J.RUFF : Pas de ternaire sans quaternaire


Le point de départ de mon travail se trouve dans le fait que Lacan prend cette référence des trois passions dans le Bouddhisme. Il le dit explicitement en 1953, dans “ Fonction et Champ de la parole et du langage ” (1).
On peut s'en étonner. En effet, le retour à Freud, prôné par Lacan, pourrait impliquer une mise à distance, très freudienne, de la pensée orientale qui avait plutôt les faveurs de Jung. Mais le retour à Freud peut s'entendre aussi comme retour à l'analyse de la religion sous toutes ses formes, donc du Bouddhisme, même si celui-ci a un statut particulier. En effet, pour Freud, la religion comporte une part de vérité refoulée qui met en relief la fonction paternelle. Peut être que le Bouddhisme rend moins lisible cette référence au père. Freud n'en avait retenu que le Nirvana et le sentiment océanique, et semblait, dans ce cas, faire un amalgame entre Bouddhisme et Hindouisme. Ne pourrait on pas dire alors que le Bouddhisme recèle une vérité refoulée par Freud dans la mesure où elle ne cadrerait pas avec sa lecture du Nom du père ? Mais une autre question peut surgir :quel rapport entre le Bouddhisme et le structuralisme ? En effet, à la même époque, en 1955, Lévi Strauss termine Tristes Tropiques par l'éloge du Bouddhisme(2). Pour aller vite sur ce point, il suffit de s'orienter à partir des remarques de Lacan dans les Ecrits (3), pour entendre que le Bouddhisme auquel il se réfère n'est pas celui de Lévi Strauss.
Celui de Lévi Strauss serait, comme toute religion, une dénégation de la vérité comme cause et il cadrerait avec son structuralisme. Ce qui est donc intéressant, c'est que le Bouddhisme dans ses orientations permet de démarquer deux constructions de ce qu'on peut appeler une structure. Le Bouddhisme de Lacan est en fait celui de la Chine et du Japon, celui qui s'est démarqué de l'Inde. Il comporte cette attention très spéciale à la logique, au langage et à ses impasses. C'est ainsi qu'il faut souligner cette place très particulière du Zen, dès l'ouverture du séminaire de 1953, et qui revient régulièrement tout au long de son enseignement.
Quelle est donc cette référence aux trois passions bouddhistes ? Je suis parti d'une peinture très connue et classique dans le tantrisme : c'est ce qu'on appelle “ la roue de l'existence ” (4). Je dis classique pour rappeler que Jung la mentionne dès(5) 1930 et en fait différents textes avant 1950. Je pense que Lacan, qui avait, comme on sait, rencontré Jung et pas Freud, devait en avoir connaissance.
“ La roue de l'existence ” est tenue par les griffes d'un démon gigantesque assimilé au dieu de la mort. Au centre de cette roue figurent trois animaux, nos trois passions : le coq pour l'amour, le serpent pour la haine, le porc pour l'ignorance. Ce moyeu passionnel est l'axe autour duquel tourne l'existence avec ses différentes manifestations. Je voudrais insister sur un cercle qui se trouve concentrique à ce moyeu passionnel et le cadre. 11 comporte la figuration, sur la moitié gauche de cette couronne, d'êtres qui s'élèvent alors que sur la moitié droite des êtres chutent, précipités par des démons. Élévation et chute pourraient se succéder sans fin s'il n'y avait pas, porté sur cette représentation, un mince filet blanc qui s'ombilique sur la zone de partage et qui marque une issue possible pour les êtres qui montent. Ce mince filet de couleur blanche est en fait un chemin qui s'agrandit et qui va vers la gauche où se trouve toujours une représentation de Bouddha. Ce qui peut nous intéresser ici, c'est que la place du Bouddha, comme issue à l'enfer du désir, est représentée souvent par une autre roue comportant des rayons qui sont le multiple de quatre. Donc deux cercles, dont l'un, celui de la roue de l'existence est constitué par le ternaire passionnel, et un autre, quaternaire auquel on accède, en sortant du précédent, en un point où se fait une vacillation dans la position des sujets.
Qu'en fait Lacan ? On s'imagine d'abord bien ce qu'en a fait Jung, tout englué qu'il est dans le symbolisme des figures et des nombres(6) . Il repère, pourtant, à juste titre, un passage entre la trinité et la quaternité dans le déplacement d'une roue à l'autre. Mais c'est là qu'on peut, une fois de plus, goûter la fécondité de la rigueur lacanienne. Parti avec le point d'Archimède qu'est l'inconscient structuré comme un langage, il soulève la chape d'obscurantisme propre à toutes traditions. Car quoiqu'en pense Jung, la trinité ou la quaternité archétypique attendait qu'on la délivre dans un discours marqué par la raison après Freud, c'est à-dire celle qui prend ses bases dans la science galiléenne. Les ternaires et les quaternaires de Lacan ne sont pas le symbolisme des nombres qui reste une rêverie de la structure. Car l'enjeu, qu'il faut avoir à l'esprit, porte sur la question fondamentale de la libido. En effet si Jung collectionne les symboles substantifiés pour un sujet des profondeurs, c'est pour mettre en place une libido unique, comme “ énergie psychique ”, qui bourgeonne en métamorphoses classifiables. Au contraire le ternaire, propre au langage, celui où un signifiant représente un sujet pour un autre signifiant, permet une libido, une jouissance par la signification du phallus qui est constitutive d'une réalité psychique. Seulement voilà, cette réalité jouissive est stable. Elle vacille quand s'entr'ouve ce sur quoi n’avait pas compté ou, comme on dit, ce qui comptait pour rien. Ce moment du quaternaire n'est donc pas une métamorphose, c'est une rupture, une passe vers une autre construction, un changement de roue pour reprendre la métaphore bouddhiste.
Si cette référence donc est en ouverture du séminaire de 1953, c'est que la suite de l'enseignement de Lacan peut aussi se lire comme l'élaboration de cette référence. En somme il y a une réponse bouddhiste qui est d'avant la naissance de la psychanalyse, mais nous ne sommes plus dans le contexte culturel qui a élaboré cette réponse. Lacan reconnaît dans son Séminaire Encore (7)qu'à toutes époques il y a des “ trucs ”. Le truc de la civilisation marquée par la science est l'invention freudienne, la psychanalyse. La technique freudienne n'a pas recours aux pratiques traditionnelles du court circuit de la parole, par l'isolation, le silence ou les pratiques du corps. La règle fondamentale est celle du circuit le plus long, celui de la patience du signifiant qui installe néanmoins le sujet, inéluctablement, dans ces mêmes passions fondamentales. Qu'en est il alors de cette place hors de la roue du désir, là où le Bouddhisme installe l'état de Bouddha ? En somme, dans le contexte de l'expérience analytique, qu'est ce qu'un psychanalyste comme étant à la place d'une issue supposée ? S'il a pu, dans son analyse, cerner la logique de ses passions et apporter une passe à ses impasses, qu'en est il désormais de ses passions ? Comment peut on entendre, dans un registre, disons, de construction ternaire, ce qu'il en serait du registre quaternaire ?
Attachons nous donc à ce début d'élaboration de 1953. Lacan transcrit cette roue en un dièdre à six faces(8) . En somme deux pyramides collées par une base commune que Lacan nomme la surface du réel. Cette base dégage une pyramide du dessous et une pyramide du dessus. Celle du dessus est produite par le symbolique qui permet un creux, un trou par lequel des franchissements sont possibles. C'est donc la pyramide du dessus, celle qui s'élabore par la parole, qui nous intéresse. Elle comporte les dimensions du symbolique, de l'imaginaire et du réel. Lacan nous indique que si ces dimensions sont trois c'est la condition indispensable pour un solide. Cette pyramide produite par la parole doit permettre une révélation de l'être, une réalisation de l'être. Elle comporte trois arêtes passionnelles qui délimitent trois grandes faces
de la fonction de la parole : Verdrangung, Verdichtung et Verneinung. Voilà donc le départ solide d'une architecture transférentielle inaugurale qui pose les différentes facettes du ternaire. Pourtant cet édifice qui prend ses matériaux dans les signifiants de la parole est un monument de tromperie, de méprise, d'erreur, de mensonge, en somme un rejet monumental et solidifié de la vérité. C'est en effet le transfert comme obstacle. En fait la révélation de l'être doit passer par ce plan qui est celui du manque à être. L'inertie du moyeu de la roue de l'existence Bouddhiste se fait ici entendre dans la pierre, dans la pétrification qui fait, de tout édifice, une présentification de la douleur. Lacan a d'ailleurs une très belle page là dessus, sur la douleur de la pétrification, dans le séminaire sur l'Ethique (9). En effet, Lacan a souvent fait entendre par le biais d'un autre monument, la sépulture, le rapport du sujet au signifiant qui le mortifie. Le sujet est un mort qui s'ignore. Cette ignorance est liée au sujet comme effet du signifiant. Le sujet voudrait reposer en paix sous la voûte du point idéal que forme le sommet de la pyramide. En fait il berce son regard de là où il s'aime. Il veut s'abriter sous la coupole que forme le tracé du graphe inférieur du désir, que Lacan élabore en 1960. Le sujet ne peut entendre la vie que porte la mort, ou encore la vérité que sa parole rejette. Comment construire alors ce mince filet ou passage qui fait sortir de cette roue de l'existence entendue ici dans l'inertie volumineuse ? C'est à nouveau dans le langage et les lois du signifiant que se trouve la clé. Ces passions sont, en effet, celles du signifiant. Or le signifiant porte la marque du négatif, il est la présence d'une absence. Il opère un vidage de jouissance au sens où toute présence est échangée en signifiant. Cette opération produit un sentiment de réalité lié au désinvestissement d'une libido comptabilisée. C'est cette solidité pyramidale. Tout ce qui pourrait faire intrusion semble mis hors-jeu signifiant. On comprend donc que les passions soient une modalité d'appréhension du temps sous la forme d'une attente, d'un espoir sous la forme d'une demande de fermeture idéale de l'Inconscient. Mais cette pyramide passionnelle est la construction d'une manœuvre pour conjurer le retour d'une vérité en souffrance. Ce qu'il y a de remarquable c'est que la parole construit sans le savoir les limites de sa propre tromperie. Comment pourrait on en effet briser un solide s'il était vraiment plein ? 11 y a une limite, un arrêt à cette négativation du signifiant et cette limite se manifeste de l'intérieur : c'est la castration. La rencontre avec le psychanalyste, comme l'appréhension aiguë de sa présence, dont nous parle Lacan à plusieurs reprises dans ce séminaire, est un des phénomènes de cette logique interne, qui subvertit l'opposition traditionnelle de l'intérieur et de l'extérieur. Le retour du refoulé obéit d'ailleurs à cette même logique. Qu'il y ait donc un arrêt dans la négativation propre à la logique du signifiant, qui fait la passion du sujet, implique bien que le point central de la démonstration porte sur la négation, sur ce qui pourrait nier cette négation propre au signifiant. Lacan s'avance dans cette question en 1953, avec le vocabulaire d'Heidegger. En effet, en disant que “ ce trou dans le réel, selon la façon dont on l'envisage, s'appelle l'être ou le néant (10)” , il ne fait que reprendre cette thèse de “ Qu'est ce que la métaphysique ? ” de 1938 où Heidegger distingue deux modes de négation. En somme, si l'être se manifeste par le manque à être, par la tromperie, par un non à la vérité, que le noyau hystérique de toute névrose atteste, le manque à être produit dans la cure une négativation plus fondamentale qui est sa cause. La négativation du signifiant se heurte à quelque chose, un rien, comme le silence du psychanalyste, qui ne peut pas être éternellement effacé par le signifiant et qui finit par être pris en compte. Lacan dans sa Proposition de 1967 soulignera 1'importance qu'il y a de distinguer le vide et le rien, ceci au moment où il parle de la passe en faisant entendre d'autres distinctions comme celle du savoir et de la vérité, du signifiant et de la lettre.
Le séminaire de 1953 dégage donc un champ opératoire où c'est la lettre, I'écrit qui va prendre une place déterminante. En effet dans ces moments où la passion du signifiant rencontre l'Unheimlich, dans ces moments de bord, l'élaboration par les lettres, et l'objet “ a ” vont permettre un tracé plus rigoureux de ce passage qui est l'enjeu d'une psychanalyse.
On peut donc mieux entendre maintenant les deux valeurs des passions suivant qu'on les considère dans la pyramide de départ ou dans celle qui semble s'ouvrir, mais inversée, à partir du sommet troué, en constituant un étrange sablier.
Ces passions sont en effet différentes suivant qu'elles se situent en deçà de la castration dans la pyramide de l'Idéal du moi ou dans l'au delà de la traversée de ce qui l'obturait, le fantasme. Peut-être pourrait on porter un “ moins ” ou un “ plus ” suivant que l'on se place du côté de la passion du signifiant ou de la passion de la lettre, du côté du vide ou du rien, de la pyramide du dessous ou de celle inversée du dessus. Dans ce séminaire de 1953, Lacan nous fait entendre que l'amour, la haine et l'ignorance constituent une carrière sans limite. Sans limites en effet s'il n'y avait pas, dans une psychanalyse, la rencontre avec le désir du psychanalyste. Mais le désir du psychanalyste n'a t il pas aussi ses facettes passionnelles qui ne sont pourtant pas fondées sur la même logique que celle de l'analysant ? Lacan parle à propos du psychanalyste du don actif de son amour qui porte sur l'être dans sa particularité. Cet amour comme don n'est donc pas du même registre que celui de l'amour comme captivation imaginaire.
Peut on dire alors qu'il y a aussi une haine côté analyste ? Le terme n'est pas employé par Lacan, qui préfère indiquer la place d'une limite à cet amour comme don. En effet le psychanalyste ne peut pas laisser aller trop loin un sujet dans la trahison de lui-même. Ceci vient donc nuancer cette indication d'un “ amour sans limite ” dont il parlera pourtant à la fin du Séminaire Xl. De même l'ignorance, côté analysant, n'est pas du même ordre côté analyste. C'est un point qu'il reprendra dans le séminaire Encore.
Que dire donc pour conclure sinon qu'une fois de plus nous voilà presque avec une réponse relativement élaborée ? En fait cette réponse produit à nouveau des questions dont celle à la fin du Séminaire Xl: “ Comment un sujet qui a traversé le fantasme radical peut il vivre la pulsion ? ” .(11) 1) Écrits p. 309
2)Tristes Tropiques p. 476 sq Plon Terre humaine 1955
3)Écrits p. 874
4)Blofeld J. Le bouddhisme tantrique du Tibet, p. 137 sq. Seuil 1976
5)Jung C.G., Psychologie et orientalisme A propos de la symbolique des mandalas.1930 Albin Michel 1985
6)Jung Psychologie du transfert. Chapitre I par exemple p. 61 sq Albin Michel 1980
7)Encore p. 104
8)Séminaire I Les écrits techniques de Freud p. 297
9)p. 74
10)idem p. 297
11)p. 246
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