H. CASTANET: La poésie comme sinthome


Le poète Christian Prigent – né en 1945, plus de 35 livres publiés en 35 ans – a une thèse forte à propos de la poésie, voire plus largement de la littérature : elle est symptôme. La remarque peut surprendre. Déplions-la. Par exemple dans À quoi bon encore des poètes ? (1994), Prigent répond à cette question : qu’est-ce qui pousse à écrire ? La réponse se décline en quatre scansions :
1 – « [...] l’expérience que la vie non écrite (non symbolisée personnellement) est une vie misérable, une vie soumise au parler faux
2 – [...] le constat que la langue de tous n’est celle de personne. Reste donc à “ trouver une langue ” pour verbaliser l’intime [...]
3 – le savoir que la langue, qui nous fait hommes, nous délivre du monde en prétendant nous le livrer [...] la “ poésie ” est le lieu névralgique d’exposition et de traitement de cette contradiction qui structure le parlant [...]
4 – [...] l’expérience que nous faisons du discontinu des temps et des choses. »

Le symptôme qu’est la poésie (la littérature) tient à cette structure de l’être parlant, au joint de cette contradiction. Il précise (en 2004) : « Si l’on s’entend sur le fait que la manie poétique fait symptôme de quelque chose qui ne peut accéder à la visibilité que si justement il y a la littérature, il faut bien s’interroger sur ce qu’il en est de ce quelque chose dont la littérature serait le symptôme. » Suit la définition : « La littérature [...] est le mode de symbolisation de ce qui reste quand les discours positivés (les discours religieux, éthiques, politiques, scientifiques) ont épuisé leurs effets [...]. Pour moi, la littérature est un effort de symbolisation de ce reste ou de ce négatif de la nomination. »

Cette question, Prigent lui donne corps dans son œuvre justement à propos du... corps. Ainsi dans L’Âme (2000) et dans Le professeur (1999).

L’âme et ses bouts de corps
Qu’est-ce qu’un corps, qu’est-ce qu’un appareillage qui noue le corps et le mot voire l’image ?

D’abord, Prigent sait le poids du concept, du mot qui ne renonce pas, en raison, à mordre sur le réel. Prigent produit un savoir sur ce qu’est écrire – un savoir critique, théorique. Dans une conférence, datée de 1998, et sous-titrée « Thèses sur la poétique », il définit la poésie comme « la symbolisation paradoxale d’un trou ». Effectivement, voilà une thèse affirmée et qui, d’emblée, sort son propos de l’idéalisme ambiant qui a toujours et encore cours à propos de la langue et de l’écriture réduites à des semblants de pacotille. Ce trou, à la suite de J. Lacan, et notamment de la fin de son enseignement (années 1970-1980), Prigent l’appelle « réel » en tant qu’il commence « là où le sens s’arrête ». Cette citation de Lacan n’est pas de circonstance ; il en fait, notamment, une manière d’interpréter la formule connue de Mallarmé « une fleur [...] l’absente de tout bouquet ». Prigent le confie : « Comme bien d’autres, je suis allé chercher dans les textes psychanalytiques un savoir “ objectif ” (ou cru tel) susceptible de m’aider à sortir de l’ignorance qui est souvent le fait des littérateurs sur ce qui pourtant constitue le matériau même de leurs opérations de langue. Pour faire vite : le clivage du sujet, sa dette au signifiant, la dictée de l’appareil pulsionnel, l’effet de vérité du lapsus, la signifiance de l’acte (verbal) manqué, etc., étaient autant d’outils pour évacuer la position spontanément “ lyrique ” (la plénitude du sujet et l’expressivité sensible) et son envers “ formaliste ” (les jeux de langage immunisés de la pression de la subjectivité) – qui constituent les deux faces de la monnaie dont la poésie fait le plus souvent son commerce. J’ajoute que Freud et Lacan, rendant compte du fait pulsionnel d’une part, des effets de signifiant d’autre part, aidaient à sortir de l’impensé d’une position spontanément post-surréaliste [...] en donnant congé à une conception de l’inconscient comme réservoir d’images, de figures étranges, de dessins fantasmatiques et comme site de réconciliation avec le monde (“ l’enfance ”, “ la femme ”, le “ merveilleux ”, etc.) : le “ point sublime ” dont rêvait Breton. »
Cette longue remarque est importante. Elle détonne avec la génération des jeunes poètes pour lesquels les bulles des bandes dessinées sont (presque) l’équivalent des concepts. Elle affirme qu’il y a un savoir sur la langue, que la langue est chose sérieuse, qu’il y a une « motérialité » (Lacan) de la chose dite ou écrite. Prigent le dit directement : « Un peu de travail de pensée s’est fait sur la base de ce savoir. Bien sûr ce ne sont ni le savoir ni la pensée qui font la poésie. Mais le manque de savoir et la frivolité de la pensée peuvent frapper la poésie d’anachronisme et d’insignifiance. »
Ensuite, Christian Prigent est poète parce que de ce savoir conceptuel il tire des conséquences pour l’écriture poétique. Il n’écrit pas pour illustrer des concepts. Il n’écrit pas pour autant pour en finir avec les concepts. Il écrit pour s’affronter à la langue avec la langue elle-même. La langue n’est pas vaincue, détruite, annulée au profit d’un en deçà ou d’un au-delà du mot. La langue est travaillée, bricolée, triturée, jamais réduite à son non-lieu. Cet affrontement avec la langue a des effets – des effets de sujet. Et c’est par la langue que ces effets sont consignés. Mais à produire ces effets de sujet, restes réels de toute opération sur et avec la langue, la langue a bougé, elle n’est plus tout à fait la même. « L’écriture donc est une trace où se lit un effet de langage », comme dit Lacan ; voilà ce que n’ignore pas Prigent, voilà ce à quoi il se soumet.
Si l’âme est bien « ce qui fait que ça fonctionne » comme le propose Lacan, alors se saisit en quoi et comment à se réduire à un trou actif, agissant même, cette âme ne laisse pas tranquille le poète : elle interroge « ce qu’on pense à propos du corps » (Lacan) – ce corps saisi comme sexué par notre poète. Du reste en même temps que L’Âme, Prigent publie son pendant (= le Corps) Le professeur. Ce dernier ouvrage est un récit pornographique voire obscène où inlassablement s’écrit l’impossible du rapport sexuel dans une multitude de pratiques charnelles qui tentent, par tous les orifices, d’apparier les corps du professeur et de la jeune élève. Prigent précise ce qu’il rencontre et que le travail d’écriture aura non pas à dire, mais à se laisser causer par lui : la sexualité. « Le poète que j’essaie d’être à affaire surtout, dans ses fictions comme dans ses poèmes, à la question sexuelle. De même la psychanalyse. Mais, dans la pratique (la “ vie ”, disons), nous passons tous des compromis naïfs, irraisonnés, lourdement extatiques (et souvent douloureux) avec la misère sexuelle, avec les ruses du désir, avec la dictée du fantasme. Le savoir psychanalytique, entre autres, nous aide à mettre tout cela un peu à distance. Mais la fiction ne répète pas le savoir théorique (elle n’en est jamais l’illustration simple). Elle part de “ l’affection ” et du “ présent ”, pour reprendre le vocabulaire de Rimbaud. Elle traite de ce dont l’expérience du présent nous affecte, de ce à quoi elle nous affecte et de l’amour ambivalent que nous vouons à cette affectation. Elle travaille à partir de cette expérience. C’est-à-dire qu’elle œuvre à partir de et dans le non-savoir. La fiction creuse dans le réel – imprenable (par le savoir théorique aussi bien). Elle se meut dans et à partir de la naïveté, d’autant plus éperdument dupe qu’elle sait l’errance du non-dupe au regard des louvoiements de l’expérience et de l’inadéquation des formules symboliques à l’intimité toujours ambivalente de la sensation des “ choses ” (des choses du sexuel en particulier). Faire “ fiction ” c’est peut-être raconter ça : cet échouage du leurre. Ce qui suppose la mise en scène du leurre : par exemple le fantasme d’appariement, de rapport réussi, de fusion. En poésie, ce fantasme peut passer (passe souvent) par la mise en scène de l’idylle accomplie, de l’extase amoureuse, du coït ininterrompu avec les choses, les corps, les êtres. Parce que ce rêve est sans doute de même nature que celui qui fonde une part essentielle de la littérature : un rêve d’adéquation des mots aux choses et d’alliance avec le monde dans l’unisson du symbolique. Il n’y a pas de littérature, sans doute, sans cette naïveté. Ni de grande littérature sans sa mise à distance cruelle. Il faut les deux – et dans le même geste. Et là surgit la question des “ genres ” (c’est-à-dire des postures d’énonciation). Par exemple ce qu’il peut y avoir de “ naïf ” dans la pornographie étalée de mon livre Le professeur tient bien sûr d’une part à la difficulté qu’a eue ce récit à s’arracher à l’expérience strictement biographique qu’il transcrit ; mais elle tient d’autre part (et sans doute tout autant) au “ genre ” (la convention narrative et, en l’occurrence, les codes du roman pornographique).
Autrement dit, pour faire vite, c’est la convention narrative (pornographique ou pas) qui est en soi une naïveté, la forme littérairement générique de la naïveté. En tout cas quand elle accepte le code sans le carnavaliser dialogiquement et comiquement [...] »
Christian Prigent, à se saisir de ses deux livres L’Âme et Le professeur, l’âme et le corps, fait œuvre de grand poète non point seulement parce qu’il devance le psychanalyste, mais parce qu’il produit un savoir sur le nouage du corps et de l’âme lors de la rencontre sexuelle. Mais quel est ce savoir réduit à une proposition ? Que l’âme est un des noms de la cause et qu’à s’immiscer au creux des chairs qu’elle fait corps, le rapport sexuel est désormais impossible. Le corps pourrit et tout à la fois est désirant parce que l’âme : L’âme, disait Lacan, est « l’identité supposée » du corps. La poésie de Prigent nous démontre précisément en quoi cette identité n’est que supposée, vraiment que supposée, désespérément que supposée. C’est à ce titre qu’elle enseigne.
L’âme est donc le nom de ce sinthome qui fait que la poésie, prise à la lettre, a encore de beaux jours...
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Ch. Prigent :
Ne me faites pas dire ce que je n’écris pas, (entretiens avec H. Castanet), Cadex éditions.
À quoi bon encore des poètes ? P.O.L.
L’Âme, P.O.L.
Le professeur, Al Dante.
Une erreur de la nature, P.O.L.

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