J. RUFF: Du refus de la féminité...au refus du corps


Dans son texte de 1937, Analyse finie et infinie, Freud se pose la question de la fin de la cure. Son texte aboutit à un constat d’impasse bien connue : celui du roc de la castration, « roc d’origine », où il retrouve « cette grande énigme de la sexualité » . Ce roc de la castration s’enracinerait dans « le refus de la féminité pour les deux sexes » . Soit. Mais, ce terme de féminité n’est pas clair. Il nous faut donc revenir sur ce qui travaille le texte freudien pour en apprécier l’usage. C’est à cette seule condition que nous pourrons vraiment comprendre ce qui est refusé et qui fait la butée freudienne. Nous verrons que Lacan nous aide à clarifier cette question. Son style, qui met en avant une démarche logique, va en effet permettre de sortir des embarras de vocabulaire dans lesquels Freud se débat.

Le refus de la féminité pour les deux sexes.

Je voudrais reprendre le paradoxe et l’impasse qui travaillent ce texte , à propos du temps d’une analyse, de sa durée et de sa conclusion. Deux réponses sont avancées. Dans les faits, une analyse s’arrête. Mais sur quoi ? Théoriquement, ça dépend du temps pour "s'assurer la domination sur les pulsions." Par contre, pratiquement, rien n’assure, dans l’avenir, que sera résolu le conflit avec les pulsions. En pratique, c'est un "insuccès partiel" . Il y a "presque toujours des manifestations résiduelles, une immobilisation partielle en arrière, des restes de fixations libidinales antérieures qui peuvent être maintenus jusque dans la configuration définitive." Quoi qu’on fasse, il y a un reste qui est pulsionnel, et ceci, pour tout sujet. "Les croyances erronées et superstitieuses, prétendument vaincues, se survivent dans les couches de la civilisation. Ce qui est venu une fois à la vie sait s'affirmer avec ténacité" .
D’une manière surprenante, la fin du texte ne reprend pas ces formulations du début. Freud reformule ces questions en termes de castration, et les met en rapport avec la féminité. C’est le fameux « roc de la castration », sur lequel s'échoueraient les deux sexes. C’est "l'envie du pénis, l'aspiration positive à la possession d'un organe génital masculin" et d'autre part, pour l'homme, "la rébellion contre la position passive ou féminine envers un autre homme". Ces deux thèmes "donnent singulièrement du mal à l'analyste" comme s'exprime Freud. Et c’est à ce moment, qu’il ramasse encore plus nettement sa pensée. Ces deux problèmes se ramènent à un seul, commun aux deux sexes. "Ce qu'il y a de commun aux deux sexes a été très tôt mis en relief par la nomenclature psychanalytique en tant que comportement à l'égard du complexe de castration ; A. Adler a plus tard mis en usage l'appellation pleinement pertinente pour l'homme, de "protestation virile» ; je pense que le "refus de la féminité "aurait été dès le début la description exacte de cette part si remarquable de la vie de l'âme humaine".
En fait, la traduction par « refus de la féminité », qu’il met d’ailleurs entre guillemets, ne rend pas bien le terme d' « Ablehnung der Weiblichkeit ». Ablehnung pourrait se traduire plus précisement par le fait qu’on ne prend pas appui sur, qu'on ne tient pas compte donc de la féminité. Mais qu’est ce qu’il désigne par cette féminité sur laquelle on ne prendrait pas appui ?
Deux usages du terme de féminité sont à distinguer. Il y a, d’une part, le féminin par rapport au masculin. Cette opposition s’inscrit dans la logique de la castration abordée, chez Freud, à partir de l’imaginaire des corps. Nous sommes dans une clinique de l’identification au phallus avec ses effets de parade virile et de marscarde féminine. Par contre, c’est tout autre chose dont il est question, dans le refus de la féminité, pour les deux sexes. Cette formulation transcrit, en fait, par le terme de féminité, ce reste, chez l’homme et la femme que le père ou l’analyste ne peut pas transcrire en signifiants. C’est, en somme, le retour, dans le texte, de ce dont il était question au départ. Malheureusement, ce terme de féminité nous maintient dans une logique de la différence sexuelle alors qu’il ne s’agit plus de celà. Ici, la féminité ne s’oppose pas à la masculinité. L'être comme reste, comme reste vivant, présent et intrusif, ne désigne que ce qui n'a pas pu être négativé par le langage. Parler de féminin témoigne en fait de l'embarras de Freud pour transcrire cette consistance d'un reste logique. Pour preuve de cette difficulté, qui travaille le texte freudien, je signalerai, outre le terme de réaction thérapeutique négative, la question du masochisme. Freud aborde en effet le masochiseme féminin, « l’être féminin », « Femininen Wesens », par des cas masculins. On retrouve le même déplacement, quand il traite de l’hystérie. Il prend des cas d’hommes, celui de Dostoievski ou la « névrose diabolique » de Haitzmann.
Le terme de féminin, accolé à être, représente une tentative d'aller au-delà d'une problématique phallique. Son ambiguité, son côté janus, est malgré tout pertinent pour nous vectoriser vers cet au-delà. Mais on saisit en même temps les limites propres au style d’exposition freudien. Nous sommes donc conduit, à la fin de cette lecture, à mettre en relief deux points.
a) Freud présente deux formulations distinctes : l'une en début de texte qui est une logique de la perte, du reste, de la pulsion, et l'autre, à la fin, qui est une logique du signifiant, de la castration et de la différence sexuelle. Castration et reste pulsionnel sont bien repérés, mais ne sont pas mis en corrélation. Il y a une transcription du problème en termes de castration mais paradoxalement sans qu’intervienne la logique d’un reste ineluctable, impossible à transcrire en signifiant.
b) D’autre part la thématique du refus de la féminité nous conduit vers l’hystérie. Mais l’hystérie subit le même déplacement que la féminité. Elle n’est pas l’opposée de la névrose obsessionnelle sur le modèle d’un parallélisme qui ferait de l’hystérie le propre de la femme, et la névrose obsessionnelle le propre de l’homme. En effet, quand Freud veut parler de l’hystérie, il se sert de l’hystérie masculine. L’hystérie est pour Freud une réponse antérieure à la névrose obsessionnelle qui ne serait qu'un dialecte plus tardif, renforçant la défense du sujet. Et nous sommes bien au cœur d’une problématique de défense, d’un refus, d’un non. Mais, à nouveau, nous butons sur le même embarras, lié au style, pour transcrire une question cruciale pour la psychanalyse.

Le discours hystérique et le refus du corps.

C’est là que nous pouvons apprécier l’avancée de Lacan et la place de son style. Il parvient précisement à mettre en rapport ce qui était disjoint dans le texte de Freud. C’est avec l’écriture du début du discours de l’hystérie, $/a, que nous pouvons faire cette ponctuation. Graciela Brodsky soutient que ce mathème, $/a, est le noyau hystérique de toutes névroses du fait qu’il permet d’écrire le clivage du sujet comme processus structural de défense. Détaillons. $, le sujet barré, le sujet du signifiant, désigne le manque à être, le sujet vide de jouisance. Petit a, au contraire, désigne l’être actif, pulsionnel, ce reste qui ne peut pas se significantiser, mais qui peut faire retour. $/a est donc l’écriture de la spaltung, du clivage qui dit non à la jouisance, à la pulsion, à ce reste.
Ce noyau, comme défense permet aussi, de repérer, deux modes de jouissances. Partons du repérage classique. L’hystérie se caractérise par l’identification à un homme et particulièrement au père humilié et chatré. C’est une position où l’on ne peut pas témoigner de sa castration directement et où l’on prend quelqu’un d’autre pour raconter son histoire. L’hystérique veut un maitre, un père idéal, jouisseur, infidéle tout en dévoilant son impuissance. Mais plus fondamentalement, c’est l’identification à une jouissance qui est « jouissance d’être privée » . Ceci nous permet alors de distinguer deux corps : l’un de jouissance, l’autre « d’inscription des signifiants » . La position hystérique se caractérise par l’identification à deux corps autres : celui du père impuissant d’un côté, et de l’autre côté, le corps de l’autre femme. C’est pour cela que plutôt que de parler du refus de la féminité, ou même de complaisance somatique, Lacan parle plus radicalement de « refus du corps » . En effet, quant à la jouissance, « le sujet hystérique est celui qui refuse à s’en faire le corps » .
Comment s’appuyer sur la féminité, sur a, alors qu’on l’a refusée pour garder la maïtrise sur ce corps ? Freud, dans ses Nouvelles conférencsse d’introduction à la psychanalyse, en 1932, avait déjà trouvé une métaphore pour aborder cettte difficulté. « Le désir de pénis pousse la fillette à se détacher de sa mère et à se réfugier dans la situation oedipienne comme dans un port. » L’abri du port phallique permet en effet de se protéger des risques de la haute mer pulsionnelle. En effet, cette autre jouissance, qui ne prend appui ni sur l’impuissance du père ni sur le corps de l’autre femme, n’est pas vraiment identifiante alors qu’elle s’éprouve. Voici comment Lacan revient sur cette question. Les femmes ont inventé le langage. Elles parlent avec le serpent, le phallus. « Elles parlent avec le phallus d’autant plus qu’alors pour elles, c’est hétéro…Le phallocentrisme est la meilleure garantie de la femme. La Vierge Marie, avec son pied sur la tête du serpent, cela veut dire qu’elle s’en soutient » . Lacan, dans les années 70, part, en effet, d’une « phénoménologie de la jouissance » comme le rappele Jacques-Alain Miller. Ainsi, l’homme a une jouissance comptable, courte et localisable du fait qu’elle est dans la logique phallique. Cette jouissance renforce son identité. Mais pour la femme, il y a deux jouissances. L’une est phallique et l’autre non localisable. Cette jouissance éprouvée, qui n’identifie pas, peut alors ravager. On comprend qu’on puisse la refuser, s’en défendre. Cette phénoménologie recoupe, par ailleurs, la logique de la sexuation qui distingue deux positions. L’une qui fait totalisation, unification. L’autre, non totalisable, est donc indécidable d’avance. S’il y a du pas tout, dans ce tout, il faudra compter un par un .
Le discours de l’hystérie nous a conduit à souligner une béance entre le savoir, S2 et l’objet a. Et c’est en approfondissant maintenant la question du corps, que l’on peut encore avancer dans notre problème. Le corps qui nous intéresse n’est plus celui du miroir, ni celui qui est pris dans les défilés du signifiant. C’est au contraire le corps comme réel, celui qui fait radicalement trou dans l’Autre. À ce niveau, nous pouvons nous aider de quelques repères pris dans le dernier enseignement de Lacan. Il n’est pas sans intérêt de reprendre cette question du refus du corps ou de la féminité par l’affect d’angoisse. On trouve en effet, dans La Troisième , cette indication. « L’angoisse, c’est justement quelque chose qui se situe ailleurs dans notre corps, c’est le sentiment qui surgit de ce soupçon qui nous vient de nous réduire à notre corps. ». Si l’angoisse ne trompe pas, le sentiment, par contre, peut tromper. Ce sentiment désigne une zone d’imprécision qu’il s’agit de vérifier. Le soupçon de se réduire à notre corps nous indique donc bien une zone qui est en marge de l’imaginaire et du symbolique. « Se réduire » implique que l’on ne va pas se soutenir d’une image ou d’une identité donnée par l’Autre. Cette phrase est d’ailleurs suivie d’un schéma du noeud biorroméen où Lacan fait l’effort de situer topologiquement la place du phallus par rapport à celle de l’objet a. Il s’agit de coincer un point central comme s’exprime Lacan, pour définir cet objet a. Si, au moment de se sentir réduit à ce corps comme reste, on éprouve un affect d’angoisse, on comprend, comme l’évoquait Freud, que l’on peut s’en défendre par un refus. Mais la démarche de Lacan ne réduit pas l’affect d’angoisse à la statique d’un signal. Au contraire, en faisant de l’angoisse, un moment logique, qui peut être « élidé » mais qui doit toujours être reconstruit, Lacan nous reconduit à ce point, qui « se situe ailleurs dans le corps », pour prendre en compte une jouissance sans laquelle le nouage du symptôme, propre à chacun, ne pourrait trouver sa consistance.
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