S. PERAZZI: Amour de transfert, désir de l'analyste


L’emploi de ces deux termes introduit d’emblée une dissymétrie : à l’analysant, l’amour, au psychanalyste, le désir.

“Rien ne nous permet de dénier à l’état amoureux, qui apparaît au cours de l’analyse, le caractère d’un amour “véritable” ”. C’est ce que découvre Freud à l’écoute des hystériques par l’aventure survenue à Breuer avec Anna O., balayant ainsi l’hypothèse que le transfert n’est que répétition de situations antérieures, c’est aussi ce qu’il a mis en évidence pour lui-même par sa correspondance avec Fliess.

En contrepoint se situe classiquement le “ contre-transfert ”, implication de l’analyste dans la situation de transfert, qui répond aux embarras de la fin de la cure; à cela, Lacan substituera le terme de “ désir de l’analyste ” mettant la résistance clairement du côté de l’analyste.

L’AMOUR DE TRANSFERT :

L’amour, comme le transfert, sont régis par l’identification du sujet à son image : “aimer, c’est vouloir être aimé”, c’est la dimension narcissique de l’amour.
Le terme de transfert, pour sa part, est à l’origine proche de transport (qui lui aussi a pris un sens figuré, on parle de transport amoureux), mais primitivement il est économique, c’est un terme de finance et de commerce se rapportant au transport de marchandises, il peut aussi désigner des mouvements de comptabilité.

Freud, en 1909 souligne qu’il n’est pas propre à l’analyse et se produit dans toutes les relations humaines, “la psychanalyse ne le crée donc pas; elle le dévoile seulement et s’en empare pour orienter le malade vers le but souhaité.”
C’est dans son maniement qu’il repère en 1915 , les obstacles les plus sérieux, pour tout psychanalyste débutant, dit-il, mais il semble bien que cela se poursuive, sauf à appliquer des recettes toutes faites, d’autant qu’il s’agit de traiter chaque cas comme un cas nouveau. Ces obstacles sont le fait de la résistance à l’oeuvre “afin d’entraver la marche de l’analyse et de mettre l’analyste en fâcheuse posture” ; on note là comment Freud qui prend pour exemple une patiente tombant amoureuse de son analyste, repère particulièrement l’aspect “ d’agent provocateur ” (terme qu’il cite en français) de la résistance et que ce transfert comme résistance survient comme agent du refoulement à un moment où se livreraient des éléments importants. Ceci permet d’argumenter la règle de l’abstinence qui laisse subsister le désir comme moteur du travail.
Il y a bien sûr, différentes modalités du transfert mais “ confiance ou méfiance n’ont que peu d’importance au regard des résistances qui protègent la névrose ” .

Lacan, lui, donne sa définition du transfert négatif et positif : positif, on a l’analyste à la bonne, négatif, on l’a à l’oeil. Ainsi le transfert négatif, s’il est bien “supporté”, dans tous les sens du terme, par les deux protagonistes et à condition qu’il ne soit pas trop important, favorise bien moins la résistance que le positif.

Quoi qu’il en soit, le transfert s’articule par une demande; cette demande contenant un objet, celui du fantasme; car entre le sujet et l’image, il y a un espace qui est celui d’une mise en scène dont le sujet se croit auteur : le fantasme. Mais ce dernier ne se situe pas que dans l’Imaginaire (déjà dans le schéma  le Réel qu’il appelle encore “réalité” est qualifié de “tenant-lieu du fantasme”); il constitue pour chacun sa fenêtre sur le Réel, le petit bout de la lorgnette, bien fixe et très rarement original même s’il est propre à chacun, grâce auquel le sujet entretient des rapports avec son objet pulsionnel. Il sera toutefois construit différemment dans la cure pour l’hystérique et pour l’obsessionnel.
C’est ce que Lacan reprendra sous la forme : “Le transfert, c’est la réalité de la mise en acte de l’Inconscient” . Ainsi, ce n’est pas tant la répétition de l’histoire du sujet qui est mise en jeu dans le transfert, mais la permanence des rapports du sujet et de l’objet, et la confrontation avec la réalité sexuelle.
Lacan met le transfert en algorithme dans la proposition de 67 et le mathème qui en ressort est celui dont il va faire le pivot du transfert : le sujet supposé savoir.

S ----------------® Sq
_______________
s (S1, S2, ...Sn)

On peut retenir de cette formule, que les signifiants dans l’inconscient situés sous la barre, n’ont, sauf pur hasard, rien à voir avec le signifiant S du sujet analyste avec son implication d’un signifiant quelconque Sq; si l’analyste est “nommable par un nom propre, ce n’est pas qu’il se distingue par le savoir” dit Lacan, “ du savoir supposé, il ne sait rien ”.
Si lors des premiers entretiens on laisse se développer la plainte, c’est pour que puisse émerger une demande. La question sera alors : est-il possible de dégager un symptôme? Et pas n’importe quel symptôme, un symptôme analytique, soit qui inclut l’analyste, ceci implique qu’il y ait du transfert.
En effet, la voie de l’analyse n’est pas celle de l’affect, mais celle du savoir; l’analyste ne compatit pas à la souffrance d’autrui, pour cela il y a bien d’autres gens que lui.
Dans l’analyse, on aime le savoir en tant qu’il est supposé, supporté par un analyste que l’on suppose pouvoir répondre à une demande. On l’aime, ce savoir, parce qu'on s’imagine qu’il pourrait transformer le sujet. C’est d’ailleurs ce que peut demander celui ou celle qui s’adresse à l’analyste : la demande d’analyse est faite à un sujet dont on pense “qu’il sait des choses sur vous et qu’il ne veut pas vous les dire”, dit une patiente.
C’est la face de tromperie de l’amour de transfert car il s’articule dans un effet d’aliénation du sujet à l’Autre. Dans ce processus d’aliénation signifiante, le sujet disparaît, d’où son effet de fermeture. “ Mon problème, c’est que je dois être bien ici; même quand ça se passe mal, je dois être mieux là qu’ailleurs ” dit une autre patiente.
De plus, cet algorithme est aussi bien détaché du psychanalysant qu’il n’enveloppe pas la personne du psychanalyste; formation tierce donc, c’est elle qui va fonctionner dans la cure. Il s’en dégage le signifiant du transfert, signifiant énigmatique pour l’analysant de son rapport avec la jouissance. S’il choisit le “ vouloir jouir ”, il n’y a pas d’entrée en analyse.
Ce à quoi vise l’analyse, c’est, ce savoir inconscient, à l’articuler, comme on dit : articule!, dit plus clairement! Ce pourrait être un des préceptes de l’analyse déduit de la règle fondamentale. Il ne suffit pas en effet de dire tout ce qui passe par la tête, de dire n’importe quoi, mais encore faut-il l’articuler.

Ceci est opérant pour le transfert dans la cure, mais qu’en est-il du Transfert en fin d’analyse ?

Si la psychanalyse est nécessaire à faire un analyste, elle n’est pas suffisante. Il y faut le renoncement à un savoir qui dirait toute la vérité; celle-ci ne servant que comme “bois de chauffage”.
Ce savoir, qui “ne pense, ni ne calcule, ni ne juge” travaille sans et parfois malgré l’analysant. C’est donc un savoir sans sujet. Il est très difficile d’admettre qu’un savoir puisse être sans sujet, et ce n’est pas pour rien que certaines écritures, des tables de la Loi au “Mané, thécel, pharés” du banquet de Balthazar, sont censées être écrites par le Tout Puissant, cela réinstaure un sujet supposé à ce savoir à déchiffrer. Ce qui s’est réduit dans l’analyse n’est donc pas le savoir, mais la supposition qu’il y avait à ce savoir un sujet. Cela porte un rude coup au transfert!
Pourtant ce transfert ne peut être “liquidé”, il y a un reste, et ce reste est le désir de l’analyste. Car la question demeure de ce qui peut bien pousser au terme de son parcours à aller occuper cette place, apparemment peu enviable, d’un objet destiné à être lâché. C’est dans l’espoir d’y répondre que Lacan a instauré la procédure de la passe afin d’essayer de logifier ce passage de l’analysant à l’analyste au-delà du particulier de chacun.

LE DESIR DU PSYCHANALYSTE :

va aller dans le sens opposé au transfert pour introduire une ouverture là où l’amour de transfert fait fermeture. Il va permettre une rectification subjective par rapport aux désirs parentaux, s’opposant à l’aliénation conséquente à l’effet de transfert.

Comment se manifeste-t-il?
Dans le Séminaire VIII, (1960-61), dans la partie qui commente le Banquet de Platon sur lequel Lacan reviendra à de nombreuses reprises, il pointe dès le premier chapitre l’atopia de Socrate : il n’est jamais où on l’attend. De plus Socrate, face à Agathon, se défend d’être plein, plein de savoir notamment, alors que c’est ce que lui suppose Alcibiade.

“Du “Trieb” de Freud et du désir du psychanalyste”, est un article des Écrits résumant un colloque à Rome de 1964 qui reprend certains éléments de ce séminaire sur le Transfert. Le désir y est institué par la création d’un manque réalisé par l’assomption de la castration et Lacan y reprend la position de Socrate et celle d’Alcibiade dans le Banquet de Platon. Il y énonce clairement, que dans l’analyse, ce qui opère, c’est le désir du psychanalyste. Le concept de sujet supposé savoir ne sera développé que plus tard, mais en apparaissent déjà les prémisses.
Pour Lacan, le sujet supposé savoir, c’est l’agalma socratique, la merveille qu’il est censé détenir. Rien dans la relation d’Alcibiade à Socrate ne renvoie au transfert comme répétition, mais uniquement à la supposition de savoir.
Socrate, d’ailleurs, se présente comme sachant quelque chose sur l’amour, c’est la seule chose dit-il qu’il sache. “Il sait reconnaître infailliblement là où il le rencontre, où est l’amant et où est l’aimé.” C’est là le secret de Socrate; c’est dans ce sens que Lacan en fait un précurseur de l’analyse; déjà pourrait-on dire parce qu’il ne se prend pas pour tel, mais qu’il fait une authentique interprétation à Alcibiade, en le renvoyant à son amour, non pas pour lui, Socrate, mais pour Agathon, qu’il lui désigne comme étant son véritable objet. Socrate, lui, n’étant qu’un vide, ouden..
Ce désir, son rôle est de ramener le sujet à la pulsion, alors même que le transfert le tire du côté de l’identification.
Quand Lacan instaure la passe, le désir de l’analyste y est introduit par l’intermédiaire de Cantor. Ce mathématicien qui a découvert les nombres transfinis a eu à subir le rejet, voire de véritables persécutions, de la part de ses collègues, et a fini sa vie en hôpital psychiatrique, délirant sur le fait que Francis Bacon était le véritable auteur des drames de Shakespeare.
“Il est utile de penser à l’aventure d’un Cantor, aventure qui ne fut pas précisément gratuite, pour suggérer l’ordre ... où le désir du psychanalyste se situe. ”
En effet, la logique de ce désir se situe dans un registre extérieur au registre signifiant, alors que c’est le registre signifiant qui, seul pourra lui donner consistance .
C’est le dire qui se situe à la place où Cantor met les nombres transfinis, à savoir ce qui va structurer les dits, soumis, eux, à la loi du signifiant.
Le désir de l’analyste n’est pas le désir d’un sujet d’être psychanalyste; il ne peut être volontariste. C’est à partir du reste réel de ce qui a fait symptôme pour le futur analyste auquel il doit s’identifier que peut se déduire logiquement de sa cure ce qui fait son désir d’analyste, désir qui n’est pas un désir pur mais celui d’obtenir la différence absolue qui est la marque propre du sujet dans son rapport avec la jouissance.

Une difficulté clinique peut permettre d’illustrer cette articulation entre le transfert et le désir du psychanalyste : celle où un patient développe une grande histoire d’amour dans le cours de son analyse, non pas envers l’analyste comme ce qui retenait Freud, mais pour une autre personne. Ceci peut très bien faire résistance à l’analyse, toute entière envahie par cette relation.
Le maniement du transfert est là particulièrement difficile, car si l’analyste a à diriger la cure, il n’a pas à diriger la vie du patient. Toutefois il s’agit de considérer cette passion comme un effet du transfert et donc d’essayer de l’aider à se désengluer de la colle identificatoire qui en est une étape.
C’est là qu’intervient le désir de l’analyste. Il doit ramener la demande à la pulsion, soit tenter de faire cerner l’objet en question qui n’a rien à voir avec la jeune femme aimée; encore faut-il que le patient ne croit pas que c’est du désir du sujet psychanalyste qu’il s’agit, sinon la cure risquerait d’être interrompue prématurément.(“Que la suite la convainque que le désir du psychanalyste n’est pour rien dans l’affaire”).
Cela renvoie à cette phrase, tirée de La direction de la cure : (1958) “Voilà pourquoi l’analyste est moins libre en sa stratégie qu’en sa tactique”. Le pourquoi étant que ses sentiments ne peuvent prendre que la place du mort dans le jeu du bridge, soit ne jouer aucun rôle actif. Ça, c’est de la stratégie, soit ce qui règle le jeu, la tactique, particulière à chacun devant respecter cette stratégie.
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