S. PERAZZI: La depression comme demande de consultation


Ce titre volontairement banal pour indiquer ce qu’il en est de la dimension de questionnement adressée par le patient qui se présente (interroger, questionner est un des sens de consulter), et aussi de l’emploi très galvaudé du terme de “dépression” dans son acception générale : elle peut aussi bien recouvrir une légère baisse de l’humeur qu’un authentique délire.
C’est souvent ainsi que se présente le “déprimé”, en proie à une interrogation sur une affection qu’il définit mal.

Qu'est-ce alors qui apparaît si on prend le temps de l’écouter?
D’abord la plainte, la plainte à laisser se développer , pas trop quand même , mais suffisamment pour avoir une idée de la structure (je ne développerais pas ici ce point pourtant capital).
Le patient vient aussi rarement de son propre chef, et là, il s’agit aussi de dresser l’oreille : par qui a-t-il été envoyé? pourquoi? que rapporte-t-il de ce qui lui a été dit?... toute ces informations seront très importantes dans le choix de l’offre à proposer par la suite.

En effet, au terme de ce ou de ces premiers entretiens, différentes offres sont possibles. J’en évoquerais quatre que j’ai a ma disposition non pas, bien sûr, pour dire ce qu’il y a à faire, mais ce que je fais en l’argumentant.
1) Les médicaments :
D’autres sont ici bien plus à même que moi d’en parler. Je dirais simplement qu’ils sont d’une aide précieuse, parfois indispensable; certains patients me sont adressés uniquement pour les prescrire par des collègues analystes non psychiatres.
2) L’hospitalisation en milieu psychiatrique :
Cela a été une longue pratique, tant en milieu hospitalier qu’en clinique; aujourd’hui, je la réserve aux psychotiques (d’où l’importance du repérage de la structure), lors de moments d’efflorescence délirante ou de rupture nécessaire avec le milieu familial. C’est une question de clientèle qui n’est pas sans rapport avec la pratique quasi exclusive de la psychanalyse.
Que dire alors des
3) Psychothérapies analytiques :
Elles me semblent pouvoir être situées dans l’après-coup d’entretiens préliminaires qui s'arrêtent au moment d’une amélioration transitoire que produit souvent la mise au travail de l’inconscient.
C’est une dimension qui peut être dite thérapeutique et certains patients s’en tiennent là, parfois provisoirement, mais pour d’autres, quand bien même leur demande aurait été de faire une analyse, leur désir, lui, n’y était pas.
Mais ce peut être aussi une résistance de l’analyste, et cela me permet d’introduire la dernière offre possible qui est celle que je développerais
4) La psychanalyse :
Si lors des premiers entretiens on laisse se développer la plainte, c’est aussi pour que puisse émerger quelque chose d’une demande. La question sera alors : est-il possible à partir de cette “dépression”, de dégager un symptôme? Et pas n’importe quel symptôme, un symptôme analytique, soit qui inclut l’analyste. Pour cela, il faut qu’il y ait du transfert.
En effet, la voie de l’analyse n’est pas celle de l’affect, mais celle du savoir; savoir inconscient comme il est toujours capital de le préciser. L’analyste est parfois peu “sympathique”, à savoir qu’il ne compatit pas à la souffrance d’autrui, qu’il ne « souffre pas avec » comme l’indique l’étymologie; mais pour cela il y a bien d’autres gens que lui.
Ce à quoi vise l’analyse, c’est, ce savoir inconscient, à l’articuler, comme on dit : articule!, dit plus clairement! Ce pourrait être à mon sens un des préceptes de l’analyse déduit de la règle fondamentale. Il ne suffit pas en effet de dire tout ce qui passe par la tête, de dire n’importe quoi, mais encore faut-il l’articuler.
Dans l’analyse, on aime le savoir en tant qu’il est supposé, supporté par un analyste que l’on suppose pouvoir répondre à une demande. On l’aime, ce savoir, parce qu'on s’imagine qu’il pourrait transformer le sujet. C’est d’ailleurs ce que peut demander celui ou celle qui s’adresse à l’analyste; mais une demande est faite pour que l’on s’y oppose, donc pas pour qu’on lui réponde oui, mais pas non plus pour qu’on lui réponde non!
Ce serait rester dans le même registre et en aucun cas permettre à cette demande de se développer et de pouvoir faire apparaître un désir; à l’analyste de lui permettre de se déplacer. Il ne s’agit toutefois pas que l’analyste ne fasse que des pas de côté, il lui faut aussi poser des actes, notamment l’offre d’une analyse.

Quelle place alors pour la dépression?
Ce n’est pas un concept analytique. Lacan préfère parler de tristesse qu’il range du côté des affects, soit d’un “savoir manqué”; il l’oppose au “gay sçavoir”, titre d’un ouvrage de Nietzsche que Lacan écrit là comme le faisaient les troubadours.
Il en parle même comme une “lâcheté morale”, ce qui peut surprendre, voire choquer; le terme de “lâcheté” est à prendre au sens de Spinoza qui implique le sujet comme sujet du choix, et “morale” au sens de l’éthique (donc dans son rapport avec la jouissance), l’éthique étant alors celle du “bien-dire”; le “bien-dire” consistant à mettre en résonance le signifiant et la jouissance (pas seulement le signifiant pour le signifiant) ou encore à cerner dans le savoir ce qui ne peut se dire. La “lâcheté morale” serait alors de ne pas considérer la part de jouissance que le sujet prend dans ce qui lui arrive.
Donc la tristesse comme en parle Lacan est une affaire de savoir, de savoir triste qui ne peut articuler signifiant et jouissance, la jouissance restant extérieure. (A l’extrême de cette disjonction, c’est la psychose.) La tristesse, c’est l’impuissance du savoir, le savoir manqué; à l’opposé, le “gay sçavoir”, ce n’est pas la toute puissance du savoir, c’est son impossible. Celui-là permet la conjonction du signifiant et de la jouissance par son extimité.

Ces notions, Lacan les réfèrent à la fin de l’analyse et à la passe, moment mais aussi dispositif, qui pointent le passage du psychanalysant à l’analyste. Effectivement, le problème qui se posera dans le cours de l’analyse et jusqu’à sa fin, c’est le fait qu’élaborer le savoir va permettre d’”éliminer” le transfert , on a même dit “liquider” avec toute sa connotation argotique! Mais il n’est pas sûr du tout qu’à la fin de l’analyse le transfert soit tout à fait mort, simplement il ne s’adressera plus à la personne de l’analyste qui sera laissé en plan mais au savoir lui-même, savoir inconscient là encore.Un analysant en fin d’analyse, qu’il soit passé à l’analyste ou pas, a à en savoir un bout sur sa structure, sur sa position de sujet.

Cela change des choses, beaucoup, pas toujours dans le sens d’une “guérison” comme elle était attendue, mais certainement dans celui d’une plus grande approche de son désir; cela peut tout à fait être la “guérison”, mais “par surcroît”; ce n’est pas le but de l’analyse, mais peut parfaitement en être l’effet.
En haut En bas