S. PERAZZI: La réaction thérapeutique négative


L’étude de la réaction thérapeutique négative (RTN) est tardive chez Freud qui la développe en 1923, quoiqu’on en trouve les prémisses dès 1905 dans l’analyse du cas Dora.
Concept proprement freudien et peu utilisé de nos jours, alors que ce qu’il recouvre est toujours d’actualité, il n’est cité en ces termes par Lacan qu’au début de son enseignement, avant 1966, mais c’est un concept “ charnière ”, permettant le passage du symptôme comme métaphore au symptôme comme jouissance.
La RTN met en lumière ce qui, du symptôme, peut se transformer en analyse; ici d’une PERAZZIDescription :

Elle se trouve dans les Essais de psychanalyse : Le Moi et le Ça chapitre V “ Les relations de dépendance du Moi ” p. 262 à 275 de l’édition Payot de 1987
Elle sera reprise dans les Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse (1932), Analyse finie et infinie (1937), Constructions dans l’analyse (1937) mais toujours à peu près dans les mêmes termes :

“ I1 y a des personnes qui, dans le travail analytique, se comportent très étrangement. Lorsqu'on leur donne espoir et qu'on leur montre qu'on est satisfait de la situation du traitement, elles semblent insatisfaites et aggravent régulièrement leur état. Au début, on voit là de l'esprit de contradiction, un effort pour prouver au médecin leur supériorité. Plus tard, on parvient à une conception plus profonde et plus juste. La conviction s'impose non seulement que ces personnes ne supportent ni d'être louées ni d'être reconnues, mais qu'elles réagissent aux progrès de la cure de façon inversée. Toute résolution partielle qui devrait avoir pour conséquence — et qui l'a réellement chez d'autres — une amélioration ou une rémission temporaire des symptômes, provoque chez elles un renforcement momentané de leur souffrance; leur état s'aggrave au cours du traitement au lieu de s'améliorer Elles témoignent de ce qu'on nomme la réaction thérapeutique négative. ”

Freud en donne un exemple précis dans les “ Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse ” dans le chapitre “ Angoisse et vie pulsionnelle ” p. 146/147 de l’édition de 1984 :
“ J'étais une fois parvenu à libérer une demoiselle d'un certain âge du complexe symptomatique qui, environ quinze années durant, l'avait condamnée à une existence de tourments et l'avait exclue de la participation à la vie. Elle avait le sentiment d'être à présent en bonne santé et se précipita dans une activité fébrile pour développer ses talents, qui n'étaient pas minces, et saisir encore au vol quelque possibilité de se mettre en valeur, d'obtenir jouissance et succès. Mais chacune de ses tentatives se termina de la même façon : on lui faisait savoir, ou elle reconnaissait elle même, qu'elle était devenue trop vieille pour atteindre encore quelque chose dans ce domaine. Après chacune de ces issues, la rechute dans la maladie aurait été la chose la plus simple, mais cela, elle n'y parvenait plus; au lieu de cela il lui arriva à chaque fois des accidents qui la mettaient hors d'activité pendant un temps et qui la faisaient souffrir. Elle était tombée et s'était foulé le pied ou blessé un genou; dans une manipulation quelconque, elle s'était abîmé une main. Après qu'on lui eut fait remarquer combien la part qu'elle prenait elle même à ces apparents accidents pouvait être grande, elle changea pour ainsi dire de technique. À la place des accidents survenaient chez elle, lors des mêmes occasions, des maladies légères, catarrhes, angines, états grippaux, enflures rhumatismales, jusqu'à ce qu'enfin elle se résignât, ce qui mit fin aussi à ces accidents en série. ”


La RTN est donc une constance à souffrir, un besoin d’être malade, chez certains sujets à qui il semble falloir une souffrance pour satisfaire à un sentiment de culpabilité qui reste toutefois inconscient, le patient ne sentant pas coupable, mais malade.
Il semble ne pas supporter une éventuelle amélioration de son état et on assiste alors cliniquement à un retour ou une exagération du symptôme, voire à un arrêt brutal de la cure, le patient préférant en conclure que c’est l’analyse qui n’est pas bonne pour lui.

Ce n’est pas le seul mode de résistance à l’avancée de la cure décrit par Freud :
que ce soit le “ bénéfice de la maladie ” secondaire, de l’ordre de l’inscription dans la société, ou primaire, de l’ordre de l’économie psychique épargnant un effort par la “ fuite dans la maladie ” et Freud le dit constant dans les névroses qui fuient ainsi le conflit psychique;
ou “ l’attitude négative à l’égard du médecin ”, soit à proprement parler la résistance due à l’état amoureux que constitue le transfert qui “ prend la place de la névrose ” et où ce qui devrait favoriser le traitement acquiert sa propre exigence et lui fait obstacle;
ou encore “ l’inaccessibilité narcissique ” qui est référée à la psychose.

On peut toutefois remarquer que toutes ses résistances sont attribuées au patient de même que la RTN qui est la résistance du Surmoi, prenant son origine dans le sentiment inconscient de culpabilité et la pulsion de mort.
Pour l’éclairer, il faut donc en revenir à ce qui a amené Freud à avancer jusqu’à cette conception dernière de la pulsion de mort.

L’évolution de La théorie des pulsions.

La pulsion est un concept situé entre le psychique et le somatique : “ Nous donnons aux forces qui agissent à l’arrière-plan des besoins impérieux du ça et qui représentent dans le psychisme les exigences d’ordre somatique, le nom de pulsions. ”

Les névrosés vont apprendre à Freud que pulsions sexuelles et pulsions du Moi (ou de conservation) sont en conflit du fait du refoulement : une fois que la pulsion est refoulée, elle “ trouve sa vengeance et son dédommagement ”, elle “ intensifie sa domination sur l’organe qui est à son service ”. Il en donne plusieurs exemples : la main qui voulait commettre une agression sexuelle est frappée de paralysie hystérique, comme si, une fois l’agression inhibée, elle ne pouvait plus rien faire d’autre; ou encore les personnes qui ont renoncé à la masturbation et qui ne peuvent apprendre à jouer du piano ou du violon. Cela rejoint le mythe dans l’histoire de Lady Godiva, femme du seigneur de Coventry, qui traverse sa ville nue sur un cheval pour éviter à ses habitants de payer un impôt. Ils ferment tous leurs volets, sauf un (Peeping Tom) qui pour sa punition devient aveugle.
L’ambivalence de l'amour provient aussi du dualisme des pulsions : quand les pulsions du Moi dominent les pulsions sexuelles, les caractères de haine prévalent, et le conflit entre les deux pulsions fait que l’amour est mêlé à la haine.

Mais cette hypothèse du dualisme des pulsions a toujours été considéré par Freud comme provisoire, utile pour orienter la recherche et permettre la conceptualisation de ses résultats, mais destinée à être remaniée ou remplacée. Et trois directions de recherche convergent alors vers l'hypothèse du narcissisme: la sexualité infantile, l'étude des démences précoces, et la question de l'homosexualité.
Il est difficile de dater exactement l'apparition de la notion de narcissisme. Elle est en gestation dans l'étude des conflits psychiques; elle se précise dans Les Trois Essais sur la Théorie de la Sexualité mettant en évidence le stade auto-érotique par lequel passe la libido au cours de son évolution.
D'abord appelé "narcisme" terme qu’il a ensuite abandonné, il en donne la définition dans le cas Schreber :

“ Ce stade consiste en ceci: l'individu en voie de développement rassemble en une unité ses instincts sexuels qui, jusque là, agissaient sur le mode auto érotique, afin de conquérir un objet d'amour, et il se prend d'abord lui même, il prend son propre corps, pour objet d'amour avant de passer au choix objectal d'une autre personne. Peut-être ce stade intermédiaire entre l'auto érotisme et l'amour objectal est il inévitable au cours de tout développement normal, mais il semble que certaines personnes s'y arrêtent d'une façon insolitement prolongée, et que bien des traits de cette phase persistent chez ces personnes aux stades ultérieurs de leur développement. ”

Tout en continuant d'affirmer la dualité des deux pulsions primitives, Freud remanie profondément dans l'essai: Pour introduire le Narcissisme sa conception des rapports du Moi et de la libido. C'est la même libido qui s'exprime dans l'amour que le Moi se porte à lui même et dans les investissements objectaux, et c'est dans une proportion inverse que la libido investit les objets ou reflue sur le Moi. “ Nous disons que l'être humain a deux objets originaires: lui même et la femme qui lui donne ses soins; en cela nous présupposons le narcissisme primaire de tout être humain, narcissisme qui peut éventuellement venir s'exprimer de façon dominante dans son choix d'objet.”

Ce narcissisme originaire, c’est par un “ raisonnement récurrent ” que Freud fait l'hypothèse; il n'est pas observé directement mais c’est “ l'une des présuppositions de nos théories sur la libido ”
Mais l'introduction de cette notion de narcissisme rend difficile le maintien pur et simple de la première hypothèse dualiste et dans le cadre du profond remaniement conceptuel de 1920 (deuxième topique) Freud en arrive à opposer, ce qui lui a d’ailleurs valu des inimitiés solides, instinct de vie et instinct de mort. Il s’appuie pour cela sur l’étude des perversions, sadiques et masochistes. C’est en 1924 dans Le problème économique du masochisme qu’il va mettre à la racine même de la vie psychique cette pulsion de mort, et ses corollaires de sadisme et masochisme.

L’inentendable de cette dernière théorie, proprement son côté inouï, c’est que l’homme semble s’acharner à répéter des expériences pourtant traumatisantes.
Cela amène Freud à introduire une nouvelle notion : celle de “ masochisme moral ” qui s’origine de la culpabilité foncière du névrosé.

Le sentiment inconscient de culpabilité :

La culpabilité est désignée par Freud comme originelle, que ce soit dans le mythe œdipien ou dans les autres mythes freudiens de meurtre du père : Totem et Tabou et son “Homme Moïse”.
Il décrit même des “criminels par sentiment de culpabilité”, soulignant que le sentiment de culpabilité préexiste à la faute : “cet obscur sentiment de culpabilité... est une réaction au deux grandes intentions criminelles, celle de tuer le père et d’avoir avec la mère des relations sexuelles. Par rapport à ces deux crimes, ceux ensuite commis... constituent un soulagement”.
Mais dès 1916, il introduit la notion étonnante, jusques et y compris pour lui, de “conscience de culpabilité inconsciente” (Unbewußtes Schuldbewußtsein) qu’il dénomme le plus souvent “sentiment de culpabilité inconscient”(unbewußtes Shuldgefühl) … “nous appelons “inconsciente” la motion d’affect originaire, bien que son affect n’ai jamais été inconscient et que seule sa représentation ait succombée au refoulement”, il distingue le “sentiment de culpabilité inconscient” qui se comporte comme un affect et peut être réprimé ou déplacé de sa représentation, le Vorstellungrepräsentanz que Lacan identifie au signifiant, qui lui est refoulé. Parler de “sentiment de culpabilité inconscient” est donc légèrement abusif puisque ce n’est pas le sentiment qui est inconscient, mais sa représentation; ce qui est refoulé et proprement inconscient, c’est le Vorstellungrepräsentanz, alors que le sentiment (Gefühle) se comporte comme l’affect, il est déplacé ou réprimé.
Malgré ce, il conserve le terme, réitérant en 1923 qu’il “joue un rôle économique décisif dans un grand nombre de névroses”, le développant même tout particulièrement dans son article de 1924 Le problème économique du masochisme. P. 293
Freud différencie masochisme érogène (i.e. pervers) “ féminin ” terme très discutable puisque l’exemple qu’il en donne est celui d’un homme et la troisième forme qui nous intéresse ici, qualifiée de norme du comportement dans l'existence (Norm des Lebensverhaltens (behaviour)) est le masochisme moral.
La relation avec la sexualité s’y trouve relâchée (gelockert ) et ce qui y importe est la souffrance elle-même, qu’elle provienne ou non d’une personne aimée, peu importe.
Sa forme extrême est la réaction thérapeutique négative : à chaque fois qu’on pourrait attendre du progrès de l’analyse une amélioration, il se produit une aggravation, COMME SI le sujet préférait la souffrance à la guérison, traduisant ce qu’il appelle “ le sentiment de culpabilité inconscient ” (meist unbewußtes Shuldgefühl, l) dont la satisfaction serait le plus important bénéfice de la névrose.
Il signale d’ailleurs à ce propos que la meilleure thérapie de la névrose peut être un grand malheur personnel!
Il accepte de l'appeler "besoin de punition" (Strafbedürfnis) de la part d'une puissance parentale, ce qui évoque la formule du fantasme, soulignant le lien qu’il fait entre moi et Surmoi : si le sadisme du Surmoi est le plus souvent conscient, le masochisme du moi est inconscient. Alors que la morale est apparue du fait de la désexualisation par l'Œdipe, le masochisme moral la resexualise.
Il y a retournement du sadisme sur la personne propre lors de la répression culturelle des pulsions, (kulturellen Triebrunterdrückung ), qui retient une partie des pulsions destructrices; ces éléments retenus se traduisent sous la forme d'une augmentation du masochisme dans le moi; mais la destruction fait aussi retour dans le Surmoi et élève son sadisme. Sadisme du moi et masochisme du Surmoi se complètent. De la répression pulsionnelle résulte un sentiment de culpabilité (Schuldgefühl) et la conscience morale est d'autant plus sévère que la personne s'abstient d'agression contre d'autres. Le premier renoncement pulsionnel est imposé par des forces extérieures et crée seulement la moralité qui s'exprime dans la conscience morale et exige un nouveau renoncement pulsionnel.
Le “sentiment inconscient de culpabilité” c’est ce qui fait que le sujet se sent malade et trouve satisfaction dans sa souffrance.
Il s’origine du masochisme moral qui est le témoin de l'union des pulsions. Dangereux car s’originant dans la pulsion de mort, “ il a d’autre part la signification d'une composante érotique ”, donc “ même l'autodestruction de la personne ne peut se produire sans satisfaction libidinale. ”

Selon les structures cliniques des variations sont perceptibles : chez l’obsessionnel, le besoin de punition est conscient, c’est le Surmoi obscène et féroce, la voix du père, et il développe alors une formation réactionnelle, alors que dans l’hystérie il est inconscient et se manifeste par la tendance masochiste, maintenant à distance ce à quoi se rapporte le sentiment de culpabilité.

Jusqu’en 1937 Freud poursuit sur cette question, faisant du masochisme, de la réaction thérapeutique négative et de la conscience de culpabilité des névrosés, la preuve de l’existence de la pulsion de mort : à les considérer “on ne peut continuer à croire que les événements psychiques soient exclusivement gouvernés par l’incitation au plaisir”.

La pulsion de mort est une aporie, un impensable que Freud a construit pour répondre à l’observation clinique.

Le concept lacanien : la jouissance :

Mais si le concept de RTN, malgré la réalité clinique qu’il recouvre, est un peu tombé en désuétude, c’est que Lacan va introduire dans les années 60 le terme de jouissance qu’il qualifie lui-même de “ nouveau ” dans la mesure où il n’est pas utilisé en ce sens par Freud, et en le corrélant au registre de la satisfaction.
La jouissance chez Lacan, c’est à la fois la libido et la pulsion de mort freudienne.

Avec cet éclairage, on conçoit que Freud bute sur la RTN car pour la considérer comme un symptôme, il faut envisager que ce dernier ne soit pas seulement A DECHIFFRER, mais qu’il puisse être considéré comme apportant une SATISFACTION en lui-même.
Freud d’ailleurs l’avait pressenti quand, dans Inhibition, symptôme, angoisse, il distingue dans le symptôme une part de “ représentant de la pulsion ”, et une part de “ motion pulsionnelle ”. Le représentant de la pulsion, c’est ce que Lacan désignera de “ l’enveloppe formelle ”, à déchiffrer, et la motion pulsionnelle, c’est le symptôme comme fonction de jouissance qui sera développé dans la dernière partie de son enseignement.



C’est dans cette optique que la RTN est un “ concept charnière ”, entre le symptôme comme métaphore et le symptôme comme jouissance mais aussi entre les symptômes que peut présenter tout sujet, et la constitution à proprement parler d’un symptôme analytique, soit celui constitué à l’adresse de l’analyste, et qui suppose à ce dernier un savoir. On peut en effet considérer que dans la RTN, il y a des symptômes, mais pas la constitution d’un symptôme analytique.
C’est cette acception de l’analyste comme sujet supposé savoir par l’analysant, pouvant être quelconque mais faisant semblant d’objet a qui fait aussi la différence entre Freud et Lacan.
Freud disant lui-même qu’il était un peu trop père pour être un bon analyste, il analyse au nom du père, donne des encouragements, des explications, comme cela se voit au début du texte, mais, parallèlement, met la résistance du côté du patient, alors que pour Lacan, “ il n’y a de résistance que de l’analyste ” et que par contre la construction dans l’analyse, échoit à l’analysant.Perra

 
En haut En bas