J. RUFF: Enseigner par et à travers l'étonnement


D'avoir enseigné la philosophie, avant d'exercer la psychanalyse, m'avait donné une idée assez précise sur les symptômes liés à l'enseignement. L'enseignement m'avait amené aux secrets d'une jouissance dont la répétition fut une des causes de mon entrée en analyse.
Enseigner n'est donc pas sans risque. Celui qui me parait le plus tangible est lié au malentendu. À vouloir se faire entendre, on rêve d'être bien entendu. Or l'enseignement met en rapport avec un public qui est une figure du reste, une figure de l'impossible à dire. À prendre la parole, on est toujours dans une demande d'amour. On pense être compris jusqu'au moment où il apparaît que l'on ne parle à personne en particulier mais que la lettre que l'on adresse revient toujours à son destinataire, c’est-à-dire au sujet de l'énonciation que l'on est et qui n'en finira pas d'énoncer. Le public est en place de ce qui n'a pas pris voix. Et ce public est d'autant plus un semblant d'objet qu'il reste silencieux. Il y a sûrement différents silences du public. Je ne veux évoquer que celui que l'on découvre parfois et qu'on pourrait rapprocher de ces moments où, dans l'analyse, la présence de l'analyste, comme on dit, se manifeste. On sait que s'est là que l'analysant s'interrompt. Or, en enseignant, c'est à ce moment-là qu'il faut précisément commencer à l'ouvrir. La parole est alors suspendue sur le fil d'un rasoir. Ce n'est alors pas le vide de part et d'autre qui accapare l'esprit mais la solidité du fil et ce quelque chose d'indiscutable qui pousse à avancer. La parole de l'enseignant s'appuie sur la solidité de ce qui le divise comme sujet et vers quoi il avance avec intérêt.
J'avais deux supports en philosophie: une tradition de pensée représentée par les auteurs et une attitude d'esprit qui se fonde sur l'étonnement. La formulation de l'esprit philosophique peut se traduire dans cette phrase d'Aristote extraite de sa Métaphysique ." C'est par et à travers l'étonnement que les hommes sont parvenus, aussi bien maintenant qu'à l'origine, au départ qui ne cesse de régir l'acte de philosopher." Vous reconnaissez dans ce "qui ne cesse pas" une figure de l'impossible, celle du rapport sexuel. Philosopher est un acte qui prend sa cause dans un étonnement qui ne cessera pas et qui n'assure pas du rapport à l'Autre, de sa compréhension, fut-il le public auquel on s'adresse, puisque l'étonnement n'est jamais que le mien et sa formulation est un dire qu'aucun dit ne peut totaliser.
Je voudrais, dans cette phrase d'Aristote, mettre en valeur deux mouvements dirigés par deux prépositions: "par et à travers" l'étonnement. "Par l'étonnement" implique une subversion de l'activité du sujet. C'est en effet l'étonnement qui est en place de cause et le sujet en est l'effet. Ajouter, à travers l'étonnement, comporte une indication précieuse supplémentaire. On pense que la parole va nous éloigner du foyer de l'étonnement et que le résultat de la parole sera de transformer le non-sens que produit l'étonnement en sens. Parler irait en nous éloignant de ce qui étonne. Or "à travers l'étonnement" nous conduit dans une orientation paradoxale. C'est parler en allant justement dans la direction où l’on ne comprend pas, parler la où un trou s'est manifesté et qu'on ne va qu'agrandir en passant à travers. L'étonnement n'est donc pas encore réel tant que le sujet ne s'avance par à travers ce qui divise.Parler à travers l'étonnement c'est désupposer l'Autre, savoir et consentir à dire cette rencontre avec ce qui nous étonne et qui correspond à un point d'ignorance dont on a la charge.
C'est là que l'appui m'avait manqué, à un moment, dans l'enseignement de la philosophie. On n'explore pas sans conséquence l'inconsistance de l'Autre. J'ai conclu, quant à moi, sur mon rapport à la philosophie, et c'est le cas de quelques philosophes dans l'E.C.F., en disant que la psychanalyse donne la raison de la philosophie: le discours Socrate attendait le discours de l'analyste.

Passé un certain temps au pays psychanalytique, je me suis surpris à ne plus savoir parler en dehors de ce cercle ni à ceux qui me tenaient à coeur. Les choses me venaient sous la forme d'un "Comment, ils ne connaissent pas ce terme psychanalytique!" Plus généralement je constatais que la psychanalyse n'était pas inscrite fermement dans la culture sinon sous la forme de la clé des songes. D'où ma décision d'en parler d'abord dans un café et par la suite, comme cette année, dans le cadre d'une Université du temps libre à Gap.
Ici pas d'allusions convenues. L'Autre ne comprend pas. Les concepts clés n'ont pas encore produit la fétichisation qui fait qu'on se comprend. Comme le dit Platon dans l'allégorie de la Caverne, il faut revenir dans la Caverne et s'habituer à l'obscurité, c’est-à-dire à un éclairage qui n'est pas celui qui nous est devenu familier. On sait que Platon n'est pas très optimiste sur ce retour dans la Caverne. Il pense même que les gens ne veulent rien savoir et trouvent les propos de cet enseignant ridicules, voire vont jusqu'à la mise à mort. Pourtant un public se constitue et témoigne de l'importance de ces lieux qui "suscitent la place d'où ça (peut ) parler" Lacan nous en rappelle la raison. Ce n'est pas de parler en public, en somme de s'adresser à l'Autre comme lorsqu'on frappe à sa porte en demandant d'entrer. Ce n'est pas "ouvrez-moi, j'ai à vous montrer mes livres de psychanalyses!" Dans ce cas, ça ne s'ouvre pas. Le seul moyen pour que cette place s'entr'ouvre " c'est d'appeler de l'intérieur" nous dit Lacan. Cet intérieur, pour garder la référence de l'allégorie, c'est le point d'ignorance où l'on situe le public, c’est-à-dire précisément le point d'ignorance qui fut le notre avant de se diriger vers la sortie de la Caverne. En somme on ne peut enseigner qu' à partir du point où l’on ne se savait même pas ignorant.

Jacques Ruff
En haut En bas