S. PERAZZI: La question des standards


La question des standards (qu¹un travail récent de l¹Ecole propose de nommer
au singulier LE STANDARD, proposition à laquelle j¹adhère tout à fait m¹a
incitée à consulter le texte que la SPP diffusé sur Internet sous le titre «
Qui est psychanalyste ? ». J¹en ai extrait certains passages dont je
souligne les points qui m¹ont paru essentiels.

« La complexité des phénomènes propres au processus analytique, l'intensité
émotionnelle des expériences actualisées par le transfert, la précision des
conditions qui confèrent son pouvoir de vérité à l'interprétation,
expliquent pourquoi la cure analytique doit se dérouler dans un cadre défini
et intangible.
1. La cure dure plusieurs années, en fonction même de la consistance de son
projet. Sa durée ne peut être déterminée a priori, puisque son avancée
dépend, avant tout, du cheminement de l'analysant. Cette durée indéfinie
implique une temporalité conforme à la liberté offerte aux mouvements
psychiques.
2. Le cadre optimal est constitué par trois ou quatre séances hebdomadaires
régulières, de durée longue et fixe. Il est essentiel pour l'élaboration
interprétative du transfert que rien de ce que le patient dit sous l'égide
de la règle fondamentale ne trouve, de la part de l'analyste, une réponse en
acte (comme la levée de la séance ou tout autre modification de cadre).



TELLE EST DONC LA DEFINITION DU STANDARD POUR LA SPP.

ILS POURSUIVENT :

« Le paiement et son mode font partie du cadreŠ»
« Il convient d'y adjoindre le classique dispositif : le patient est allongé
sur le divan, l'analyste assis derrière lui, hors de sa vue. Cette
disposition vise à favoriser chez les deux protagonistes le déploiement de
modes d'activité psychique régressifs, propices à l'investigation de
l'inconscient. Cadre et processus réalisent les conditions optimales pour
que le patient soit en mesure de se saisir de la tâche qui lui est proposée,
et que résume la règle fondamentale : prêter attention à ce qui se passe en
lui, à ce qui lui vient à l'esprit, et le dire même si cela lui paraît
futile, absurde, déplaisant pour lui-même ou celui qui l'écouteŠ
- Mais cette expérience ne peut advenir que si l'analyste exerce pleinement
sa fonction :
1. Celle-ci suppose, d'abord, un respect tout particulier de la personne du
patient, du secret de la cure, des contraintes du cadre, à la mesure même de
ce que l'analysant est amené à livrer du plus intime et du plus vulnérable
de lui-même.
2. Mais, bien sûr, la fonction de l'analyste relève d'attendus techniques :
- la neutralité bienveillante décrit la façon dont l'analyste accueille le
discours du patient, quelle qu'en soit la teneur : elle sous-tend la
possibilité même, pour le patient, de se fier à la règle pour ne pas exclure
de son dire les mouvements qui lui sembleraient pouvoir provoquer
réprobation, séduction, etc.
- Plus profondément, le retrait, la réserve souvent silencieuse de
l'analyste le détachent des rôles ordinaires (guide, savant, etc.,) pour
contribuer à l'émergence d'un champ relationnel spécifique, où se déploie le
processus transférentiel.
- Enfin, cette attitude de l'analyste renvoie à la position intérieure que
la règle lui impartit : celle d'une écoute également flottante, s'exerçant
par delà les significations et références ordinaires présentes dans le
discours du patient. Cette écoute s'accompagne d'une élaboration psychique
largement inconsciente, où s'esquissent des lignes de force significatives,
nées de la rencontre même.
- Cette élaboration est la condition pour que surgissent, au moment
opportun, des constructions ou interprétations singulières et, de ce fait
virtuellement efficaces. »

LE STANDARD N¹EST PAS UN CONCEPT INTRODUIT PAR FREUD.

S¹il expose sa pratique dans les Écrits techniques ("Conseils aux
médecins"), il y signale qu¹il voyait ses patients une heure par jour, six
jours par semaine.
De plus, il ne se laissait pas toujours contraindre par ces impératifs et la
preuve en est donnée dans l¹analyse de l¹Homme aux rats.

L¹Homme aux rats est une mine pour ce qui concerne la technique freudienne.
D¹abord parce que nous avons trois textes qui s¹y réfèrent :
Celui des Minutes de la Société psychanalytique de Vienne où Freud fait part
pour la première fois du cas.
Les Cinq Psychanalyses dont il est l¹une d¹elles avec Dora, l¹Homme aux
loups, le petit Hans et Schreber.
Mais surtout les notes de Freud concernant le cas, les seules qu¹il n¹ait
pas détruites, qui sont publiées sous le titre L¹homme aux rats, journal
d¹une analyse.
Freud y rapporte une séance à laquelle l¹homme aux rats arrive de fort
mauvaise humeur; il y a une chose qu¹il n¹arrive pas à dire à Freud car elle
concerne le transfert, qu¹il pense que Freud ne pourra pas le tolérer et le
mettra à la porte ; je cite la page 151 :
« C'est seulement au bout de quarante minutes de lutte, il me semble, et une
fois que je lui révèle le motif qu'il a de se venger de moi, et que je lui
démontre qu'en refusant de m'en parler et en abandonnant le traitement il se
vengerait de moi encore plus maladroitement qu'en me parlant, qu'il laisse
entendre qu'il s'agit de ma fille. Là-dessus le temps de la séance est
terminé.
Et c'est encore assez difficile. Après une lutte il assure que mon
affirmation d'après laquelle je ramènerais tout à lui-même ressemble bien à
une angoisse de ma part ; et il livre la première de ses représentations.»
Le temps de la séance a beau être terminé, la séance ne l¹est pas ! C¹est ce
que Freud nous indique là en toutes lettres !


D¹autres variantes techniques sont aussi discutées dans les Minutes et
notamment la « Psychanalyse active » :
Dans les Minutes (Vol 2 p. 282) Freud intervient à propos d¹un cas rapporté
par Fritz Wittels où la résistance est particulièrement manifeste : « Le
patient en question est un homme qui a sexualisé la pensée même ; l¹accent
est passé du contenu de la pensée à l¹acte de penser ; c¹est la raison pour
laquelle il lui plaît tant d¹être en analyseŠ », donnant ici une indication
sur ce que peut signifier jouir de l'analyse.
Il poursuit : « La thérapie générale des cas qui présentent de telles
difficultés est la suivante : on ne peut rien faire d¹autre que d¹user
d'autant de patience que nécessaire jusqu¹à ce que le transfert soit devenu
une force ; chez les personnes à qui le destin n¹a jamais fait
particulièrement mal, il faut se servir d¹un moyen spécial : il faut essayer
de jouer le destin dans leur vie. Assuré du puissant transfert, on doit
soudain les menacer de les priver de l¹amour, ce qui a pour effet de
déchaîner les affects. »

« Jouer le destin dans leur vie" en les menaçant de les priver d¹amour, on
est bien loin du respect absolu du cadre intangible où aucune réponse en
acte n¹est autorisée de la part de l¹analyste, comme le texte de la SPP le
formule.
Un autre exemple des interventions de Freud est donné par l¹Homme aux loups,
dont il fixe arbitrairement la fin de la cure à une date déterminée ;
l¹évolution malheureuse de ce cas a peut-être contribué au rejet de la
position « active » de Freud.

MAIS QUE PRÉCONISE DONC FREUD COMME RÈGLE DE PRATIQUE ?



Jones[1] <#_ftn1> reproduit une lettre écrite par le père de la psychanalyse
le 4 janvier 1928 où il félicite Ferenczi d'un article que celui-ci venait
d'écrire sur la technique[2] <#_ftn2> :

« Š les conseils sur la technique que j'ai écrits il y a longtemps ont
essentiellement un caractère négatif. J'ai considéré qu'il fallait avant
tout souligner ce que l'on ne devait pas faire et mettre en évidence les
tentations capables de contrarier l'analyse. J'ai négligé de parler de
toutes les choses positives qu'il faudrait faire et en ai laissé le soin au
"tact" dont aujourd'hui vous entreprenez l'étude. Il en résulta que les
analystes dociles ne saisirent pas l¹élasticité des règles que j'avais
formulées et qu'ils y obéissent comme si elles étaient tabous. Il convient
de réviser tout cela sans toutefois, il est vrai, supprimer les obligations
dont j'ai parlé.

ŠIl est évidemment impossible d'établir des règles de mesure. L'expérience
et la normalité de l'analyste lui permettront d'en décider. Mais quand on a
affaire à des débutants, il faut enlever son caractère mystique à la notion
de «tact« ».

L¹apport du plus-un de notre CAL nous a permis de remarquer que le terme
Takt en allemand a une double signification : comme en français il indique
une délicatesse, un doigté, qui comporte une note de bienséance ; mais c¹est
aussi un terme de musique signifiant rythme, cadence; c¹est donc le bon
rythme que doivent avoir les analystes. Ce terme de Takt avait d¹ailleurs
déjà été introduit par Freud dans le texte sur l¹analyse profane,
Laienanalyse, produit pour défendre Theodor Reik, l¹auteur du « Psychologue
surpris » qui avait succédé a Otto Rank comme secrétaire de la Société
psychanalytique de Vienne, et qui avait été accusé d¹exercice illégal de la
médecine[3] <#_ftn3> . Ce débat n'est-il pas toujours actuel ?

Freud y explique qu¹il faut pour délivrer les interprétations, attendre « le
moment opportun » ; c¹est ce terme qui a été repris dans le texte de la SPP.
Mais dit Freud, « à quoi reconnaît-on chaque fois le moment opportun? »
C¹est l¹affaire d¹un tact. Car le moment opportun renvoie à un terme de la
philosophie grecque le kairos répondant au surgissement d¹un effet de sens
dans un échange entre deux protagonistes. (Il n¹y a pas de kairos lorsqu¹on
devise avec soi-même). D¹un côté, être dans le rythme (de l¹inconscient?),
de l¹autre, l¹intersubjectivité.



MAIS QUE NOUS ENSEIGNE CE TRAVAIL SUR LE STANDARD ?



Nous n'avons pas ici pour but de critiquer la SPP, qui, certes se montre, de
fait, fort peu freudienne et ne donne aucune indication, dans son site
Internet, sur une fin éventuelle de la cure. Plutôt y est-il énoncé que
l¹analyse pour l¹analyste « se poursuit toute la vie ». Les lacaniens, en
effet, ne sont pas du tout non plus à l¹abri de la standardisation de leur
pratique.



La question porte donc sur ce qui est à l¹¦uvre pour justifier de telles
oppositions, d¹autant que cela n¹a pas été sans effet dans l¹histoire de la
psychanalyse : c¹est explicitement pour n'avoir pas observé le respect dû
aux standards que Lacan a été exclu de l¹IPA.

Or, il voulait faire en 1963 un séminaire sur les Noms-du-Père dont nous
savons qu'il a prononcé une seule leçon, le 20 novembre. Il y a souligné, à
de nombreuses reprises, l¹importance qu¹aurait eue ce séminaire, qu¹il ne le
ferait plus jamais, les psychanalystes ayant montré qu'ils n'étaient pas
prêts à entendre ce qu¹il avait à y direŠ
Lacan emploie à ce propos le terme religieux d'"excommunication" dans le
premier chapitre du Livre XI de son séminaire qu'il produira deux mois plus
tard à la place de ce séminaire non fait.
En effet, resté silencieux jusqu¹en janvier 1964, il répond à l¹invitation
de Louis Althusser et reprend la parole à l¹École Normale Supérieure surŠ
les fondements de la psychanalyse.
J.-A. Miller signale le fait qu¹il voulait adjoindre cette leçon unique au
Séminaire XI et que Lacan, après avoir accepté, s¹est ravisé. Dix ans après,
donc (puisque le livre XI a été édité en 1973), il n¹avait pas changé
d¹avis.
Mais pourquoi avoir repris sur « les fondements de la psychanalyse » ? Et
surtout, pourquoi avec ces quatre concepts-là : Inconscient, répétition,
transfert et pulsion ?
Il répond partiellement à la question dans le Compte-rendu fait en 1965 de
ce séminaire : « Notre exposé de cette année choisissait les quatre concepts
qui jouent dans cette subversion une fonction originante : l'inconscient, la
répétition, le transfert, la pulsion ‹ pour les redéfinir chacun et les
montrer noués par la topologie qui les soutient en une fonction commune. »
Effectivement, il choisit quatre concepts, pour leur « fonction originante »
et qu¹il dit noués topologiquement. Ils font partie des Noms-du-Père de la
psychanalyse. Lacan passe du Nom-du-Père aux Noms-du-Père, ceux de la
psychanalyse et à ce qui joue le rôle du Nom-du-Père. Passer du singulier au
pluriel, souligne J.-A. Miller, ce serait comme passer de la religion à la
science.


Lacan touchait donc dans sa leçon de 1963 au non analysé de Freud, au père
réel, et l¹enjeu de sa rupture avec l¹IPA semble bien être une conception
différente de l¹Inconscient. (L¹inconscient freudien et le nôtre est le
sous-titre de la leçon du Séminaire XI du 22 janvier 1964).
Pour la SPP (et l¹IPA) c¹est la montre, le cadre intangible, qui
représentent le réel; on comprend dès lors la nécessité que l¹analyste
n¹intervienne en rien pour les modifier; c¹est la conception d¹un
inconscient de la répétition, déjà là, à déchiffrer et où l¹Autre existe.

Ceci s¹oppose, comme J.-A. Miller l¹a pointé dans son cours, à un
Inconscient interprétation, non advenu, où l¹Autre n¹existe pas.

Ainsi donc, sous l¹aspect d¹une opposition technique, voire éthique, se
dévoile un traitement radicalement différent du réel en jeu dans la cure.
N¹en est-il pas de même dans toutes les scissions qui émaillent l¹histoire
de la psychanalyse depuis un siècle, des membres de la Société
psychanalytique de Vienne à nos jours ?





[1] Jones E., La vie et l'¦uvre de Freud, PUF, Paris, 19 , pp. 256/257.

[2] Ferenczi S., Die Elastizitat der psychoanalytischen Technik, Z., 192&,
XIV, P. 197.

[3] Freud S., La question de l'analyse profane, Gallimard, Paris, 1985,
p.89.
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