du seigneur de Lacoste ? p. 264 En effet, si les sévices devaient être de l?ordre d’une torture physique grave on ne comprendrait pas, 1) qu’ils n’aient fallu qu’un mois pour en faire disparaître toute trace, 2) ni que, comme on l’apprend plus tard, une des fillettes, Rosette, soit satisfaite des procédés du marquis au point de conseiller à une amie Adélaïde d’accepter une place chez le Marquis : Cf. Lever p.292. Le consentement de Catherine Treillet (surnommée Justine) à la vie libertine de Lacoste avec le Marquis, et à sa condition de sevante-maîtresse, semble bien confirmé, par le fait que c’est le père, Treillet, et lui seul, qui s’offusque et vient, furieux, chercher sa fille, qui visiblement ne demande qu’à rester, puisqu’il est obligé de la traîner de force (p.296), hors du château et qu?elle fait tout pour le dissuader de la ramener (p.296). Les conditions de vie ne devaient donc pas être si terribles que ça ! Voilà pour la première partie de sa vie, sa jeunesse, celle du libertin. On sait qu’avec la révolution, ses activités politiques, sa liaison avec Marie-Constance Quesnet, dite Sensible, qui durera jusqu’à la fin de sa vie, nous avons un autre Sade. A partir de 1790, où il retrouve la liberté après avoir été enfermé par lettre de cachet à Vincennes et à la Bastille (en gros de 78 à 89), où il a commencé à écrire Justine, les 120 J, Aline et Valcour, il n’y aura plus d’affaires de mœurs connues. Il sera enfermé, à Charenton, par Bonaparte, pour folie morale, en raison de ses écrits, et pour aucun autre motif, sans aucune affaire de mœurs de 1801 jusqu’à sa mort.

Prise de position personnelle Que dégager de tout cela ? Ce qui est sûr c’est qu’il n’y a pas de crime (meurtre) à lui imputer. La seule obscurité concerne l’affaire Nanon, la cause de ses plaies, leur gravité. Mais, aussi, la volonté de Nanon, sous l’autorité de son père, de se faire chèrement indemnisée des mauvais traitements, etc. a) Il n’y a pas de chat à fouetter Pour moi, mon impression, vue l’époque de la Régence, vue ce qui se passait au château d’Anet, au Pavillon aux cerfs avec Louis XV, et dans tous les bordels de France, est, sans jeu de mot, qu’il n’y a pas de chat à fouetter. Même si Sade s’en est tenu uniquement à cette pratique, sans jamais aller plus loin (les incisions avec un canif, par exemple, sont évoquées comme possibles, mais ne sont pas du tout prouvées). D’après ce que nous savons, on peut légitimement ne pas vouloir dépasser le tableau suivant qui s’arrête à la flagellation et à la sodomie : Sade aimait d’ailleurs autant recevoir qu’à donner des coups de fouet ; il pratiquait la flagellation active et passive, comme la sodomie. Et, si possible, il cumulait ces deux pratiques, simultanément, à la fois, sur son propre corps. Il visait ainsi, par cette complémentarité des deux pôles, actif et passif, à réaliser une jouissance totale ou maximale, et à dédoubler, pluraliser son corps, en un mot à le pervertir dans des directions à la fois opposées et complémentaires. b) En fait, nous avons deux images, également légitimes à mes yeux, de Sade, situées aux deux extrêmes, et qui ont été mises en scènes par deux films. Le premier, bien connu est Salaud de Pasolini. C’est le Sade pervers du fantasme, qui a pour modèle les 120 J de Sodome et pour lecture politique le fascisme. Le second, qui m?enchante, fait incarner Sade par l’acteur Daniel Auteuil. Par son entremise, on y voit Sade assigné à résidence au convent de Picpus, avec des centaines d’autres familles nobles, pendant la terreur, attendant d’avoir la tête tranchée par la guillotine (à laquelle il n?échappera que de justesse et par chance). Que fait-il emmuré vivant dans cette antichambre de la mort ? Rien de bien grave et sérieux. Il écrit, joue, s’amuse, batiffole et surtout séduit la charmante jeune fille de ses voisins. Le Sade donc gentiment libertin, homme de lettres légèrement névrosé ? Non plus le Sade appartenant au registre tragique mais à celui du comique d’ironie, qui prend la vie en se faufilant, léger, glissant, échappant à tout ce qui pourrait le broyer. Lequel de ces deux films nous rapproche le plus de la véritable identité du Marquis ? Je ne sais, c’est un mystère, et un mystère qui doit le rester pour nous. Nous allons retrouver cette dualité en examinant le problème du droit à la jouissance qui met en jeu les idées politiques de Sade. b) La traversée du fantasme par Sade. Pour conclure, je dirais, personnellement, qu’il y a maints signes, non de son innocence, n?exagérons pas dans l’autre sens, mais de l’absence de comportement criminel. En particulier, pour moi, l’argument décisif, qui est subjectif et affectif, réside dans l’immense ironie, l’humour, le persiflage, la taquinerie méchante (même si elle est cruelle, allant jusqu’à l’angoisse de l?autre) qu’on trouve dans tous ses textes. Cette dimension ironique, qui teinte le moindre de ses écrits, fait que je n’ai jamais pu le lire qu’en souriant, aveugle ou indifférent à tout ce qui me semble être de la provocation, de l?excès, de la surcharge. Son ironie, si forte et décapante, comme le pamphlet de Dolmancé, nous en donne un exemple, me fait dire qu?il était vraiment à distance de son fantasme.. Lacan mentionne dans les Ecrits le testament de Sade, qu?il a laissé dans une lettre., et il fait état d?un pur désir de disparaître (Ecrits, p. 779) : Bataille, Litt & mal, p.127 On doit, je pense, se servir de ce testament pour en faire un argument afin de justifier le fait que l’auteur-Sade a traversé son fantasme, ou comme le dit Lacan : Apercevons plutôt, dit-il, que Sade n’est pas dupé par son fantasme, dans la mesure où la rigueur de sa pensée passe dans la logique de sa vie. E, p.778. En effet, la volonté de disparaître sans laisser de traces, qui est propre à l’auteur, au sujet barré Sade, ne peut que s?opposer à la demande de quasi éternité réclamée dans le fantasme par les libertins avec l?idée d’un crime perpétuel (et dont ferait partie l’œuvre du Marquis elle-même comme machine pervertissante, mais cela, du moins, aux yeux du narrateur seulement, et non aux yeux de l’auteur, sans doute dégrisé à l’égard de son fantasme). Il y aurait contradiction si nous ne distinguions donc auteur et narrateur, personnage dans le fantasme. Ce vœu concernant une mort sans sépulture n’est il pas de l’ordre d’un fantasme obsessionnel typique ? (Voir S, VII, p.238, l?incohérence) c) fantasme et écriture ; la traversée requise pour tout écrivain Mais il y a plus. Sade a traversé son fantasme par nécessité même d?auteur, pour pouvoir être auteur. C’est là un argument général (qui me fait sortir de mon pathos propre à l’égard du Marquis, sur lequel je ne m’étendrais pas devant une si belle assemblée d’analystes) que je soumets à votre jugement. Sans cette distance, qui le décolle du fantasme sadique, Sade n’aurait jamais pu écrire ce qui fut sa véritable obsession ni décrire si bien, si parfaitement son cas . Au point qu’il fut, comme le dit Deleuze, dans Intro à SM, le premier médecin ou clinicien de son cas, ce qui s’enregistre par le fait qu’il ait donné son nom à la perversion décrite dans ses romans. Lacan utilise aussi cet argument général, qui écrit, dans notre article que dans sa vie Sade est passé au-delà [de ces limites qui sont celles du fantasme]. Et cette épure de son fantasme dans son œuvre , sans doute ne nous l’aurait-il pas donnée autrement ?, Ecrits, p.786

 

II - Le droit à la jouissance

On vient de voir que toute la narration sadienne est suspendue à un commandement à la jouissance, tant au plan du contenu que de la force pragmatique du roman. Abordons maintenant les caractères propres à cet impératif

A) Le commandement catégorique. Le commandement à la jouissance, est explicitement et sans aucune exception mis au compte de la Nature. On retrouve donc bien en position clef ce que Lacan appelle la volonté de jouissance . Mais cette Nature quasi personnifiée est en position du grand Autre. Le libertin, ou, comme l’appelle Lacan, le tourmenteur, se positionne comme le premier exécutant de cette volonté. On retrouve donc une position similaire à celle de Kant. Mais le coup génial, opéré par Lacan dans cet article, consiste à montrer que Sade nous fait avancer plus loin que Kant : il nous fait voir l’envers de la loi (cf. le désir envers de la loi , Ecrits, p.787), celle-ci étant, en son fond, volonté de jouissance (cf. Ecrits, p. 775, C’est bien la volonté de Kant qui se rencontre à la place de cette volonté de jouissance ). Sous le vide de la loi, comme chose sans chose ni cause, il y a le désir (E, p.782 : la loi et le désir refoulé sont une seule et même chose ?). Ce qui le montre, c?est qu’au tu dois de Kant, on peut substituer aisément le fantasme sadien d’une jouissance érigeable en loi universelle (cf S, VII, 364). Le libertin, comme objet a, est l’ instrument de la volonté de jouissance de la Nature. Contrairement aux apparences, il n’agit donc pas pour son compte d’abord, égoïstement, mais pour l?Autre, la Nature dont il est l’instrument. Cette structure entraîne quelque chose qui ne vous intéressera que relativement, mais qui m’a semblé capitale sur le plan purement philosophique (et que j’ai longuement élaboré dans ma thèse) : on a affaire à l’idée d’un commandement à la jouissance qui a les traits d’un pur commandement catégorique : jouis ! Un point c?est tout. Qu’importe le reste, les droits, les plaisirs et le bonheur des autres, et les tiens propres. Tu dois mettre de côté, te rendre indifférent ou apathique à tous tes sentiments de tendresse, de pitié, amour, qui te rattache au prochain, tout le pathologique, quoi ! pour obéir à la Loi. Il y a un leitmotiv dans toutes les dissertations des libertins : la seule loi que nous entendons, il n’y en a pas deux, c’est la loi de la nature, et elle est exprimée dans la voix des passions. Toute autre voix est illusoire, se ramenant à la voix de la convention. L’opposition métaphysique en jeu depuis les sophistes et Platon, nomos/phusis, joue donc à plein. La voix de n’importe quelle passion me commande de jouir, et c’est inconditionnel (ou catégorique), c à d, qu’elle veut être obéi quelles qu’en soient les intérêts personnels et les conséquences, donc n’importe aux dépens de qui. Ceci admis, quelle est la légitimité ultime de cette voix ou loi ? Ce problème, qui est celui du fondement, est traité comme chez Kant par l?évidence de l’autorité auto-fondatrice de la Loi (la raison dans son universalité pour Kant, la catégoricité dépossédante ou déssaisissante de la loi pour Sade). Avec Sade, l’évidence affective ne réside pas dans le respect mais dans l’apathie, qui donne naissance à quelque chose de plus beau et de plus subtil, la complicité. Ici c’est la Nature, et non la raison, qui commande originairement. Pourquoi obéir à ce Jouis ! plutôt qu’à l’impératif kantien de la vertu et de la liberté, comme le fait par exemple Justine, et se mettre du côté de Juliette et tous les libertins. La réponse est comprise dans l’idée de catégoricité : c’est parce qu’il est réellement catégorique, mieux et plus que l’impératif kantien de la soi-disant liberté, qu’il est et doit être obéi (l’impératif est d'autant plus pur et catégorique qu’il vole la réponse, déssaisissant le vouloir , qui ne peut être que toujours déjà complice par son oui qui est acquis d’emblée au jouis de la Nature !). Jouis ! oui ! Une fois ceci bien établi, on se demandera à chaque fois, c?est le leitmotiv sadien de chacune des dissertations : tel crime est-il ou non légitime ? Oui, à condition que ce soit la nature qui nous le commande. Et comme elle ne parle (elle n’a pas deux voix) et ne commande (le ton du désir est l’impératif : fais ci, fais ça ) que par la voix des passions, toutes nos passions sont également légitimes et tous les crimes sont licites du moment qu’ils sont désirés.

c) La question du droit. L’argumentation suivie par Lacan dans les Ecrits, se base, dirait-on, uniquement sur la loi comme droit, et non comme devoir ou commandement obligatoire, comme je viens de l’expliquer. Il est dommage qu’il s’en tienne à cet aspect du droit qui est, on vient de le voir, secondaire, pour la force et la cohérence de son propos. Quel est l’objectif de Lacan ? Il est d’établir que la maxime sadienne peut à bon droit se réclamer du titre de loi universelle, objective, tout autant que la loi kantienne. D’où la supériorité de Sade qui nous dévoilerait en partie l’envers de la loi morale kantienne, soit la présence du désir. Lacan a raison de pointer que le pervers est toujours convaincu du contraire de ce que croient les autres, à savoir de son droit fondamental, originel, inconditionnel à faire ce qu’il fait (délits, crimes, meurtres). Seulement ce droit d’où vient-il chez Sade ? Cette certitude s’appuie, tout comme chez Kant, sur un devoir ou obligation préalable. J’en ai le droit puisque je suis obligé ou commandé à le faire. Lacan, qui ne s’appuie pas sur cette argumentation pourtant présente dans Sade, fait appel seulement à l’universalisation possible de la maxime. Et, là, il a, je crois, bien raison. Contrairement à ce que nous a dit Daniel Liotta, je crois que la maxime libertine est universalisable. Kant pense, nous a-t-il magnifiquement rappelé, que la sexualité est cannibalique. Il s’en sortait, pour légitimer les rapports sexuels humains (sans lesquels l’humanité s’éteindrait illico, voyez Botul), par la superposition d’une volonté raisonnable issue du contrat de mariage. Nous pouvons transposer le même schéma à la sexualité selon Sade. Si cette dernière n’est pas cannibalique, elle est d’essence despotique, tyrannique. Mais comme tous veulent la même chose, on peut faire un contrat raisonnable qui nous rendra mutuellement et collectivement propriétaire despotique des organes sexuels les uns des autres. D’autre part, si le mariage introduit une possession exclusive des organes sexuels, on ne voit pas pourquoi serait invalide un contrat instaurant une possession non exclusive, établissant un droit d’usage, mieux un droit de jouissance mutuel de ces mêmes organes. Sur le plan de la simple logique conceptuelle, il n’y a pas de problème, ou alors c’est qu’on a déjà introduit subrepticement dans la loi, quelque chose d’autre, une attente ou un idéal moral qu’elle est pourtant seule à pouvoir fonder. Ainsi aboutit-on à une sorte de communisme sexuel libertaire, un peu plus poussé que ce que les anars, assez pudibonds, osent penser. Lacan, qui n’avait peut-être pas besoin de plus, s’en tient à cet argument, celui de l’universalisation possible. Mais il est, on l’a vu, dans sa validité, seulement second dans le système de Sade. Car, ce droit, que j’ai certainement de jouir du corps de l’autre, d’où me vient-il ? Il vient des droits de l ‘homme, dont il serait une extension, comme le laisse sous-entendre Lacan ?En haut de la p.771, Lacan écrit : Qu’on se reporte seulement, pour confirmer cette perspective à la doctrine dont Sade lui-même fonde le règne de son principe. C’est celle des droits de l’homme A mon avis, il ne faut pas compter sur un tel fondement. D’abord, les libéraux sont aussi chastes que les libertaires, et sont trop dans le respect kantien de l’autre pour admettre une telle maxime de prostitution généralisée pour loi. Regardez ce que le féminisme européen est en train d’engendrer en ce moment sur la prostitution. Ensuite, et surtout, ce droit irrécusable que j’ai de jouir du corps de l’autre ne vient que d’une seule source : la volonté de la nature, comme volonté de jouissance, qui par la voix des passions me prescrit de jouir. J’en ai le droit parce que j’en ai le devoir. On retrouve donc le commentaire qui convient au premier graphe de Lacan. Ça colle parfaitement.

c) examen des textes Une brève lecture des textes permet de vérifier ces compléments et corrections

1° Vous savez que la loi que Lacan prête à Sade, qui est certes pertinente à l’égard de ce que dit Sade, n’en est pas moins reconstruite par ses soins (j’ai le droit de jouir de ton corps peut me dire quiconque. ( Ecrits, p.768).La loi la plus proche, que j’ai trouvée dans le texte de Sade, est énoncée par la Delbène, la première institutrice de Juliette, et elle fonde la légitimité du contrat de prostitution : -- Lire Delbène, Histoire de Juliette, III, p. 237 / (on consultera mon article sur ce point dans Barca ! p.94 à 96 et lire p. 96 citation B, Dolmancé III, p.133 et lire citation C), Dolmancé, III, p.136)

2°Le deuxième point est que nous trouvons dans Sade qui ne se dément jamais sur ce point une critique virulente du principe même du contrat social, et pas seulement de ses conséquences néfastes. Sade n?est pas Rousseau. Le contrat de prostitution n’en est pas vraiment un, c’est une institution. Il faut lire Deleuze, sur ce point qui est sans discussion (Voir Intro Venus)

3° les trois grandes formes de régime politique Le troisième point est que la loi de prostitution est ou non universalisable suivant les situations politiques. Elle ne convient pas à toutes les situations politiques, à tous les régimes. La loi que formule Lacan intervient dans des conditions particulières, par exemple, dans la Société des amis du crime (histoire de Juliette), qui forme une petite société (un club) dans la grande société ; ou bien constitue une loi juridique seulement dans certains types de régimes politiques imaginées par Sade (dont l’anarchisme républicain inventée par Dolmancé dans la Ph boudoir). S’il n’y avait qu’un seul modèle politique, on pourrait à la rigueur attacher une grande importance à cette loi, ou plutôt à ce droit. Mais si vous lisez Sade vous verrez que l’anarchisme républicain, impliquant l’égalité des droits, n’est qu’une des solution possible au désir et à la volonté de jouissance. En particulier et à plusieurs reprises, Sade élabore pour ses libertins des utopies d’un despotisme épouvantable où la loi de Delbène et Dolmancé ne peut avoir cours (voyez le film de Pasolini qui, lui, n’a sélectionné qu’un seul modèle de régime, celui qui est à l’opposé de l’anarchisme sexuel républicain de Dolmancé). On a trois régimes politiques qui ont tous trois pour but d?inscrire la loi de jouissance de la nature dans l’empiricité sociale : le despotisme politique, barbare et inégalitaire : modèle Butua (Al & val)la république luxurieuse, libertaire ou narchisante : modèle Dolmancé dans le pamphletle socialisme étatiste de Tamoe, de type patriarcale et idyllique (Al & val) qui, lui, se paie par une extinction hyppocrite et complète de toute possibilité de jouissance et de désir. [Pour compléments, on se reportera à mon article dans Barka ! p. 76 qui donne le rencencement des textes] La naïveté de Sade est de croire qu’on peut fonder des rapports socio-politique sur la seule volonté de jouissance alors qu’elle est, pulsion de mort oblige, par essence dissolutrice de tout lien social. Elle détraque, elle installe quelque chose qui met la société hors de ses gonds (out of joint, dit Shakespeare dans Hamlet). Aussi les trois modèles d’organisation sociale qu’il propose sont nécessairement de l’ordre de la fiction, de l’utopie. Mais avec ces propos nous sommes déjà conduits dans la question des Enfers.

 

III La descente aux enfers

Pour restituer le nerf de l’argumentation de Lacan dans cet article, et l'éclairer, il faut se référer absolument au S, VII, sur L’Ethique de la Psychanalyse. Le mouvement de sa pensée y est plus explicite. Je le restituerais par les points suivants qui nous conduisent à l’idée d’Enfer.

Les deux barrières

Kant nous a conduit avec l’idée de la Loi morale et de liberté au-delà du principe de plaisir et de tout utilitarisme et altruisme. C’est donc au parage de la Chose, soit du vide central du désir, que nous sommes entrés. D’où le caractère inhumain de la loi, sa cruauté, qui ne veut tenir compte d’aucun des intérêts sensibles du sujet. Mais Sade, dans ce domaine va encore plus loin, il nous fait pénétrer plus avant dans le champ du désir et dans ce qu’il a fondamentalement d’inhumain. Il nous permet de nous désolidariser de l’obligation morale et de la fascination qu’exerce sur nous le respect de la personne. Avant d’être obligé, d’être tenu dans le respect ou l’amour du prochain, il y a quelque chose de plus haut, plus important, et qui concerne, mieux que notre liberté, notre désir. La fonction de la loi et du bien, est de nous tenir éloignés de notre jouissance. La loi morale, autrui dans sa transcendance, etc. fonctionnent comme des barrières par rapport à cet essentiel. Sade sert donc à Lacan à avancer dans un champ d?expérience qui nous conduit de l’autre côté de la loi morale, à son envers, qui est celui de la jouissance, donc à renverser une première barrière dans l’exploration de ce champ du désir.{Voir résumé S, VII, p.363 à 366} Ce que Sade, selon Lacan, met sous nos yeux, c’est le Mal, gigantesque, la part maudite, inéliminable. Faire la part du mal, de ce qui ne se partage pas, mais partage le réel, est le réel comme impartageable. Voilà qui doit guérir du communisme des partageux : que veut le mendiant à qui Saint-Martin partage son l’étoffe de son manteau ? Est-il bien sûr qu?il ne veut pas être réchauffé d’une autre manière ? Peut-être , ce qu’il lui demande est-il, exactement comme dans un épisode de Sade, d’être tué ou enculé, ainsi que le suggère Lacan, dans une saillie génialement iconoclaste (S, VII, p.219, bas : au-delà du besoin de se vêtir, mendiait-il autre chose, que saint Martin le tue ou le baise ?). En tout cas, avec un tel trait nous sortons des sucreries à la mode, et du moralisme apolitique qui tient les consciences de ce nouveau siècle. Pascal, dans la magnifique voie de l’augustinisme, savait déjà ce qu’on peut trouver au fond de l’homme, le cœur humain est creux et plein d’ordures , s’exclamait-il, Pensées, Brcg n°143, fin. Mais ce que Pascal ne savait pas, ou ne voulait pas voir, est que le précepte chrétien de l’amour du prochain, ou le respect des personnes, est surtout là pour faire barrage à la jouissance, comme au-delà du plaisir et de l?utile, comme dépense et excès. Car celle-ci, c’est autant du côté de Sade, que des mystiques qu’il faut aller la chercher puisqu’elle a un lien avec ce qu?il y a de plus pure et indéracinable méchanceté au plus intime de chacun. L’altruisme utilitariste, comme la charité, ce que Lacan appelle le service des biens , sont des prétextes par quoi j’évite le problème du mal, que moi et mon prochain désirons. Je m’abrite derrière l’image du semblable que je respecte, pour renoncer à ma propre jouissance. D’où l’ennui immense des contemporains, et le malaise dans la civilisation (S, VII, p.220).

Le rôle de Sade, dans la stratégie lacanienne de dévoilement du désir autour duquel est ordonné toute la marche, sublime, de ce Séminaire, est de lever ce premier obstacle dans la reconnaissance du désir. En effet, Sade nous fait voir sans équivoque que, derrière la loi, se tient, non la liberté, mais la volonté de jouissance, et que cette dernière est inséparable de la dite pulsion de mort. La jouissance est un mal, le mal, car elle comporte la souffrance du prochain (S, VII, p.217), ce que Lacan nomme l’insondable agressivité , l’intolérable cruauté (p.228-229)

Toutefois, ce qu’on dit du bien moral, de la bonna voluntas , ainsi que du service des biens dont l’horizon est le bien commun de la cité, il faut le dire aussi de la beauté, deuxième barrage sur la voie de la révélation du désir pur. Cette idée affleure en haut de la page E, 776. La beauté d’Antigone a pour fonction de faire ? barrière extrême à interdire l’accès à une horreur fondamentale ?, c à d à la jouissance comme exercice de la pulsion de mort. D’où, tout de suite après, toujours page, 776, des Ecrits, l’apparition du thème de l’enfer. Dans l’article Kant avec Sade, l’enfer est mis en rapport avec la douleur d’exister (d?où la référence à Bouddha, E, 780, 777). Et en effet il est le lieu d’une douleur infini, sans fin ; il révèle le fond de l?existence. C’est là, en enfer, dans ce royaume des ombres, sous la terre, dans les souterrains, la plupart du temps, que les héros de Sade perpétuent leur crime, cherchant à imposer à leur victime une douleur sans fin ? laquelle n’est que la leur propre mais rejetée sur elles. C’est, dit-elle, dans l’asile des morts que Delbène conduit Juliette pour sa première grande séance. Delbène déclare : quand on est aussi libertins, aussi dépravés, on voudrait être dans les entrailles de la terre ? (III, p.228).Saint-Fond n’est donc qu’un cas parmi tous les autres. D’ailleurs, l’idéal sexuel sadien de la sodomie, suffirait à nous le confirmer : car ne s’agit-il pas (expression qu’on retrouvera mille fois) de lancer son foutre au fond de mes entrailles , comme sa partenaire y invite Dolmancé (III, p.73) Saint fond. ? Oui, comme bas-fond, comme fond du sacré. On a l’analogie corps propre /terre : les enfers étant les entrailles de la terre ? (I, 58, I, 904, etc.), ils sont aussi l’anus, lieu de prédilection de Dolmancé. C’est donc toujours au fond de l’enfer qu’on jouit. Justine descendra don’c à plus de huit cent pieds dans les entrailles de la terre (II, p.326) pour mieux faire jouir et être suppliciée.

La pulsion de mort Qu’est donc la pulsion de mort ? L’envers de la création, et le corrélat de notre appartenance au signifiant.La volonté de jouissance est volonté d’autre chose, de créer du radicalement nouveau à partit de rien (S, VII, 302), ce qui n’est possible que pour qui s’articule à la chaîne signifiante. Ce n’est qu’au niveau du signifiant que tout peut être remis en question. Et, inversement, à qui parle il est toujours virtuellement possible de se trouver confronté à la disruption du tout de ce qui est, à la mort donc, comme au néant de l’être. Le signifiant introduit, outre la possibilité de la vérité, la mort (la pensée de pouvoir manquer à l?ensemble de la chaîne à laquelle on est rattaché comme sujet, cf. S, VII, p.341, bas). Etant volonté de tout recommencer à nouveau frais, la volonté de jouissance est aussi volonté de tout détruire (S, VII, 251), volonté de destruction. Tel est le mal, ou, dans le langage de Sade, le crime. On a reconnu le discours du Pape. Sade, par sa théorie de la Nature, comme volonté de jouissance, nous porte d’emblée dans la pulsion de mort comme cœur de cette jouissance. Il nous conduit à un point d’abîme, celui de la Chose, où est mis en cause tout ce qui est, l’étant dans son ensemble. C’est dire son avance sur Kant, et la justification du titre de l’article Kant avec Sade, c à d Kant mis à la question, à la torture, par la doctrine de Sade, Kant confronté et affronté à la question de la jouissance et du désir innommable.

Ramassons maintenant les choses pour aller à l’essentiel, car nous touchons le point le plus central de cet article et du séminaire VII. Quel est le principe de l’éthique psychanalytique ? Il ne peut y avoir d’hésitation : nous conduire à la vérité du désir. Ce qui implique que l?on puisse repérer et préserver la place authentique de la jouissance, dût-elle, cette place, restée vide (S, VII, 223). Que vient faire Sade ? Même s?il nous donne occasion de méconnaître cette vérité, et de nous laisser leurrer par son fantasme, en nous assurant du remplissage de la place vide de la jouissance par tous les préceptes et techniques criminelles dont regorge le moindre de ses écrits, il n’en a pas moins le mérite de nous aider à franchir la barrière du désir qui nous retient dans le monde des biens et de l’amour du prochain. En particulier, c’est par la doctrine de la seconde mort (E, 776) qu’il franchit cette limite.

Développons ce point .Il y a la mort au monde qui est tranquillité et repos, silence et fin, la mort corporelle. Mais il y a l’autre mort, la seconde, qui est la mort au monde, c’est-à-dire celle qui introduit une rupture avec le circuit des échanges, des droits et des biens, bref ce que Lacan appelle le service des biens et qui est l’objet du politique (voyez Créon dans Antigone). C’est la mort qui n’en finit pas, qui est sans fin, épreuve de l?absence de fin et d’objet du désir. C’est en elle que s?avance Antigone. Ce séjour dans la mort, dans l’espace sans fin du vide, qu’est la seconde mort, est magistralement exemplifiée par Antigone condamnée à être emmurée vivante dans son tombeau. Mais elle est aussi dans Sade avec sa théorie du crime total et le fantasme d’une souffrance éternelle (S, VII, p.302-303). On trouve cette expression dans la dissertation du Pape. Il s’agit non de la mort physique, mais de la mort qu’on tente de viser après que la première mort est accomplie. On la retrouve dans la doctrine de Saint-Fond, avec l’idée de faire se perpétuer indéfiniment les souffrances de la victime en l’envoyant en enfer.

1° Le Pape : il s’agit de traquer la nature dans sa puissance créatrice même. La nature est prisonnière de ses propres lois selon lesquelles les trois règnes (minéral, végétal, animal) se maintiennent. Elle ne peut plus créer de nouveau. anéantir les trois règnes, pour lui faciliter de nouveaux jets (III, p.879) pour la rendre d’être à même de développer de nouveaux jets . Le crime est légitime en ce qu’il force la nature à recommencer à partir de rien, ex nihilo, et donc à jouir en exerçant à nouveau sa souveraine puissance. Ainsi concernant la mort de la victime, ce qu?il faudrait pouvoir atteindre et détruire ce sont les molécules à partir desquelles vont se refaire de nouveaux individus, et donc atteindre la seconde mort (Ecrits, p. 776 bas) : Il faudrait, pour mieux la servir encore, pouvoir s’opposer à la regénération résultative du cadavre que nous enterrons. Le meurtre n’ôte que la première vie à l’individu que nous en frappons ; il faudrait pouvoir lui arracher la seconde, pour être encore plus utile à la nature ; car c’est l’anéantissement qu’elle veut, et il est hors de nous de mettre à nos meurtres toute l’extension qu’elle y désire ? (III,876). Mais ce crime supérieur ou total, qui serait de revenir au néant de départ, est impossible. Tout naît, tout périt, tout se transforme. La nature est donc prisonnière d’elle-même, de ses cycles, de ses propres lois. Les crimes les plus atroces, elle les veut, tout en les sachant débiles, toujours trop impuissants à la délivrer : elle voudrait que vous vous opposassiez à toute reproduction, que vous puissiez anéantir les trois règnes , mais vous ne le pouvez pas (III, p.879) C’est donc bien à l’impossible satisfaction du désir qu’est confronté le libertin, désir donc de seconde mort, instillé en lui par la nature comme désir à elle. Nous avons bien le désir défini comme désir de l’autre au deux sens, subjectif et objectif, et le statut du pervers comme instrument de la jouissance de l’autre. Vous ne pouvez lui plaire par l’atrocité d?une entière destruction, plaisez lui donc du moins par une atrocité locale, et mettez dans vos meurtres toute la noirceur imaginable, afin de satisfaire avec la plus parfaite docilité aux lois qu?elle vous impose : ne pouvant faire ce qu’elle veut, faites au moins tout ce que vous pouvez (III, p.879)

2° Saint-Fond. (III, p.508, sa réfutation par Clairwil, 509 à 532; sa réponse, 532 à 539; conclusion, p.539). Devant l’impossible du réel, que faire ? Saint-Fond imagine un procédé capable d’envoyer en enfer sa victime et donc la condamner à un tourment éternel ? (E, p.776). Pour que ce supplice soit possible, donc le mal, il faut postuler exactement comme chez Kant, pour le bien, on vérifie encore le rapport de miroir inversé entre eux l’existence d’un dieu suprême en méchanceté (III, p.536), et d’une âme, comme sujet éternisé, pour pouvoir supporter cette souffrance sans fin. La dissertation de Saint-Fond contredit tellement au matérialisme et à l?athéisme professé par tous les autres libertins, qu’elle se voit opposer une réfutation critique, cas unique dans toute l’oeuvre, par Juliette, qui, d’ailleurs, pense qu’il n’y croit pas ( ce n’est qu’une méchanceté de sa part, mais il n’y croit pas , p.538-539). Et elle lui donne le conseil de s’en remettre à la multiplicité des crimes, et d’abandonner ce fantasme d’une victime endurant une souffrance sans fin : remplace l’idée voluptueuse qui t’échauffe la tête (par une plus grande abondance de meurtres ; ne tue pas plus longtemps un même individu, ce qui est impossible, mais assassines-en beaucoup d’autres, ce qui est très faisable ? (III, p.532) Nous avons donc un rapport croisé entre la qualité et la quantité. Il vient d’être évoqué dans la dissertation du Pape (à travers l’opposition entre entier et local) et dans la réponse à l’instant de Juliette. Comme le dit un autre libertin, d’Esterval dans Justine : les crimes nous sont impossibles : vengeons-nous-en sur ce qui nous est offert, et multiplions nos horreurs, ne pouvant les améliorer ? (II, p. ***).

Don Juan et Orphée Pour ma part, je résumerai tout ceci de la façon suivante. Tour se passe comme si à partir du crime nous avions deux axes ; ces deux axes sont à rapprocher des deux dimensions du langage, paradigmatique et syntagmatique, et, à chaque fois, nous avons une propriété essentielle du désir qui apparaît, puisque le désir n’est autre que le rapport de l?homme au signifiant. n sur l’axe paradigmatique : par en haut et verticalement, nous avons l?éternisation d’un même crime. C’est la dimension du désir qui conduit au crime supérieur et intentionné comme voulant être total malgré son impossibilité. C’est là qu’on rencontre, avec le fantasme de l’enfer et d'une douleur éternelle, l’impossible et le vide du désir, son manque absolu. Mais la barrière réside dans la croyance à Dieu et l’immortalité de l’âme. n sur l’axe syntagmatique : par en bas et horizontalement nous avons la multiplication de nouveaux crimes différents, la répétition des crimes partiels. Leur multiplication engendre alors un phénomène essentiel qui est la ligne indéfinie, la série, la liste, l’enfilade. La barrière réside ici dans l’ennui, la monotonie. Cette fois, ce qui est présent c’est le désir comme métonymie, c’est à dire, passage d’un signifiant à l’autre. Le désir est le nom en effet pour le changement d’objet comme tel, dit Lacan : ce rapport proprement métonymique d’un signifiant à l’autre que nous appelons le désir, ce n’est pas le nouvel objet, ni l’objet d’avant, c’est le changement d’objet en soi-même ? (S, VII, 339-340).

Pour illustrer la seconde dimension je serai enclin à vous communiquer la passion la plus forte de Juliette. Par rapport au monstre total qu?on attend elle est surprenante, des plus gentillettes : Lire III, p. 576, et la note enthousiaste de l’auteur p.585 Sur cette dimension, on a la série, l’enfilade, qui part indéfiniment, sans fin dans le temps, et non la tentative d’aller, en deçà du temps, chercher l’objet à tout jamais perdu, insaisissable. C’est le vertige de la quantité, qui ne sera jamais suffisante, incapable d’apaiser la soif d?infini, ou de colmater le vide béant de la Chose, comme espace du désir. L’espace de al seconde mort, sous la terre, est bien présent, mais il travaille et entretient la série qui opère sur la terre. Pour sortir de Sade, et illustrer la première dimension de la seconde mort, et en dehors d’Antigone, nous avons le mythe d’Orphée qui va chercher Eurydice aux enfers, aux royaume des ombres. Coré, ou Proserpine, l’épouse du dieu, Hades, séduite par son chant, lui accorde de la ramener parmi les vivants à condition, qu’il ne se retourne pas pour la regarder en face, elle qui doit le suivre en marchant derrière lui. Mais Orphée n’y tient plus, il veut voir Eurydice, il se retourne et elle s’évanouit aussitôt, et lui bientôt sera démembré par la folie des ménades. Pas de regard arrière. Orphée veut figurer, saisir, capter dans une forme, percevoir le point central du désir, celui d’où le chant prend sa naissance, le point d?origine de l’œuvre. Or ce point, si l’artiste ne peut le fuir et s’en désintéresser, il ne peut non plus s’y rapporter directement, de face, comme avec toutes les formes du monde. Il ne peut en faire un objet une chose visible, ayant figure et visage, et dire : c’est cela, c’est ça. La voie indirecte, symbolique, allusive, est seule possible. Le point, le foyer de l’œuvre lest toujours derrière, il ne fait pas front devant la conscience, il est la puissance inconsciente du vide, la force de l’indéterminé, de l’indéfini, le souffle de l?inspiration qu’on traîne derrière soi, avec soi.

Pour illustrer, par opposition, la seconde direction, vient à notre secours le mythe de Don Juan, avec sa liste, les mile e tre, les mille et trois femmes qu’il a conquises et que Leporello déplie sur les marches d?un palais vénitien, construit par Paladio, dans le splendide film de Josef Losey (à partir de l’opéra de Mozart). Mais ce qui est au cœur de ce mythe c’est encore l’ enfer. Don Juan ou le festin de pierre. La statue du commandeur, le père d’Elvire, qu’il a tué en duel et qu’il nargue en l’invitant à festoyer, est bien présente dans sa rigidité terrible d’outre-tombe. La main des filles qu’il prend (voyez l’air célèbre avec Zerlina, mano en la mano) en les abusant par la promesse d?un mariage, toutes ces mains, donc, que les victimes lui ont données (je te donne ma main veut dire se marier), il les retrouve concentrée dans une seule, la main froide et glacée comme un cœur de pierre, dans la main de la statue, qui ne le lâche plus, et l’entraîne dans les enfers. La légèreté volante de Don Juan, rattrapée par la lourdeur de la pierre, qui tombe au fond de la terre, sous terre où il n’en remontera nulle Eurydice, perdue pour toujours Sade, n’est pas même un libertin, ou pas seulement un Don Juan, à la manière de son père, par exemple. Man Ray, nous a pour toujours dessiné le seul portrait qui lui convienne (couverture de S, VII) : Sade, l’écrivain n’a d’autre figure que cette figure de pierre au regard aquilin, qui se porte au-delà des bastilles en flammes. S’il est d’un côté, c’est plutôt du côté du commandeur qu’il faut le chercher. C’est pourquoi il fut enterré vivant dans son oeuvre, qui est son mausolée.

A moins que nous le confondions à nouveau avec ses héros. Alors, pris dans le fantasme sadique, nous allons croire que la littérature s?approche le plus de ce crime supérieur dont rêve tous les libertins. Lire , II, p.625. La philosophie qui doit tout dire (III, p.1261, fin de Hist Juliette), doit dire la nature et le vice qui habite le cœur de l’homme sans dissimulation, en dissipant les ténèbres (II, p. 430). Mais ce programme grandiose, on ne peut éviter, avec Sade, qu’il ne soit intégré et soumis, surdéterminé par la force de son fantasme. Le roman est alors chargé de réaliser le crime perpétuel dont rêve le pervers, puisque le crime pourra continuer après la première mort de l?auteur Lire II, p. 684 Lire , III, 650, Juliette. Littérature et psychanalyse

On voit où je m’avance pour terminer. Je retrouve mon problème de départ. Si nous remplaçons le crime par l’œuvre , en la concevant non pas fantasmatiquement comme un crime perpétuel à la manière dont l’imaginent le narrateur et les héros, mais comme l’acte propre de l’écrivain (ou de l’analyste), alors les choses s’éclairent magnifiquement. Car lui aussi, l’écrivain, et non le narrateur, est en enfer. Dans quoi est-il emmuré, comme l’est Antigone ? Dans le signifiant. Et l’espace du signifiant, c’est celui de la seconde mort, c’est l’enfer. Ecrire, se fait toujours à partir de la mort, du rien. Ce qui est créer , dit-on. Ce n’est pas que créer consiste, comme on le répète à tort, à faire quelque chose à partir de rien (comme Dieu), mais c’est plutôt, pour l’artiste, aller se situer, s’avancer dans l’espace du tombeau vide, car c’est toujours depuis la mort, du point de vue de la seconde mort, dans son recul ou retrait, son désert, etc, qu’on crée. C’est de là, qu’on écrit, retenu dans la prison du signifiant, qui n’est qu’une autre Bastille. Telle est la position de Sade, homme de lettre, sa manière à lui de traverser l’enfer, et qui n’est pas celle, fantasmée, par Saint-Fond, même si cette dernière position détient une proximité avec la vérité, comme pensée d’une dimension du désir (ainsi que nous l’a monté Lacan dans son article). C’est le cas de tous les artistes. Le peintre classique est pris vivant dans les traits et les couleurs. Le musicien est emmuré vivant dans les sons jusqu’à vouloir endormir Charon et séduire, faire plier par son chant les forces de l’Achéron.

Ecrire, c’est être plongé dans la seconde mort et comme affronté au vide de l’œuvre, qu’il faut aller chercher comme Eurydice aux enfers. est toujours absente et impossible. On ne la regardera jamais en l’œuvre face. Le Livre ne sera jamais écrit, et les œuvres ou les crimes que nous commettons ne seront jamais que la pâle imitation de ce que nous désirons faire. Mais Freud lui-même, ne se prend-il pas pour un nouvel Orphée, d?après ce qu?il nous suggère ? N’est-ce pas en enfer qu’il est lui-même aller chercher la Tramdeutung ? On ne peut douter, de cette note diabolique ou luciférienne, presque proche de Saint-Fond, si l’on en croit les vers de Virgile qu?il met en épigraphe, et sous laquelle donc toute l’œuvre se trouve rangée (du moins pour la première édition, puisqu’après elle est supprimée) flectere si nequeo superos acheronta movebo si je ne peux fléchir les dieux, j’irai jusqu’à remuer l’Acheron, soit les enfers.

En conclusion : On se demandera jusqu?où Sade nous a-t-il mené (cf. E, p.786) ? La situation est complexe, comme on l’a vu. Concernant le traité sur le désir, on a rien fait, et on ne gagne rien d’avoir remplacé Diotime par Juliette, conclut Lacan, dans la dernière partie de son article, tant le vide de la Chose, et le désir comme manque à être, nous est par lui dérobé. La chansonnette de Sade sur la libération sexuelle nous fait autant sourire que frémir. Mais il a opéré une percée vers la Chose. Il a permis une avancée dans l’exploration du champ du prochain et de la jouissance comme pulsion de mort et. D’où aussi une certaine admiration de la part de Lacan. Il va plus loin que Kant et brise l’illusion morale. Il y va donc, entre la psychanalyse et l’œuvre de Sade d’une bonne distance. Il faut se reporter à ce que Lacan dit de l’artiste à propos de Duras, à savoir qu’il précède le psychanalyste, lui fraie la voie et que ce dernier n’a donc pas à faire le psychologue ? (Autres écrits, p. 192-193). On le voit, il n’y a pas de psychanalyse appliquée. Lacan n’a pas appliqué une grille préalable au philosophe et à l?écrivain Sade, pour en extraire sa vérité. Il n’y a pas de point de surplomb qui engloberait sous lui la philosophie et qui lui dirait sa vérité. Au contraire, Lacan s’est laissé guidé par Sade, puis par Sophocle. La psychanalyse n’est pas contre la philosophie : car les œuvres d’art et de philosophie, sans préséance d’aucune sorte, doivent servir d’avancée dans la compréhension de l’expérience humaine fondamentale comme cela a été magnifiquement le cas pour Lacan avec le cas Sade.

 

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