J. RUFF: Consentir à être travaillé


Consentir à être travaillé.
(février 2002)

Ce titre m’est venu dans le dialogue préparatoire que j’ai eu avec J.P. Denis. Par la suite, j’avais proposé un argument que je rappelle. “La psychanalyse permet à un sujet en analyse de faire le constat “Unheimlich” qu’il est marqué et travaillé par certains signifiants. Un symptôme met au travail et la règle analytique invite le sujet à consentir à parler des signifiants qui l’agitent. Comment rendre compte alors d’un consentement à être travaillé quand il s’agit de parler des travaux que nous exposons lors de nos réunions? Comment consentons nous, très concrètement pour chacun, à être travaillé par les signifiants de notre doxa analytique? Comment nous orientons-nous entre la redite aliénante et la trouvaille même minime qui nous soutient au moment de prendre la parole? Comment parler de l’incidence de la présence du public sur le corps du sujet qui s’expose à parler? “
J.P.Denis m’a demandé par la suite mon texte. Mais je n’avais pas de texte écrit. J’avais voulu, au contraire, exposer ces points à partir de quelques notes et un plan pour accentuer la dimension parlée de mon intervention. Je ne peux donc pas en faire vraiment un texte. Il faudrait pour cela que je l’écrive à partir de ce qui me met au travail actuellement. J’opte donc pour une transcription qui restitue au moins les arguments que je voulais faire valoir.
I. L’aliénation signifiante aboutit à une féminisation refusée.
Freud, dans son texte de 1937, Analyse finie et infinie, met en corrélation castration et refus de la féminité pour les deux sexes. Une mise au travail en analyse aboutit toujours pour lui à ce constat qui porte sur une position de jouissance refusée. Lacan nous permet de reformuler ces points. Le sujet est sujet du signifiant, assujetti par ses signifiants maîtres qui le travaillent: S1/$ ->S2. Cet assujettissement n’est pas la maîtrise du sujet qui dit “je travaille”. Au contraire l’expérience analytique est la reconnaissance d’un “ je suis travaillé”. Il est important d’avoir à l’esprit, l’étymologie de travail, tripalium, qui conduit à l’idée de tourmenter, faire souffrir, torturer. Il suffit d’évoquer la jouissance au travail de l’obsessionnel se sacrifiant pour la consistance de l’Autre qui prend la figure du père comme bourreau bien aimé.
En serait-il autrement dans nos travaux sur la doxa analytique? Dans un texte, Portrait de famille (1), Jacques -Alain Miller rapporte ce que lui a enseigné sa participation à un cartel de la passe. Il dit que nous sommes sous le régime du “comme Lacan l’a dit”. Et si Lacan a entamé la figure de Freud comme père de la doxa, on est loin d’avoir entamé celle de Lacan lui même. Le transfert doctrinal se fait au nom de Freud et de Lacan. Nous sommes assujettis à leurs concepts.
D’où ce refus de féminisation que j’évoquais à la suite de Freud. Ce que nous repérons comme difficultés à se mettre au travail n’est qu’un effet de ce refus de se laisser travailler par les signifiants maîtres de la doxa. D’où ces impressions de bouillonnement, de dispersions de la pensée comme autant de défenses. Comment jouit-on des signifiants de la doxa lorsqu’on est sous le regard du père qui en contrôle l’usage? Peut - on se contenter du “Jacques a dit” sans précisément ressentir cette féminisation, cette passivité dont parlait Freud avec les effets de rébellion, de revendication ou de compensation. Car parader dans la manipulation de ces concepts est aussi une autre forme de refus de mise au travail. Donc jusqu’où peut on consentir à cette aliénation, cet assujettissement aux signifiants de l’Autre?
II. La séparation ou la condition pour consentir à la féminisation.
C’est par la reconnaissance de son ignorance que l’on a une chance d’ex-sister autrement. La passion de l’ignorance que Lacan met au rang des passions fondamentales n’est pas la même chose que la reconnaissance de son ignorance. Ex- sister c’est se localiser là où on ne comprend pas. En somme, nous aurions déjà une formule qui parodie Freud. Là où je ne comprends pas je dois advenir par mon travail. On n’est donc plus dans le régime de la dispersion des pensées quand on consent à laisser “agir son ignorance.” (2)
J’aime à évoquer l’éthique de lecture de Jacques-Alain Miller. Il en parle à l’occasion du début de son cours de 1987, Cause et consentement. “J’ai une discipline qui est la suivante, qui consiste à ce que je me rapporte non pas à ce que je sais mais à ce que j’ignore...je vais vers ce qui me résiste...Je prends pour cible ce que je contourne...Le propre de l’éthique c’est de nous conduire du familier à l’étrange.. de la routine du plaisir vers l’Unheimlich de la jouissance.” Il peut même dire plus loin “ que de ne pas comprendre Lacan et pas davantage la psychanalyse, de ne pas le comprendre, c’est mon aliment.”
De ce fait, et grâce à la lecture attentive de Jacques -Alain Miller, il y a eu un repérage des changements d’orientation de Lacan. C’est Lacan contre lui même. Lacan qui se reprend au point où il sait son ignorance. J’ai voulu montrer, à l’occasion (3), la rupture de Lacan avec Spinoza au moment où il prend en compte la dimension du réel et s’oriente vers une autre clinique qui n’est plus celle du tout signifiant. Ce n’est pas ce type de lecture que firent Philippe Lacoue -Labarthe et Jean-Luc Nancy dans Le titre de la lettre en 1972. Lacan, dans son Séminaire Encore, rend pourtant hommage à “ce modèle de bonne lecture ”(4) écrit en fait “dans les plus mauvaises intentions.” En repérant en effet, les paradoxes de la logique du signifiant, dans L’instance de la lettre , ils ne tiennent précisément pas compte de ce que Lacan a pu écrire, par la suite, pour répondre lui même à ce qui le travaillait “encore”.
Prendre conscience de son insertion dans l’Autre, dans un point d’ignorance, ne suffit pas encore pour témoigner de son travail. Il faut encore d’autres coordonnées pour se produire comme un parlêtre qui s’expose.
III. Incidence de la présence du public sur le corps du sujet qui s’expose à parler.
Le public auquel on va s’adresser est une figure de la mise en présence du désir de l’Autre. Comme tel, il peut être redouté et produire inhibition, symptôme et angoisse. J’ai amené à l’occasion de mon exposé une reproduction de l’Annonciation du retable d’Issenheim, de Mathias Grunewald qui se trouve au musée Unterlinden de Colmar. Je prenais en effet une indication de Jacques -Alain Miller pour illustrer le désir de l’Autre: les Annonciations dans l’iconographie chrétienne (5). Dans ce tableau on nous montre un temps avant le consentement. La vierge Marie détourne son regard comme pour tenter de se soustraire à cette rencontre et marquer un temps à la limite du refus.
Une demande d’intervention comporte cette forme de mise en demeure d’avoir à répondre. C’est d’ailleurs ainsi que s’exprime aussi Jacques - Alain Miller lors de son premier cours en 1987. Il dit que le public de son cours le “ met en demeure d’avoir un savoir.” Et par rapport à ce savoir, ” il se sent en retard”.
S’exposer, c’est s’ex-poser corps présent comme être de parole. C’est ce qui fait qu’on peut à l’occasion, comme on dit, mouiller sa chemise. Lire un texte que j’ai élaboré chez moi, ne me rend pas présent. La lecture du texte me met à distance de la présence du public. Il témoigne néanmoins d’un travail sur lequel on peut bâtir une conversation, par après. Ce qui implique alors de répondre de son exposé. Mais la mise en présence du désir de l’Autre par la présence du public est pour moi un temps logique qui nécessite l’acte de parler comme moment de conclure. On y reconnaît la hâte du temps logique: de peur que je ne sois obligé de revenir sur mes agitations mentales, sur mon temps de comprendre, il faut maintenant que je me précipite vers la sortie. On arrache à l’angoisse sa certitude.
Pour en préciser les coordonnés, je crois qu’on peut prendre comme référence la phobie de Hans comme la plus proche du désir de l’Autre. Lacan commentant l’angoisse de Hans dit qu’elle est liée au mouvement, à ce moment où le cheval vire. (6)Ce mouvement lui fait sentir la jouissance de son inertie précédente. C’est un moment, un mouvement lié à “ se savoir exister”(7) qui met en jeu les assises de son monde.
On peut donc dire que la disposition au travail implique un double repérage: celui de la localisation d’un point d’ignorance mais aussi une dimension temporelle : devoir prendre la parole, dans la hâte, alors que paradoxalement se sont effacées les repères familiers et qu’on est toujours en retard sur ce qu’il y a à savoir.
Cette nécessité du public, comme lieu d’adresse de la parole, me semble illustrée par les Nouvelles conférences de psychanalyses. de Freud. Ces conférences n’ont jamais été prononcées du fait de son cancer qu’il lui rendait la parole difficile. Mais pour lui, l’indispensable était de s’adresser à un public, “à cette grande masse de personnes cultivées auxquelles on aimerait attribuer un intérêt bienveillant.(8)” Ces remarques nous ramènent à l’esprit des Lumières. Kant dans Réponse à la question: Qu’est -ce que les lumières ?(9) affirme qu’il faut un “usage public” de la pensée. Penser tout seul, dans son coin, n’est pas penser. Pour Kant c’est la seule manière de sortir de l’état de tutelle, de paresse et de lâcheté dont on est en fait responsable.
Je ne peux pas trouver une meilleur illustration contemporaine de ce mouvement que celui de Jacques-Alain Miller qui a pris récemment la décision de s’adresser à” l’opinion éclairée.”


Jacques Ruff

1)La Cause freudienne n° 42 p. 62.
2)Lacan J. Écrits p. 798
3)Abords n° 16 Ca vous gratouille ou ça vous chatouille ? p. 23
4)Lacan J., Séminaire XX p. 62
5)Le Conciliabule d’Angers, p. 230
6)Lacan J.,Séminaire IV ,p. 348
7)idem.
8)Freud, Nouvelles conférences ,Préface p. 10
9)Kant ,Garnier Flammarion ,p. 43 sq
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